Chez la vieille Andrée, dans un petit village de Bourgogne, son chat est décédé. Ce n’était pas n’importe quel félin : un vrai vétéran, célèbre pour ses exploits face aux chattes du quartier, ses bagarres victorieuses contre les autres matous, et sa chasse hors pair aux mulots. Mais les années l’avaient rattrapé, rien à faire. Vingt ans bien remplis sur cette terre, sans aucun gros souci technique en cours de route.
Andrée a enveloppé son fidèle compagnon dans un torchon tout propre, ramassé une pelle, et s’est dirigée vers le fond du potager pour l’enterrer. Son mari, Marcel, bricolait dans l’ombre de la cour, le nez dans la cave, occupé à réparer quelque tuyau, tout en râlant contre Dieu et le monde à voix basse.
Après avoir offert sa dernière révérence à son chat adoré, Andrée reboucha le trou et sortit du potager. Sa pelle, pleine de terre, laissée en lair. À ce moment-là, sa voisine Marie-Claire, citadine exilée à la campagne, sapprocha.
Bonjour la santé, Andrée, lanca-t-elle, un brin formelle. Mais quest-ce que tu fais donc ?
Oh tu sais, répondit Andrée. Mon Félix sest enfin reposé, le pauvre vieux. Le bon Dieu la rappelé. J’ai pleuré un bon coup puis je l’ai enterré là-bas, derrière le jardin.
Marie-Claire en perdit le fil de sa promenade. Pas plus tard quhier, elle avait croisé Marcel à l’épicerie du village : il achetait du sucre, un paquet de Gauloises et une petite bouteille de pastis.
Tu me fais marcher ! sexclama-t-elle. Cest Marcel qui est mort ? Comme ça, sans prévenir ? Je lai vu de mes propres yeux hier !
Oui, répondit la vieille Andrée, il gambadait encore hier, plein de vigueur. Il avait la joie toute la journée, a avalé une boîte de sardines entière et même fait des galipettes dans la soirée…
Les yeux de Marie-Claire sarrondirent.
Et ce matin, mon vieux a eu un coup de mou… Il s’est allongé sur la banquette, a grogné un peu, puis le souffle la quitté.
Marie-Claire se signa machinalement.
Cest fou, ce que la vie réserve… il était là, et puis plus personne. Mais… la pelle, à quoi te sert-elle, au juste ?
Mais je te lai dit ! Je lai enterré derrière le jardin, dans un torchon blanc, et jai mis une petite branche pour marquer lendroit.
Marie-Claire venait de la ville et navait jamais tout compris des habitudes rustiques. Cela lui paraissait incroyable : Andrée semblait avoir tranquillement enterré son défunt mari Marcel derrière son potager, avec une simple branche pour ne pas oublier l’endroit.
T’es une vraie attentionnée, Andrée, murmura Marie-Claire, un peu perdue. Tu prends la pelle et hop ! Mais… tu naurais pas dû appeler au moins le maire ou le médecin, pour officialiser tout ça ?
Cette fois, cest Andrée qui la regarda comme une bête curieuse avant d’éclater de rire.
Ah ben tu parles dune idée, toi ! Marcel, cétait pas un ministre. On nva pas faire déplacer tout le monde pour si peu ! Les gendarmes, ils sont déjà assez occupés. On va pas non plus sonner à la porte du procureur ?
Marie-Claire ne trouvait plus quoi dire. Andrée passa la pelle sur lautre épaule.
Peut-être quen ville, cest différent chez vous, expliqua-t-elle dun ton conciliant. La moindre chose, vous sortez les dossiers, les juges et les avocats Ici cest à la bonne franquette. Quand Aimé ou René passent larme à gauche, on creuse derrière la haie, ni plus ni moins. Ya de la place, alors autant en profiter.
Eh ben, soupira Marie-Claire, il y a bien des choses que jignore encore ici. Mais pourquoi dans les orties, derrière le potager ? Il n’y a pas un cimetière pour ça ?
Le manque de compréhension de Marie-Claire commençait sérieusement à agacer Andrée.
Tu voudrais que je lamène où, le pauvre ? Pas question daller le mettre avec les catholiques pratiquants du cimetière ! Ce serait vraiment trop dhonneur ! Chez nous, on enterre toujours derrière le potager, cest pas dhier.
Marie-Claire s’assit prudemment sur une vieille souche, en évitant de regarder la pelle dans les mains dAndrée. Elle se sentait mal et les jambes flageolaient.
Tes forte, la voisine, souffla-t-elle. Tu les entasses tous derrière le jardin, alors ? Tu en as eu beaucoup avant Marcel ?
Oh, pas mal, fit Andrée en réfléchissant. Avant Marcel, il y avait Gaston : doux en apparence, mais un vrai sournois dans le fond. Il venait se faufiler dans mon lit la nuit, puis le matin, je retrouvais mes draps trempés Je lai souvent corrigé ! Avant lui, Émile, lui il était tout câlin, tout sage Mais bon, les années passent. Je les ai tous remplacés au fil du temps.
Et, comme pour conclure, elle planta la pelle dans la terre.
Maintenant, ils reposent tous en rang, là-bas derrière le potager ! Marcel, Gaston, Émile mes vieux compagnons. Mais cest pas grave, ma nièce Antoinette veut bientôt me ramener un jeune chaton. Jespère bien que ça ne manquera jamais ici !
Dieu seul sait ce que Marie-Claire pensa à ce moment-là, car dun coup, Marcel ressortit de la cave, couvert de terre et furieux comme un bouledogue.
Tu veux ma mort ou quoi, vieille branche ? hurla-t-il. Jétais complètement enseveli, je gueulais, je gigotais… Jai eu un mal fou à sortir et toi, tu papotes !
Il arracha la pelle des mains de sa femme :
Donne un peu ça ! Faut que jaille déterrer mes bottes… et la bouteille est restée là-bas aussi !
Là, Marie-Claire glissa doucement de sa souche et tomba dans les pommes. La bouteille de la cave sest alors révélée précieuse.
Aujourdhui, je ne peux m’empêcher de sourire en repensant à cette histoire. J’ai appris que la vie, en campagne comme ailleurs, ne manque jamais de surprises, mais surtout, quil faut toujours bien comprendre de quoi parle la voisine avant de saffoler.






