Cher Journal,
Camille ! sest soudain exclamée derrière moi une voix masculine qui m’a glacée sur place.
Jai senti un frisson courir dans mon dos. Jai rentré la tête dans les épaules et, de peur de me retourner, jai accéléré sur le trottoir de la rue Montmartre.
Camille, attends ! Cest bien toi, jen suis certain !
Jai pressé le pas, mais une main masculine, sans brutalité, sest posée sur mon épaule.
Camille, tu es sourde ou quoi ? Cest moi, Paul.
Je me suis retournée si brusquement que cen était ridicule et, sans y croire vraiment, ma voix à peine un souffle :
Mon Dieu, Paul Je croyais que ton fantôme me poursuivait Mais Comment est-ce possible ? Ce nest pas possible…
Et pourquoi pas ? Paul, mon ex-mari, souriait comme à vingt ans, avec cette lumière dans le regard. Ne puis-je donc pas revenir dans ma ville natale ?
Mais doù reviens-tu ? j’ai bredouillé. Tu étais mort. On ma dit ça.
Mort ? Paul en fut presque choqué. Moi ?
Eh bien oui. Six mois après notre divorce et ton départ pour Lyon, ton ami ma annoncé que tu Jai bégayé avant de reprendre dune voix blanche : que tu avais bu jusquà plus soif, perdu dans une ville étrangère, trouvé mort près dune ruelle.
Qui a pu te raconter une chose pareille ?
Lefèvre. Ton meilleur ami. Après ton départ, il a commencé à tourner autour de moi, mais je lai vite remis à sa place. Puis il ma apporté cette affreuse nouvelle.
Ce salaud, ricana Paul. Alors il navait pas menti ce soir-là lorsquon sest quittés.
Quest-ce que tu veux dire ?
Il lâchait, en riant, Tu la laisses, Camille, alors je la récupère. Je croyais à une blague, mais après ça, plus aucun appel de sa part. Javais même écrit ladresse de mon studio À lépoque, pas de réseaux sociaux, tout par téléphone et courrier. Je nai jamais su ce quil est devenu.
Il est mort, ai-je soupiré. Ça fait cinq ans quon la enterré.
Eh bien Paul est soudain devenu grave. Mort Il aurait pu vivre encore, vu notre âge. Enfin puis il sest illuminé à nouveau. Ça fait combien dannées quon est divorcés et tu nas pas changé. Toujours aussi ravissante.
Arrête un peu, jai ri en balayant lair de la main. Je suis ordinaire.
Mes connaissances mont dit que tu tes remariée Paul me regardait comme si rien navait existé entre-nous. Des enfants aussi, non ? Deux, si je ne me trompe pas ?
Oui, deux, jai hoché la tête. Ils ont grandi, ont pris leur envol à Paris et à Nantes. Je suis même deux fois grand-mère maintenant.
Sacré numéro ! Et le mari, il va bien ?
Ça va pour lui, jai souri. Dans une autre famille désormais. Je suis libre comme lair.
Voilà qui éclaire tout, Paul a hoché la tête. On est bêtes, nous, les hommes. On cherche toujours ailleurs ce qui était déjà à portée de main.
Mais toi, pourquoi tu es revenu ? ai-je osé demander. Une visite, ou ?
Je suis revenu pour de bon, Camille. Définitivement. Il a soupiré. Jai enterré ma femme il y a peu. Il était temps de rentrer. Les médecins disent que le climat ne me convient pas là-bas. Lâge, tu sais En plus, mon épouse souffrait aussi dasthme. Jai voulu la rapatrier, pressentant quil fallait partir. Mais elle, Parisienne de souche, ne voulait pas quitter Lyon. « Pas un jour sans ma ville », répétait-elle Voilà Une larme a perlé dans les yeux de Paul. Maintenant, jarpente les ruelles de mon enfance, je mextasie, et je cherche dans quel quartier minstaller. Paris a tant changé en trente ans Tu me conseillerais un arrondissement pour nicher ?
Tu loges où en ce moment ? ai-je demandé.
A lhôtel, voyons.
Tu nas pas de famille ici ?
Non, il a grimacé. Tu me connais, je déteste être un fardeau. Chacun sa vie. Je surgis, et tout se dérange. Ce nest pas dans ma nature, trop dorgueil.
Tu ne veux pas loger chez moi ? ai-je lancé, aussitôt effrayée par mon audace, alors jai ajouté pour ne pas paraître sentimentale : Comme locataire.
Paul en eut le souffle coupé, un peu gêné, puis il a soupiré.
Jaurais pu vouloir, Camille, mais Jai trop de remords envers toi.
Quels remords ? ai-je été surprise.
Les classiques, haussa-t-il les épaules. Je tai quittée il y a trente ans et il me reste cette culpabilité.
Mais voyons, jai souri dun air étrange. Cest moi qui ai tout fait pour que tu partes ! Cest moi la fautive. Ce soir-là, je tai lancé des mots impossibles à rattraper Quel homme ne partirait pas après ça ?
Je nai le souvenir que de mes propres torts, il a nié bravement. Jai été bête, jai claqué la porte sur un coup de tête, valise à la main, prêt à ne jamais revenir. Puis jai regretté. Mais cétait trop tard.
Et moi, sur le coup, jétais soulagée de ton départ, jai éclaté de rire. Je croyais à une nouvelle vie Jai commencé et puis jai regretté, moi aussi
Vraiment ? demanda Paul dune petite voix. Tu ne men veux donc pas ?
Bien sûr que non. Je lai regardé avec tant de tendresse que je me sentais la même quil y a trente ans. Paul, tu es resté pareil hormis les cheveux argentés. Viens tinstaller chez moi, dès aujourdhui. Il y a une chambre de libre. Pourquoi tembêter avec la tambouille dhôtel ? Après tout, même divorcés, tu restes la famille.
Je ne serai pas trop encombrant ?
Tu crois que je taurais proposé si cétait le cas ? Tu sais, seule, mes soirées à la maison sont si joyeuses que jen hurlerais parfois.
Alors, dans ce cas Paul a timidement saisi ma main. Allons chercher ma valise à lhôtel ?
Cette même valise avec laquelle tu mas quittée ?
On a éclaté de rire dans la rue, et, le cœur léger, nous avons marché côte à côte, comme si le temps ne nous avait jamais séparés.







