Pourquoi Cyril ne dit plus à sa femme ce qu’il veut pour le dîner ?

Pourquoi tu ne me demandes plus ce que je veux pour le dîner ? interroge Cyrille en partant travailler ce matin-là. Ça ne tintéresse plus ?

Je pensais te préparer quelque chose selon mes envies, répond Élodie avec indifférence. Mais si tu insistes, je peux choisir un plat précis.

Ce nest pas la question, rétorque Cyrille. Ce nest pas une histoire de « tu veux ou tu ne veux pas ». Cest le geste qui compte. Cest si difficile de demander ? Vraiment, ça ne tintéresse pas ?

À vrai dire, non, admet Élodie. Pas du tout. Quest-ce que ça a dintéressant ?

Ah, cest comme ça ! sexclame Cyrille. Nous y voilà. Avant, tu demandais. Donc avant, ça tintéressait !

Élodie réfléchit un instant.

« Hum cest vrai, avant, je demandais. Quelle situation gênante. Bon, je vais lui poser la question. Sinon, il ne me lâchera plus. »

Quest-ce que tu veux pour le dîner ? finit-elle par demander.

Cyrille sourit, satisfait.

« Elle fait un effort, se dit-il. Bon, je ne vais pas jouer les difficiles. La vie de couple, cest compliqué, ça repose sur des concessions. Je serai un mari indulgent. Après tout, je ne suis pas un tyran. Et il faut savoir pardonner. Sinon, comment rester humain dans le fond ? »

Daccord, dit-il magnanimement. Des steaks hachés.

Tu les veux comment ? poursuit Élodie. Au bœuf, au porc ou à lagneau ? Je pourrais aussi te faire des croquettes de poisson, si tu veux.

Nimporte quoi, mais pas de poisson ! proteste Cyrille. Tu te moques de moi ? Tu sais bien que je déteste ça depuis lenfance.

« Encore une gaffe, pense Élodie. Quest-ce qui me prend aujourdhui ? Je suis distraite. Il ma raconté cent fois comment il a souffert avec ces croquettes à la cantine. Ces histoires sur son enfance malheureuse à cause du poisson, ça commence à bien faire. Bon, il faut rattraper le coup. Sinon, il va me ressortir ça pendant des jours. Dailleurs, je dois me souvenir quil déteste aussi la semoule depuis toujours. »

Et comme accompagnement ? reprend-elle. Des frites, des pâtes ou du riz ? Peut-être des légumes ?

Fais-moi des pommes de terre sautées, dit Cyrille. Mais bien dorées, pas baignant dans lhuile.

Bien sûr, mon chéri, acquiesce Élodie. Ne tinquiète pas, elles seront croustillantes.

Je ne minquiète pas, réplique Cyrille, sûr de lui. Cest toi qui devrais ten faire.

« Mais pourquoi jai dit ça ? regrette-t-il aussitôt. Cétait pour montrer ma supériorité ? Je nai pas pu mempêcher dêtre désagréable. Pourquoi ? Mystère. Non, décidément, jai encore du chemin à faire pour devenir un homme meilleur. Beaucoup de chemin. »

Si ce nest pas trop te demander, ma chérie, ajoute-t-il dune voix douce pour adoucir lambiance, prépare aussi une salade de tomates et concombres, sil te plaît.

Bien sûr, mon amour, répond Élodie avec tendresse. Tout sera comme tu veux.

Avec de lail et de laneth, précise Cyrille.

Avec de lail et de laneth, répète Élodie en souriant.

Et de la crème fraîche.

De la crème fraîche.

Et les pommes de terre aussi, avec de laneth et des oignons.

Tout sera parfait, mon chéri.

Sur ces mots, Cyrille quitte lappartement, le cœur léger. Mais tout le long du trajet, il ne peut sempêcher de penser quil y a quelque chose de bizarre chez Élodie. Quoi exactement ? Il ne sait pas. Au bureau, il est distrait, obsédé par le comportement étrange de sa femme.

« Bon, se rassure-t-il, ce soir, on en parlera sérieusement. Peut-être que je lai blessée sans men rendre compte. Il faut régler ça avant que ce soit trop tard. »

À table, Cyrille pousse négligemment sa fourchette dans ses steaks hachés, ses pommes de terre et sa salade, tout en observant Élodie qui dévore avec enthousiasme un poulet rôti. Elle larrose de sauce tomate, croque à pleines dents et lui fait même un clin dœil.

Attends dit Cyrille, perplexe. Pourquoi tu manges du poulet et pas des steaks ?

Javais envie de poulet ce soir, répond Élodie. Quand tu as parlé des steaks, je me suis dit que je préférais ça. Avec de lail, en plus. Si tu savais comme cest bon. Quelque chose ne va pas ?

Non, mais Cyrille est déçu. Je pensais quon mangerait la même chose.

« Pauvre chou, pense Élodie. Il croyait que jallais me farcir ses steaks insipides. Pourquoi il imagine ça ? »

Désolée, répond-elle la bouche pleine. Je voulais que chacun ait ce quil aime. Toi, tes plats, moi, les miens. Cest bien, non ?

Très drôle, murmure Cyrille. Je peux avoir un peu de poulet ? Tu as lair de tellement te régaler.

Non, dit Élodie. Je lai préparé juste pour moi. Mais tous tes steaks sont pour toi. Et la salade aussi. Bon appétit, mon amour.

Mais il te reste une cuisse là insiste Cyrille. Je peux partager mes steaks.

Cest la mienne, affirme Élodie. Je lai faite exprès. Les steaks, cest pour toi.

Cyrille mastique ses steaks, le regard rivé sur la cuisse de poulet quÉlodie dévore avec délice. Chaque bouchée est un supplice. Sa nourriture lui semble soudain fade.

Je lai un peu trop grillée exprès, annonce Élodie. Pour que la peau soit bien croustillante. Un régal !

Je vois ça, soupire Cyrille.

Il sourit bêtement en finissant son dernier steak.

Le lendemain matin, avant de partir, Cyrille observe attentivement sa femme.

Quest-ce que tu veux pour le dîner, mon chéri ? demande Élodie.

Du poulet rôti, répond-il fermement. Jen ai rêvé toute la nuit. Prépare-le exactement comme le tien. Et pas daccompagnement, juste de la sauce tomate.

Daccord, mon amour.

Mais le soir venu, Cyrille mange son poulet sans appétit. Car sous ses yeux, Élodie savoure un ragoût dagneau.

Cest meilleur quand cest bien chaud, sexclame-t-elle. Jen mangerais tous les jours. Jadore ça depuis petite.

Toute la semaine, Cyrille assiste, impuissant, aux surprises culinaires dÉlodie. La veille, par exemple, elle lachève avec du poisson frit.

Je veux du poisson aussi, geint-il.

Pourquoi tu ne las pas dit ce matin ? sétonne Élodie. Jai préparé des côtes de porc pour rien.

Comment je pouvais savoir ? se défend Cyrille. Tu aurais pu me donner un indice.

Je ne savais pas moi-même ce que jallais vouloir, rétorque Élodie.

Donne-moi un peu de poisson.

Hors de question, dit-elle sèchement. Et moi, je mange quoi ?

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C’était l’hiver 1950, et le froid s’infiltrait jusqu’aux os.