L’amie du cimetière Un soir, mon mari est parti faire des courses… et n’est jamais revenu. Nous ha…

Journal intime, 18 mars

Il y a des soirs où la vie prend un drôle de tour. Voilà trois ans déjà que Paul, mon mari, est parti un soir pour aller à la boulangerie, et nest jamais revenu. À lépoque, nous vivions avec ses enfants et moi chez sa mère, à Saint-Étienne, depuis cinq ans. Quand je me suis rendue le lendemain à la police pour signaler sa disparition, on ma dit dattendre 72 heures avant quon accepte ma déposition. Jai donc patienté, rempli le formulaire et le temps est passé.

Trois ans. Tous les jours, jespérais entendre ses pas résonner dans lentrée et le voir franchir la porte. Avant sa disparition, la vie chez ma belle-mère, Madame Lefèvre, était déjà difficile. Elle ne ma jamais réellement appréciée, ou plutôt elle me tenait une rancune silencieuse et permanente. Dès lors que Paul a disparu et que nous sommes restées toutes les deux avec les enfants, elle a perdu toute raison. Aux voisins elle racontait que mes amants avaient noyé son fils dans la Loire. Je me taisais, attendant quelle retrouve la raison, espérant quelle cesse ses folies. Mais ce nétait que le début.

Cest vrai, il y a des plans deau à la sortie de la ville, profondes de plus de cent mètres. Oui, les hommes me regardaient parfois, mais jamais je nai trahi mon mari, même en pensée. La famille, pour moi, cest sacré.

Avec ma belle-mère, tout est devenu de pire en pire. Le moindre geste devenait sujet à dispute : une cuillère mal rangée, une tasse posée au mauvais endroit Mes nerfs ont fini par lâcher. Jai commencé à chercher à tout prix un échange dappartement.

Mais elle, implacable : « Tu nauras pas un bel appartement, alors ne rêve pas, meurtrière ! » À chaque piste, elle trouvait un prétexte ridicule : trop haut (ses jambes soi-disant malades), trop bruyant au rez-de-chaussée, trop loin des boutiques, ou même pas le bon quartier.

Enfin, une opportunité sest présentée : un deuxième étage, juste en face, commerces approchables, quartier connu. Nouvelle objection : « Je verrai par la fenêtre lappartement doù mon fils sest volatilisé. »

À bout, jai accepté nimporte quelle solution, du moment que les cris incessants cesseraient et que les enfants seraient épargnés. Nous avons fini dans un petit rez-de-chaussée, immeuble ancien, dont les fenêtres donnaient sur le cimetière du quartier Montmartre.

Nous nous sommes quittées, ennemies à vie, et cest comme si mes enfants ses petits-enfants ne comptaient pas. Rien à faire quils devraient, chaque jour, écouter les musiques funèbres ou entendre les pleurs des familles devant les tombes. Même laller-retour au square se faisait entre les croix et les pierres grises. Tout respirait la vengeance. Mais mon mari je ny étais pour rien.

Il a bien fallu sinstaller. Jai acheté du tissu épais pour coudre des rideaux, histoire de masquer les corbillards. Le soir même, les fenêtres étaient assombries et dès lors, nous vivions quasiment dans la pénombre.

Un mois pile après notre emménagement, alors que je préparais un riz au lait pour les enfants, un remue-ménage dans la cage descalier ma alertée. Jai ouvert la porte : ma voisine, Madame Dupuis, était allongée sur les marches, se tordant de douleur, incapable de bouger. Jai ramassé ses courses, laidai à regagner son canapé. Elle pleurait, mais refusait de voir un médecin, assurant quelle ne pleurait pas à cause de la douleur.

« Cet endroit est maudit, tu verras. Chacun ici a ses malheurs quotidiens, surtout nous qui vivons côtoyant les morts », dit-elle. Jai tenté de la rassurer, de relativiser, expliquant que, même si les marches funèbres me pesaient, je mhabituais.

Elle ma coupée : « Je ne dirai rien, tu comprendras vite toute seule… »

Et elle avait raison. Aussitôt, les ennuis commencèrent à samonceler. Mon fils se blessa avec un haltère, plâtre à lhôpital de la Croix-Rousse. Quelques jours après, ma fille fut prise de violentes douleurs destomac, diagnostic : gastrite. Mais le pire advint la semaine daprès.

Une nuit, vers deux heures, un drôle de bruit ma tirée du sommeil comme des ongles raclant la vitre. Jai été comme poussée à approcher la fenêtre. En écartant le rideau, j’ai suffoqué : à quelques mètres, sous le clair de lune, une femme de mon âge, le visage bleuâtre et un rictus étrange, me fixait droit dans les yeux. J’étais tétanisée. Incapable de bouger, la gorge sèche, je serrais le tissu comme une noyée sa bouée. Elle a fini par se détourner et senfoncer lentement vers le cimetière. Je nai fermé lœil que peu avant le jour.

Le lendemain, impossible de penser à autre chose. À qui confier ce cauchemar ? Peur de passer pour folle. J’ai imaginé mille explications : la belle-mère implacable commanditant une comédienne ? Ou alors, une entreprise de pompes funèbres voulait-elle me faire coup bas pour acheter mon appartement à bas prix et vendre leurs couronnes mortuaires ? Mais il ne fallait pas accuser sans preuve.

Les catastrophes se sont ensuite enchaînées ; il devenait impossible de croire au hasard. Deux jours plus tard, on m’a annoncé au bureau municipal que mon poste était supprimé personne ne se souciait que jélève seule deux enfants. Jai signé ma démission, contrainte.

À peine 48h après, en rentrant chez moi j’ai découvert que mon sac avait été dérobé dans le bus, avec toutes les économies qui me restaient. Effondrée, obligée daller au Mont de Piété vendre nos alliances. Là, un brocanteur, place des Brotteaux, m’en proposa mille cinq cents euros de plus que le prêteur sur gages. Jai accepté, caché les billets dans ma poche, me dirigeant vers larrêt. Un garçon passa à toute vitesse, laissa tomber un paquet.

En le rattrapant, impossible de le retrouver ; jai ouvert le paquet : des liasses de billets de 500 euros. Surgit alors une femme au teint mat : « Oh ! Nous avons trouvé de largent, partageons-le. Inutile d’aller voir la police, ils garderont tout ! » Sans attendre, elle prit la moitié, me laissa lautre et sévapora.

À peine avais-je caché mon gain que je tombai nez à nez avec le garçon, accompagné dun grand chauve au regard dur, batte à la main. Ils me réclamèrent leur argent, persuadés que jétais une complice. Jeus beau leur raconter l’histoire, ils prirent tout, y compris largent de la vente des alliances.

J’ai regagné lappartement, hébétée de chagrin. Les paroles de Madame Dupuis sur ce lieu de malheur résonnaient dans ma tête.

Cette nuit-là, rebelote : le bruit, la silhouette, la même femme me fixant par la fenêtre. Cette fois, par crainte de réveiller les enfants, j’ai juste caché ma bouche dans mes mains, figée devant son effrayant silence, jusquà ce quelle disparaisse derrière les grilles du cimetière.

Lendemain, en ouvrant la porte, cétait Madame Dupuis, venue avec la facture du loyer du mois. Sans un mot, elle me proposa davancer largent. Jai fondu en larmes, déversant tout : la vie avec ma belle-mère, les maladies des enfants, la disparition de Paul, la misère. Elle ma prise dans ses bras. Apaisée, je lui ai avoué mes visions nocturnes.

« Viens », dit-elle, « jai quelque chose à te montrer. » Nous avons marché parmi les tombes. Elle ma désigné une dalle : cétait le visage de la femme, sa photo sur la pierre.

« Elle ? » Jai hoché la tête, incapable de répondre. De retour chez elle, Madame Dupuis ma confié son propre calvaire : elle aussi avait vu ce fantôme. Ensuite, son fils est décédé, son mari la quittée, le diabète la frappée. Il ny avait pas de hasard ici.

Plus la semaine passait, moins l’apparition visitait mes nuits. Pourtant, je sentais naître un désir incontenable de retourner sur sa tombe. À la lumière du midi je navais pas peur. Jai nettoyé lherbe folle autour de la stèle, ramassé les feuilles mortes, fixant du coin de lœil la photo de la défunte prénommée Victoire. Elle navait rien de laid sous le soleil ; visage fin, sourcils relevés comme des ailes de mouette, robe élégante au col profond

J’ai eu envie de lui demander : « Pourquoi viens-tu meffrayer ? Que veux-tu de moi ? Victoire, as-tu cru que jétais heureuse, moi ? » Les mots ont déferlé, je lui ai tout confié, mes déboires, mes larmes, mes peurs.

Si quelquun mavait vue ce jour-là, assise sur la tombe, racontant ma vie à une morte Mais plus je parlais, plus je sentais un poids sen aller. Au moment de partir, je lui ai dit au revoir, comme à une vieille amie de malheur.

Cette nuit-là, jai rêvé de Victoire. Elle est venue, non plus spectrale, mais telle quen photo : belle, douce, assise sur le bout de mon lit.

« Écoute bien ce que je vais te dire, cela changera ta vie : tu nas rien à te reprocher. Ton mari, il est tombé dans les griffes des dettes, le jeu. On la vendu à des bandits, il vit loin, drogué pour être maintenu. Jamais tu ne le reverras, il mourra là-bas. Vends cet appartement aux pompes funèbres, pars loin dici, je taiderai à trouver un logement. Un autre homme taimera, tes enfants aussi. Adieu. »

Elle sest évanouie, et je me suis réveillée en sanglots. Ce rêve était empreint de telles émotions, de détails : le ton, la broche verte sur sa robe, lodeur de la terre, que j’en avais le cœur renversé.

Trois jours plus tard, des agents de pompes funèbres sont venus me proposer dacheter mon appartement pour en faire un bureau. Jai accepté, et lagence ma trouvé, en une semaine à peine, un logement lumineux à Lyon dans un quartier paisible pour le même prix.

Aujourdhui, mes enfants et moi vivons enfin heureux. Jai croisé un homme droit et bon, qui prend soin de nous, qui aime mes petits comme les siens.

Tout sest produit exactement comme Victoire lavait promis ma fidèle confidente du cimetière Et jamais, non jamais, je noublierai de lui adresser un mot de gratitude lorsque mon regard croise lhorizon.

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