On arrive dans dix minutes ! Ouvre-nous ! hurla Mamie Marcelle dans le téléphone avant de raccrocher sans sommation.
Agnès essuya le plan de travail pour la troisième fois de lheure, puis recula afin de scruter sa cuisine avec la sévérité dun inspecteur municipal. Tout brillait. Le frigo débordait de provisions, un canard se dorait dans le four, et un bouquet de chrysanthèmes blancs trônait dans un vase en cristal sur le rebord de la fenêtre On aurait dit la couverture du magazine « Maison & Jardin ».
Trente-huit ans, son propre appartement dans le centre de Lyon, un poste en vue dans une grosse boîte. Agnès Martin avait tout fait toute seule. Et maintenant, à lapproche des fêtes, elle se préparait à recevoir la famille.
La sonnette fit sursauter tout le quartier, pile à seize heures.
Agnès ! Ma petite ! Mamie Marcelle fut la première à franchir le seuil, la tête haute, inspectant lentrée comme si on lui confiait les clés du Louvre. Enfin on te voit en vrai ! Tu es tout le temps occupée, on dirait le ministre
Juste derrière, Maman Françoise débarqua avec deux valises et le regard dune femme qui sapprête à réorganiser un pays. Tante Sabine suivait, les bras chargés de sacs doù émergeaient des bocaux mystérieux et non identifiés, et le cortège se fermait par le cousin Jérôme maigre, mal rasé, veste froissée, cheveux ébouriffés.
Jérôme vient de perdre son boulot, chuchota Tante Sabine avec le talent dune actrice de théâtre. Tu te rends compte, juste avant Noël ! Sans cœur, ces gens
Jérôme esquissa un sourire tordu et fila déposer les sacs dans la chambre sans un mot.
Attention aux chaussures ! Jai du parquet, sinquiéta Agnès, essayant de récupérer une botte trempée.
Oh là là, le parquet ! souffla Françoise. Il séchera, tu sais.
La première soirée fut plutôt parfaite. Mamie loua le canard rôti (« on le mangerait même froid »), Tante Sabine rapporta tous les potins de sa résidence, Maman critiqua la nouvelle coupe dAgnès sans véritable perfidie, et Jérôme mangea pour trois tout en scrollant sur son téléphone.
Cest douillet chez toi, Mamie posa la fourchette. Tu ne flippes pas toute seule dans un appart pareil ?
Non mamie, jaime bien, répondit Agnès en servant le thé.
Elle aime ça, marmonna Françoise, désabusée. Presque quarante ans et encore célibataire. Elle adore.
Agnès fit celle qui na rien entendu.
La soirée sétira dans un joyeux vacarme familial : Mamie contait ses souvenirs du Front Populaire, Tante Sabine chantait du Piaf, Jérôme esquissait un sourire de temps à autre. Agnès se surprenait à apprécier ce remue-ménage et le parfum de la salade piémontaise de sa mère, mêlé au rire rocailleux de Mamie.
Le lendemain matin, Agnès lança, prudemment :
Bon, je commence à regarder vos billets de retour ? Pour le cinq ? Le six ?
Des billets ? Mais enfin, Agnès ! Mamie ouvrit grand les yeux. On vient juste darriver ! On reste encore une petite semaine, tu ne vas pas chipoter ?
Non, bien sûr mais
Eh bien voilà, sexclama Françoise. Sabine, sors ta recette, tu vas montrer à Agnès comment on fait des vraies boulettes.
La « petite semaine » sétira en quinze jours
Lappartement dont Agnès était si fière se transforma en hall de gare. Jérôme colonisa le canapé, laura dun programmeur déchu, entouré de chaussettes sales et dun portable. Tante Sabine investit la cuisine, bourrant le frigo de bocaux suspects et de restes. Mamie réorganisa le salon selon un feng shui très personnel : « plus convivial comme ça ». Maman lançait chaque matin une inspection générale des placards en gémissant sur « labsence totale de sens pratique ».
Agnès, pourquoi ya plus de fromage blanc ? aboya Françoise devant le frigo ouvert à sept heures.
Agnès, sa tasse de café à la main, sapprêtait à partir travailler.
Parce que Jérôme a avalé trois pots hier soir.
Donc ta grand-mère doit jeûner au petit-déj ? Va vite à Monoprix !
Maman, il faut que je file au boulot
Le travail, cest bien, mais ta grand-mère a besoin de calcium, elle ! Priorités !
Agnès courut au Monoprix, puis à la pharmacie, ensuite à La Poste pour un colis de Sabine. Elle arriva au bureau à midi, nerveuse et lessivée.
Le soir, elle découvrit la cuisine surchargée de vaisselle sale, une serviette mouillée traînant par terre dans la salle de bain, et sa chambre squattée par Tante Sabine en pleine conversation téléphonique.
Oui Zoé, tu imagines ? Lappart dAgnès cest Versailles ! Toute seule, elle a la vie de château Elle ferait mieux de se marier et davoir des gosses.
Agnès referma doucement la porte et sappuya contre le mur.
Tu restes plantée là ? interpella Françoise, passant avec une assiette. Jai fait le dîner, moi, pendant que tu bourlinguais. Allez, mets la table !
Au repas, Sabine rappela que la nièce de la voisine, à 25 ans, avait déjà deux enfants. Jérôme mastiquait très bruyamment.
Agnès, dit Mamie en essuyant ses lèvres, tu pourrais aider Jérôme à trouver du boulot. Tu as des relations.
Quelles relations mamie ? Je bosse dans le marketing, Jérôme est développeur
Et alors ? Un coup de fil, et cest réglé. On est une famille, quand même.
Moi, je veux un salaire à cinq mille euros au minimum, grommela Jérôme, les yeux rivés à son écran.
Agnès faillit sétouffer avec son thé.
Tu touchais deux mille à ton ancien taf !
Ben oui, mais avec linflation
Sabine hocha la tête :
Tu vois, cest dur dêtre jeune en ce moment. Et toi, tu vis dans ce palace, le cœur froid.
Agnès se leva, résignée, pour faire la vaisselle.
La nuit, elle fixait le plafond, ressassant
Ses quinze ans, son anniversaire avec vingt tantes et pas un seul copain. Son bal de terminale, où elle avait dû porter un « tailleur respectable ». Son premier vrai job, que Mamie qualifia de « tripoteuse de dossiers ». Des souvenirs qui grattaient.
Trois heures avant le boulot. Le sommeil ne venait pas.
Ce soir-là, elle rentra tard : réunion, embouteillage. Elle ouvrit la porte et resta figée. Par terre, dans le salon, gisaient des morceaux de porcelaine. La boîte chinoise que sa grand-mère, celle du côté paternel, lui avait ramenée en 1972 la seule chose qui lui restait delle
Jérôme était là, les mains croisées dans le dos.
Je voulais pas, elle est tombée toute seule.
Toute seule ? Agnès sagenouilla, ramassant les petits dragons dorés, peints à la main. Adieu la jolie boîte.
Fais pas cette tête Agnès, lança Sabine depuis la cuisine. Cétait juste une bricole.
Cétait à ma grand-mère.
Celle-là ? Bon, elle était vieille, hein Oublie, tu en achèteras une autre.
Agnès releva la tête. Lentement.
Tu veux que je « noublie » ?!
Agnès, faut pas faire ton cinéma, soupira Jérôme. Cétait un vieux machin, ça valait rien.
Quelque chose lâcha en elle.
Rien ? Elle se leva, les éclats serrés dans sa main. Tu viens de détruire mon dernier souvenir de ma grand-mère et tu me sors que jen achèterai une autre ?
Oh voilà quelle commence, souffla Sabine bras croisés. Marcelle ! Venez voir le spectacle !
Mamie émergea, canne en main.
Quest-ce quil y a ? Agnès, explique-moi.
Tu veux savoir ? Agnès éclata dun rire un peu cassé. Trois semaines, Mamie. Trois semaines vous vivez ici. Vous mangez ma bouffe, vous utilisez mes affaires, et jamais jamais ! un merci !
Agnès ! Françoise blêmit. Tu parles comme ça à ta grand-mère ?
Et vous, comment vous osez me parler comme ça ? Agnès se tourna vers sa mère. Tous les jours : « Pourquoi tes célibataire ? », « Pourquoi tas pas de gosses ? », « Tu bosses trop ! » Tous les jours !
On taime ! sexclama Sabine, les mains en lair. On sinquiète pour toi !
Ah oui ? Agnès jeta les éclats dans la poubelle. Jérôme a vidé mon frigo, a jamais lavé une assiette, vient de casser mon plus cher souvenir. Sabine, vous avez fouillé mes placards et raconté à tout le quartier que je finirai « vieille fille ». Maman, chaque matin, tu trouves un prétexte pour me rabaisser. Et après tout ça, vous parlez damour ?
Un silence pesant, presque poisseux.
Agnès ! Françoise sortit de sa léthargie. Excuse-toi tout de suite !
Agnès retira sa main.
Non. Stop. Ça fait trente-huit ans que je mexcuse. Parce que je ne suis pas comme vous le vouliez, parce que je ne me suis pas mariée à vingt ans, parce que jai fait carrière, parce que jai acheté cet appartement sans votre aide. Stop !
On va partir, décréta Sabine, la bouche pincée. Jérôme, fais ta valise.
Oui, partez. Et ne revenez que quand vous saurez me respecter et respecter ma maison.
Agnès, tas perdu la tête ? On est ta famille !
Donc, cest permis de me piétiner ?
Deux heures de bagages, de soupirs, de grincements de portes, de bouderies manifestes. Agnès resta sur la chaise de la cuisine, immobile. Tout ressemblait soudain à un grand vide.
Tu repenseras à ce jour lâcha Mamie sur le seuil. Tu vieilliras toute seule, là-dedans Tu te souviendras que tu nous as chassés.
La porte se referma
Agnès resta une vingtaine de minutes à ne rien faire. Puis elle se leva, se servit du thé, et sortit sur le balcon.
En bas, la ville ronronnait, indifférente comme une bonne vieille tartine grillée.
Les jours suivants, elle erra dans son grand appart, bancale. Travailler, rentrer, rester dans le silence. Cet appartement vide prenait des dimensions dignes dune cathédrale, presque trop calme.
Le cinquième jour, Agnès retrouva une boîte de peinture oubliée au grenier. Elle navait plus touché à ses pinceaux depuis dix ans : dabord par manque de temps, ensuite par absence de justification rationnelle. Le premier croquis fut bancal. Le second, dun chouia meilleur.
À la fin de la semaine, son chevalet accueillit le portrait de lautre grand-mère : jeune femme aux yeux dAgnès, robe en soie, boîte en porcelaine dans les mains.
Son amie Sophie enfin contactée ! débarqua le soir-même avec du Beaujolais et une pizza.
Trois semaines ? souffla Sophie quand Agnès eut raconté sa saga. Moi, au bout de deux jours, tout le monde était dehors.
Je pouvais pas. Cest la famille, après tout
Non : la famille, cest ceux qui taiment vraiment. Ce que tas vécu, cest autre chose.
Agnès avala une gorgée de vin.
Tas été courageuse, dit Sophie, serrant sa main. Tas su dire ce que tu pensais, cest rare.
Encore une semaine et Agnès remit les meubles à leur place. Elle jeta les bocaux louches de Sabine, acheta des nouveaux draps et miracle dormit enfin huit heures daffilée.
Françoise appela fin février. Conversation concise, presque solennelle.
On a un peu abusé, avoua-t-elle après un long silence. Enfin jai abusé.
Oui, admit Agnès. Un peu.
Tu Tu es ma fille. Je taime. Jai juste du mal à bien te le montrer. Ne men veux pas trop
Je sais, maman.
Ce nétait pas un pardon. Pas encore. Mais cétait un début. Un vrai début.







