La lumière du soir filtrait à travers les rideaux de dentelle, projetant des ombres tremblantes sur les murs de la cuisine. Les tasses de porcelaine, héritage de la grand-mère, tintaient doucement.
Il ne fallait pas crier comme ça sur elle, Élodie. Elle est âgée maintenant, murmura Jacques en reposant sa tasse avec un regard coupable.
Âgée ? Et quand elle me pourrissait la vie, elle était jeune peut-être ? Élodie se retourna brusquement, ses mains serrées sur le rebord de lévier. Vingt ans, Jacques ! Vingt ans que jendure ses remarques !
Mais elle est malade maintenant…
Malade ! ricana Élodie. Malade quand ça larrange. Mais pour critiquer la voisine, Madame Simone, ou me casser les pieds, là, elle a plus dénergie que nous tous réunis.
Jacques acheva son café en silence. Épuisé par ces querelles sans fin entre sa femme et sa mère. Chaque jour la même scène. Une remarque, une explosion, des portes qui claquent, des mots qui blessent.
Quest-ce quelle ta dit, cette fois ? demanda-t-il, bien quil sût quil ne devrait pas.
Élodie ferma les yeux un instant, comme pour puiser du courage.
Elle a dit que jétais une mauvaise ménagère. Que ma soupe était immonde, que la maison était sale, que les enfants étaient mal élevés. Et puis elle a ajouté que je ferais bien de prendre exemple sur Aurélie, la femme de ton frère. *Elle*, au moins, sait cuisiner et tenir une maison.
Maman, cest juste… elle aime tout contrôler.
Tout contrôler ! la voix dÉlodie se brisa. Et moi, alors ? Je nai pas le droit de contrôler ma propre vie ? Je nai pas le droit de rentrer du travail, de faire le dîner, la lessive, le ménage, sans quon me rabaisse ?
Jacques se leva, voulut létreindre, mais elle se déroba.
Tu sais ce quelle ma dit pour finir ? Élodie essuya ses larmes avec la manche de sa robe de chambre. Que quand tu ne seras plus là, je resterai seule. Parce que personne ne voudra dune femme comme moi.
Jacques resta immobile, les bras tendus.
Elle na pas dit ça…
Si ! Exactement ces mots ! Et puis elle a claqué la porte si fort que le plâtre sest effrité.
Des pas résonnèrent dans le couloir. La porte grinça doucement, et Camille, dix ans, apparut, ses boucles blondes ébouriffées.
Maman, Mamie est partie ? Elle ne ma même pas dit au revoir, murmura-t-elle en enlaçant la taille de sa mère.
Oui, ma chérie. Elle est rentrée chez elle, Élodie caressa les cheveux de sa fille.
Pourquoi vous vous disputez tout le temps ? Ça me fait peur quand vous criez.
Élodie saccroupit, regardant Camille droit dans les yeux.
Pardonne-nous, mon ange. Les grandes personnes ont parfois du mal à sentendre. Mais ça ne veut pas dire quon ne saime pas.
Mamie ne taime pas, glissa Camille, soudain sérieuse. Elle est toujours fâchée contre toi. Et ça me rend triste.
Élodie serra sa fille contre elle, sentant de nouvelles larmes couler.
Va faire tes devoirs, ma puce. Papa et moi avons encore à parler.
Quand Camille fut partie, Jacques sassit près de sa femme.
Élodie, je vais parler à maman. Lui expliquer…
Expliquer quoi ? soupira-t-elle. Tu expliques depuis vingt ans. Ça na jamais servi à rien.
Alors, que veux-tu faire ?
Élodie observa longuement ses mains. Ces mains qui avaient lavé la vaisselle, repassé les chemises, préparé les repas. Ces mains qui travaillaient huit heures par jour à la boulangerie avant de recommencer à la maison. Et sa belle-mère osait dire quelle était une mauvaise ménagère.
Tu te souviens de notre rencontre ? demanda-t-elle soudain.
Jacques la regarda, surpris.
Bien sûr. À la fête du village. Tu portais une robe bleue.
*Bleu ciel*, corrigea Élodie avec un sourire triste. Je pensais que tu étais le plus bel homme du monde. Et ta mère ma détestée dès le premier jour.
Elle sinquiétait, cest tout…
Arrête de la défendre, Jacques ! senflamma Élodie. Elle ma détestée parce que je ne venais pas dune famille aisée. Parce que mes parents habitaient un petit appartement et que mon père était plombier, pas ingénieur comme le tien.
Cétait il y a si longtemps…
Longtemps ? Et notre mariage ? Ta mère a passé la soirée à faire la tête. Et quand nous avons emménagé ici, elle ma tout de suite rappelé que *dans sa maison, cétait ses règles*.
Élodie se leva, mit la bouilloire sur le feu.
Vingt ans, Jacques. Vingt ans que jessaie de lui plaire. Que je cuisine comme elle aime, que je nettoie comme elle exige. Et en échange ?
Elle tapprécie…
*M’apprécie* ? Élodie rit amèrement. Elle me tolère. Ce nest pas la même chose.
La bouilloire siffla. Elle prépara le thé, sassit à nouveau.
Tu sais ce dont je rêve ? murmura-t-elle. Me réveiller le matin sans me demander si mon petit-déjeuner lui conviendra. Rentrer du travail sans craindre quelle ne trouve de la poussière. Acheter des bonbons aux enfants sans entendre que je leur gâche lestomac.
Élodie…
Non, laisse-moi finir. Je rêve de vivre dans *ma* maison. Sans critiques. Sans que les enfants entendent ces disputes incessantes.
Jacques lui prit la main.
Mais maman est seule. Qui soccupera delle ?
Et qui soccupera de *moi* ? sa voix trembla. Quand jai eu une pneumonie, ta mère ne ma même pas apporté une tisane. Mais elle exigeait son dîner, parce que ma soupe nétait *pas assez bonne*.
Cétait il y a cinq ans…
Et il y a quatre ans, quand jai été opérée. Et il y a trois ans, quand je me suis cassé le bras. *Toujours*, Jacques ! Toujours coupable de ne pas être assez parfaite.
On frappa à la porte. Jacques alla ouvrir, revint avec Madame Lefèvre, la voisine.
Bonsoir, Élodie ! sexclama-t-elle en refusant poliment le thé. Je passais, je me suis dit que je ferais un petit coucou. Jai croisé Geneviève tout à lheure, elle avait lair bien contrariée.
Contrariée, grommela Élodie.
Ne lui en veux pas, ma chérie. Elle est âgée, malade. À son âge, le caractère se durcit.
Madame Lefèvre, vous savez ce quelle ma dit aujourdhui ?
La voisine écouta, hochant la tête.
Allons, Élodie ! Geneviève parlait sous le coup de la colère. Elle sait très bien quelle ne pourrait pas se passer de toi.
Elle le sait ? Élodie se raidit. Alors pourquoi ne me montre-t-elle jamais un peu de gratitude ?
Elle tapprécie, mais ne sait pas lexprimer. Combien de fois ma-t-elle vanté la merveilleuse épouse que tu es pour Jacques ? Tes talents







