« Camille, cest fini entre nous ! » lance froidement Alexandre, le dos droit. « Je veux une vraie famille, des enfants. Tu ne peux pas me donner ça. Jai déjà déposé la demande de divorce ! Tu as trois jours pour prendre tes affaires. Préviens quand tu seras partie. Je minstalle chez ma mère en attendant daménager lappartement pour mon futur enfant et sa mère. Oui, tu as bien compris, ma nouvelle compagne attend un bébé ! Trois jours, Camille ! »
Camille reste muette, le sol se dérobe sous ses pieds. Que pourrait-elle répondre ? Depuis cinq ans, ils essayaient davoir un enfant, mais trois grossesses ont connu une fin tragique. Les médecins affirmaient quelle était en bonne santé, mais quelque chose nallait pas à chaque fois. Camille vivait sainement, prenait mille précautions, surtout pendant ses grossesses. La dernière fois, elle était au travail lorsquun malaise la terrassée ; les secours sont arrivés trop tard
La porte claque derrière Alexandre, laissant Camille épuisée, effondrée sur le canapé. Elle na même plus la force de rassembler ses affaires. Où aller ? Mariée, elle vivait chez sa tante, mais celle-ci nest plus là, et lappartement a été vendu par le fils. Retourner à la campagne, dans le village de Châtaignier, chez sa grand-mère disparue ? Prendre un studio en location ? Mais le travail ? Les questions tournent dans sa tête, et elle na plus le temps dy répondre.
Au matin, la porte souvre brusquement. Sa belle-mère, Hélène, entre dans lappartement.
« Tu ne dors pas, tant mieux, » lance-t-elle sèchement. « Je viens vérifier que tu ne ten vas pas avec plus que ce qui tappartient. »
« Je nai pas lintention de partir avec les vieilles chaussettes de ton fils, » réplique Camille. « On va compter mes affaires ? »
« Quelle tête de mule ! Tu étais si discrète avant Je lavais dit à Alexandre dès la première fausse couche : tu ne donneras jamais denfant. »
« Vous êtes venue pour ça ? Alors, regardez en silence. »
« Tu emmènes la vaisselle ? » sinquiète la belle-mère.
« Cest la mienne, celle de ma tante, un souvenir. »
« Cet appartement sera vide sans ça ! »
« Ce nest plus mon problème. Mais bientôt, vous aurez un petit-fils. »
« Prends seulement tes affaires ! »
« Lordinateur est à moi. La cafetière et le micro-ondes, cest un cadeau de mes collègues. La voiture, je lai achetée avant le mariage ; ton fils a la sienne. »
« Tu as tout, et tu ne fais même pas denfant ! »
« Cela ne vous regarde pas. Cest la volonté du Ciel peut-être. »
« Ça ne te fait ni chaud ni froid, hein ? Tu fais exprès peut-être ? »
« Assez de bêtises. Croyez-moi, ça me fait très mal »
Camille parcourt des yeux lappartement ; il ne reste presque rien. Sa brosse, ses cosmétiques, ses chaussons Quelque chose dimportant lui échappe. La présence insupportable de sa belle-mère la déconcentre. Elle se souvient la statuette de chat, un souvenir de sa grand-mère. À lintérieur, une petite médaille et une bague sans valeur matérielle mais dune grande importance pour elle. Alexandre les appelait des « gri-gris ». Les a-t-il jetés ? Camille file au balcon.
« Tu as encore oublié quelque chose ? » crie la belle-mère. « Dépêche-toi ! »
Le chat est là, tout est à sa place. Elle peut partir.
« Voici les clés. Disons adieu. Espérons quon ne se recroisera plus jamais. »
Camille passe au bureau. Elle est encore en arrêt maladie, mais demande à prendre des congés.
« On a de la peine pour toi, » souffle son supérieur. « Mais tu sais, sans toi, les projets seffondrent. Trois semaines, ça ira ? Il faut que tu restes disponible, tout tourne au ralenti. »
« Oui, je comprends Au moins, ça occupera mon esprit. Merci. »
« Tu veux quon taide ? »
« Non, merci. »
« On va régler tes congés et la prime. »
« Merci, vraiment. »
Camille ne cherche pas dappartement. Elle prend la route de Châtaignier, vers la maison de sa grand-mère, inoccupée depuis trois ans. Camille na jamais connu sa mère, décédée en lui donnant la vie. À son tour, elle ne peut donner naissance à un enfant
Au bout dune heure de route, elle se gare devant lancienne demeure. Un vieux marronnier veille toujours, et les marguerites sauvages ont envahi le jardin. La dernière fois quelle était venue avec Alexandre, cétait en automne pour un barbecue. Elle entre dans la cour, le trousseau de clés à la main. Elle pousse la porte et sarrête. Le silence. Dans ce calme profond, Camille sent les larmes monter, envahie par lintuition que cette vieille maison sera à nouveau son refuge, et que la tristesse, tôt ou tard, laissera place à une nouvelle joie.






