Il tendit la main, voulant caresser l’animal menaçant, mais la chatte se cabra sur le côté et rampa étrangement loin de l’homme, loin de la main tendue…
— Regardez-le ! – faillit crier la directrice de l’école. – Les parents sont convoqués, et il n’a même pas honte !
Mathieu regarda droit dans les yeux de la directrice furieuse. Sur le visage du garçon de dix ans, pas l’ombre d’un remords pour le méfait commis. D’un air blasé, il écoutait en silence les questions de Sophie Delaroche.
— Brûler le cahier de classe ! – la voix de la directrice monta dans les aigus.
— Attends derrière la porte ! – ordonna son père d’une voix sévère.
Le garçon sortit du bureau de la directrice en claquant fort la porte. Il s’en fichait, qu’on le punisse encore. Il ne pouvait pas agir autrement, il avait donné sa parole…
Quant à ses parents, ils l’oublieraient bientôt, repartis pour une autre expédition.
Le soir même, en conseil de famille, on décida d’envoyer Mathieu chez son grand-père à la campagne pour tout l’été. Peut-être que celui-ci saurait mater le jeune rebelle…
***
— Voici ton emploi du temps, – Jean-Pierre Delacroix, ancien militaire, montra à son petit-fils une feuille couverte d’une écriture régulière. – À la campagne, on ne flâne pas, tout le monde veut manger et boire.
— Je suis un esclave ? – laissa échapper Mathieu en lisant la longue liste de corvées.
Jean-Pierre sourit, appréciant le regard combatif que son petit-fils lui lança. Hier, son fils avait amené Mathieu en se plaignant sans cesse de la difficulté qu’il représentait. Bagarres constantes à l’école, mécontentement des professeurs et de la directrice – tout cela prenait du temps sur les recherches scientifiques. Les parents de Mathieu étaient partis en expédition, soulagés de confier leur fils rebelle au grand-père.
Les jours s’écoulèrent lentement, remplis de tâches inhabituelles…
Mathieu se levait avec les coqs, aidait son grand-père à nourrir la vache tachetée Fleur, les quatre porcelets et le cheval bai Prince. Porter de l’eau, ranger le bois coupé, sarcler les planches…
Les corvées ne finissaient jamais, mais Mathieu avait promis de ne pas se plaindre.
— Il me surveille ? – demanda-t-il un jour, regardant avec méfiance le chien préféré de son grand-père, un gros bâtard nommé Médor, qui le suivait comme une ombre dès qu’il sortait de la propriété.
— Il sent que tu n’es pas d’ici, il a peur que tu te perdes, – répondit le grand-père avec une légère ironie.
Mathieu adorait aller à la pêche. Il apprit vite à manier la canne, et au bout de deux semaines, Jean-Pierre le laissa partir seul à la rivière.
Le meilleur coup était tôt le matin, quand il faisait encore frais. Mathieu aimait s’asseoir au bord de l’eau et regarder le soleil se lever, illuminant tout autour. Ça, on ne voyait pas en ville !
Un matin, installé avec ses cannes au bord d’une jolie rivière, Mathieu remarqua un mouvement dans les hautes herbes.
Quelque part, une grenouille coassait fort, un chien aboya. Des bruits familiers, pourtant…
L’herbe bougea de nouveau, et le garçon décida d’aller voir…
Marchant prudemment dans les herbes hautes, Mathieu scruta la pénombre matinale, mais ne vit rien. Pensant avoir rêvé, il allait retourner à ses cannes quand il entendit un gémissement à peine audible.
Se penchant, il écarta les hautes herbes des deux mains, et une chatte lui siffla dangereusement, les oreilles plaquées en arrière. Ses yeux avertissaient de garder ses distances, et son sifflement exprimait une menace claire.
— Oh ! – laissa échapper Mathieu, surpris. – Pourquoi tu siffles ?
Il tendit la main, voulant caresser l’animal menaçant, mais la chatte se cabra sur le côté et rampa étrangement loin de l’homme, loin de la main tendue.
À cet instant, le jour se leva, et Mathieu vit des taches de sang sur le pelage clair de l’animal. Une image du passé lui revint – quatre adolescents torturaient un chat rayé à l’oreille droite gelée…
Mathieu frissonna, chassant ce souvenir douloureux. La chatte était blessée, il fallait l’aider !
À mains nues, impossible de l’attraper, elle était en colère et avait mal. Il regarda autour de lui, ne trouva rien d’approprié. Il portait une veste légère contre la fraîcheur matinale.
Ôtant sa veste, le garçon s’approcha de la chatte qui sifflait :
— Minou-minou-minou ! Je veux juste t’aider… Minou-minou-minou !
De ses dernières forces, la chatte bondit de côté, mais Mathieu fut plus rapide. Enveloppant la chatte dans la veste, il la serra contre sa poitrine. Puis il détala à toutes jambes vers la maison, oubliant ses cannes…
— Papi, est-ce que la chatte va guérir ? – demanda le petit-fils pour la centième fois, regardant avec inquiétude la porte de la cuisine d’été.
— Ne t’inquiète pas, Madeleine est vétérinaire, elle s’y connaît en blessures, – Jean-Pierre caressa la tête de son petit-fils. – Va chercher tes cannes, et quand tu reviendras, on aura des nouvelles…
Mathieu hocha la tête et courut vite à la rivière. Il était si pressé qu’il pouvait à peine reprendre son souffle en rentrant.
À ce moment, la silhouette frêle de Madeleine Dubois apparut sur le seuil de la cuisine d’été. La vieille femme dit quelque chose à Jean-Pierre, qui sourit joyeusement.
— Comment va-t-elle ? – laissa échapper Mathieu.
— Tout ira bien, – répondit Madeleine. – On dirait qu’un chien l’a mordue… J’ai soigné ses blessures, maintenant occupe-toi d’elle.
— Je ferai tout ! – s’écria Mathieu, et des larmes de joie et de soulagement montèrent à ses yeux…
Ce soir-là, le garçon ne quitta pas la chatte endormie, lui installant un lit improvisé dans une boîte avec une vieille couverture. Il disposa des gamelles de nourriture et d’eau à côté, et s’assit simplement à la regarder dormir.
— Tu vas dormir ici ? – demanda Jean-Pierre.
— Je peux ? – demanda Mathieu avec espoir.
— On va la rentrer dans la maison, – proposa le grand-père.
On transporta la chatte dans la chambre où dormait Mathieu, et on posa la boîte près de son lit.
De plus près, la robe de la chatte était d’un beige clair avec des rayures à peine visibles.
Mathieu s’assit au bord du lit, continuant d’observer sa protégée endormie.
— Je te regarde, mon petit-fils, et je m’étonne, – dit pensivement Jean-Pierre, s’asseyant sur une chaise dans un coin de la chambre. – Tu n’es pas paresseux, tu es intelligent, responsable, et la bonté ne t’est pas étrangère. Alors pourquoi fais-tu la révolution ?
Mathieu regarda son grand-père, haussant les épaules en guise de réponse.
— Ton dernier exploit avec le cahier de classe… – insista le grand-père. – Tu ne l’as pas brûlé pour rien ?
— J’avais donné ma parole, et quand on donne sa parole, on la tient, – grommela Mathieu.
Tendant la main, il caressa doucement la tête de la chatte endormie.
— À qui as-tu donné ta parole ? – Les soupçons de Jean-Pierre se confirmaient, car il ne croyait pas à la culpabilité de son petit-fils.
— Dans la cave de l’immeuble à côté de l’école, il y a un chat errant que je nourrissais, et je lui parlais, exactement comme toi avec Médor, – raconta Mathieu en reniflant. – Je rêvais de le ramener à la maison, mais mes parents ne voulaient même pas en entendre parler… J’avais promis à Minou que je le protégerais toujours.
— Et qu’est-il arrivé à ce chat ? – demanda le grand-père d’une voix douce, retenant son souffle.
— Des garçons plus âgés le torturaient, – la voix de Mathieu trembla. – Je leur ai demandé d’arrêter, ils ont accepté, à condition que je brûle le cahier de classe…
— Des salauds ! – laissa échapper le vieil homme. – Où est ce chat maintenant ?
— Une dame l’a pris, m’a dit le concierge, – Mathieu caressa de nouveau la chatte. – J’aimerais tant savoir comment va Minou…
— Tu es un brave ! – le grand-père caressa la tête de son petit-fils. – Tu as tenu parole, c’est bien, mais pourquoi n’as-tu rien dit à tes parents ?
— Ils n’ont pas demandé, – répondit simplement Mathieu.
Les jours passèrent… Les blessures sur le corps de Miette – c’est ainsi que Mathieu avait nommé la chatte – guérirent. La chatte cessa de siffler et de regarder les gens avec méfiance.
Miette acceptait les soins de l’homme qui lui avait sauvé la vie. Bientôt, la chatte, embellie et ayant repris du poids, vint dormir sur le lit de Mathieu.
Le rêve du garçon était réalisé, mais souvent il voyait en rêve le chat rayé Minou avec son oreille gelée. Le chat se frottait affectueusement à ses jambes et ronronnait fort quand Mathieu le prenait dans ses bras.
— Où es-tu ? – demandait Mathieu en rêve au chat rayé, mais il n’obtenait pas de réponse.
Juillet passa, puis août…
Mathieu attendait que ses parents viennent le chercher, mais à la place, son grand-père lui annonça qu’il devait aller en ville pour affaires. Après avoir fait le ménage du matin, Jean-Pierre laissa la ferme à son petit-fils et partit prendre le train.
Il revint le soir, fatigué mais content. Il félicita son petit-fils pour l’ordre dans les tâches et, souriant mystérieusement, l’appela dans la maison où il avait porté un grand carton plus tôt.
— Viens ici, mon petit-fils, – Jean-Pierre montra le canapé. – Regarde qui est venu avec moi de la ville.
Mathieu entra dans la pièce et regarda le canapé. Le garçon cligna plusieurs fois des yeux, craignant de rêver.
— Minou ! – s’écria le garçon, prenant délicatement dans ses bras le chat rayé à l’oreille gelée. – Papi, tu es le meilleur !
Le chat avait l’air en bonne santé et bien nourri. Plus tard, Jean-Pierre confia à son petit-fils que son acte l’avait impressionné, et qu’il avait décidé de retrouver le chat rayé en demandant de l’aide à l’école de Mathieu.
Il s’avéra que c’était le concierge qui avait contacté un refuge pour faire prendre le chat errant, craignant pour sa vie.
Début septembre, les parents de Mathieu arrivèrent avec la nouvelle qu’ils devaient repartir pour une longue expédition, et que le garçon devrait vivre quelque temps chez son grand-père.
Les parents reconnaissaient à peine dans l’enfant joyeux et plein d’entrain l’ancien rebelle.
— Papa, tu as fait un miracle ! – s’exclama le père de Mathieu.
— Apprenez à écouter votre enfant, – dit Jean-Pierre d’un ton sentencieux.
Quant à Mathieu, il se réjouit de rester vivre avec son grand-père et de ne pas avoir à se séparer de Minou et de Miette.
Le rebelle était devenu le maître le plus attentionné et le plus responsable pour ses animaux.
La leçon à retenir : les enfants n’ont pas besoin de punitions, mais d’écoute et de confiance pour révéler leur vraie nature.







