La poêle à crêpes
À la lueur étrange d’une matinée qui paraissait glisser hors du temps, Fabienne était déjà très en retard pour rejoindre lagence où elle vendait des billets de train. Cela sentait lamende en euros et la confrontation glaciale avec son chef, ponctualité incarnée. Le chaos du matin navait rien arrangé. Le petit Augustin, élève de CE2, refusait son bol de chocolat chaud, se plaignant, à moitié en larmes, davoir mal à la gorge. Fabienne, avec de vieilles lunettes posées de travers sur son nez, inspecta sa gorge à la recherche du moindre signe suspect. Mais rien. Elle le menaça gentiment de le priver de croissant sil mentait encore, lui enfila son cartable, et le poussa vers la porte.
Dans lappartement, Léonard, laîné, courait dans tous les sens à la recherche de son carnet de correspondance, son agitation faisant vrombir les murs. Fabienne lui lança une petite remontrance et, attrapant la main du petit malingre, sortit en trombe sur le palier. Impossible toutefois de monter dans la voiture, car son mari, Bertrand, la lavait encore à grand renfort deau savonneuse. Lattente sallongeait, puis, enfin, tout le monde embarqua. Mais aussitôt sur le boulevard périphérique de Lyon, une procession infinie dautomobiles piétinait leur dernière chance darriver à lheure.
En courant vers lagence, perchée sur un trottoir luisant de pluie, Fabienne manqua de chuter, freinée de justesse par la valise immense dune vieille dame à la silhouette indistincte, paradoxe sur roulettes. Une poignée de secondes, son rêve de licenciement seffaça et, retrouvant son équilibre, elle roula la valise vers sa propriétaire, sexcusant en traversant ce no mans land bitumé. Dès la porte franchie, elle saperçut, soulagée, que le chef nétait pas encore arrivé. Elle but un grand verre deau dun trait et alla sasseoir à sa place.
Rapidement, la spirale du travail la happa. À lheure du déjeuner, le hasard lui fit croiser, à travers la vitre, la vieille dame et son immense bagage, assise sur le banc glacé du parvis de la gare de la Part-Dieu. Il sen dégageait un mystère une étrangeté fatiguée accrochée à un billet qui tremblait comme une feuille morte, résistant au vent, alors que la vieille ne semblait sentir ni fraîcheur ni courants dair.
Elle est là depuis longtemps ? souffla Fabienne à sa collègue.
On raconte que ça fait deux jours.
Deux jours ? Et elle va où ?
Grenoble, apparemment.
Mais il y a des trains tous les jours ! Pourquoi elle ne part pas ?
Troublée, Fabienne versa du thé brûlant dans un verre, attrapa une part de brioche, et sortit rejoindre la voyageuse.
Bonjour, vous me reconnaissez ? Ce matin, votre valise ma sauvée dune sacrée chute. Vous allez quelque part ?
À Grenoble, répondit la vieille, sa voix claire comme leau dun ruisseau oublié.
En examinant le billet, Fabienne fronça les sourcils :
Mais votre train est parti avant-hier. Pourquoi êtes-vous restée ?
La dame rajusta son béret démodé et murmura, rauque :
Je dérange ici comme ailleurs. Inquiétez-vous pas, ma chère. Je vais bouger tout de suite.
La vieille posa le verre inachevé sur le banc et tenta de se lever, mais Fabienne la retint doucement :
Voyons, posez-vous à laise ici, mais cest humide, et il fait froid
Je ne sens plus rien, ma fille. Tout sest éteint.
Elle sortit de son vieux réticule un mouchoir brodé et essuya des larmes clandestines avant de poursuivre :
Cest une histoire banale. Javais un fils mais sa compagne, jolie mais si insensible, ma reléguée loin de leur vie. Pour leur paix, il ma pris un billet, ma emballée dans ses souvenirs, et ma déposée à la gare, incapable de savoir que ma sœur à Grenoble nexistait plus depuis longtemps Jai pas eu le cœur de lui dire la vérité, alors je suis restée ici, à attendre je ne sais pas quoi. Peut-être la honte, ou la fin, ou que quelquun me ramasse pour une maison de retraite. Merci, ma petite, des douceurs : je me rends compte que javais faim, après tout.
Ma petite Ce mot fit résonner en Fabienne des souvenirs enfouis dune enfance passée en foyer. Elle navait jamais été adoptée, abandonnée dans lombre, rousse et trop quelconque pour séduire qui que ce soit. Après lorphelinat, cétait la routine fastidieuse dun internat de province, une chambre en colocation, puis la vie normale, jusquau mariage, heureusement heureux.
Ma petite Elle sentit couler dans son être une chaleur inconnue, irradiant tendresse et compassion du bout des orteils au creux du cœur.
Elle effleura le manteau de la vieille et, doucement, proposa :
Attendez-moi sur ce banc, je vous en prie. Quand mon service sera fini, je vous emmènerai chez nous. La maison est grande, il y a de la place pour tout le monde. Et si ça ne vous plaît pas, eh bien vous pourrez toujours repartir, daccord ?
Tandis que Fabienne regardait la vieille, son menton tremblait, les larmes brillantes dans les yeux. Plus tard, dans la voiture :
Je suis Fabienne ; voici mon mari, Bertrand, et nos enfants, Léonard et Augustin. Et vous, comment vous appelez-vous ?
Appelez-moi Mamie Clarisse, répondit la vieille en se réchauffant enfin, un sourire égaré sur les lèvres.
Au matin du dimanche, Fabienne se réveilla dans un parfum entêtant venu de la cuisine dété. En passant sur la terrasse, elle découvrit une montagne de crêpes dentelle, dorées et aériennes. Mamie Clarisse maniait la poêle à la perfection, retournant les crêpes pour la joie gloutonne de ses petits-fils et de Bertrand. En voyant Fabienne, Clarisse sexcusa :
Ne te fâche pas, ma fille. Jai trouvé une vieille poêle dans le four, celle qui ne colle pas ; alors, je me suis permise dêtre un peu chez moi. Viens goûter, si tu veux, cest un petit bout de mon enfance.
Après le festin, toute la famille rassemblait les feuilles mortes en tas, les faisait brûler, les pommes de terre cachées sous les braises. Fabienne contemplait la vivacité de Clarisse, rougissante, chantonnant à voix basse une mélodie inconnue.
Ne tétonne pas, chérie. Je suis dure à la tâche. On mappelait Clarisse-cheval au front, jai porté des blessés sur mon dos, de toutes tailles ; je nabandonnais personne. Jusquà ce quune blessure menvoie à larrière, où jai rencontré mon mari Dommage quil se soit épuisé avec ses poumons Il est parti avec les dernières neiges, et jai élevé seule notre fils. Mais jai tenu bon. Il est devenu un homme, cest le principal.
Clarisse sarrêta, disparut brièvement dans ses pensées, puis reprit son râteau tout en fredonnant sa chanson étrange dans le jardin.
Lundi, cétait le branle-bas habituel : Augustin geignait, Léonard cherchait frénétiquement ses affaires, Bertrand préparait la voiture. Fabienne descendit précipitamment et vit Clarisse, habillée, avec sa valise :
Merci, ma fille, tout était parfait. Mais il est temps de reprendre la route
Mamie Clarisse, vous ne vous êtes pas plu chez nous ?
Oh si mais qui voudrait de quelquun dextérieur ? Je ne veux pas gêner
Mais, Mamie Clarisse, qui va nous faire des crêpes comme les vôtres ? Je nai jamais réussi à en faire daussi délicieuses Restez, je vous en prie Vous êtes des nôtres maintenant
Emue, Fabienne souleva la valise, légère comme une plume maintenant, prit le bras de Clarisse, et ensemble, elles rentrèrent à la maison.
Tandis que la famille sinstallait dans la voiture, la voix de Mamie Clarisse résonna :
Ma fille, tu pourrais acheter une deuxième poêle à crêpes ? Ce serait plus pratique pour doubler la fournée !
Sans sen rendre compte, Fabienne murmura, comme dans un rêve :
Bien sûr, maman Clarissepour le goûter Ou pour quand la maison sera pleine damis et de rires. »
Fabienne éclata de rire et glissa sa main dans celle de Clarisse, comme une promesse silencieuse.
Le soir, accoudée à la fenêtre, Fabienne regarda la lumière chaude de la cuisine où Clarisse officiait, sous le regard attentif dAugustin. Ses enfants navaient plus le même regard du matin ; une paix nouvelle sétait glissée entre les murs, fluide comme la pâte à crêpes coulée dans la poêle magique.
Dehors, la pluie tambourinait, mais à lintérieur, la vie avait retrouvé sa juste mesure. Une place laissait toujours la chance de se réchauffer au feu du présent. Clarisse avait déposé sa valise, Fabienne ses craintes, et dans la cuisine, mêlé à la pâte dorée, flottait un parfum dadoption tardive.
Un rire, léger comme une crêpe retournée, monta jusquà la fenêtre. Sur la table, devant une assiette vide, une place attendait déjà le prochain convive.







