Un mari qui a rabaissé sa femme chez eux — « Mais pour qui tu te prends pour me donner des ordres ? » — Arthur se retourne brusquement du frigo, une canette de bière à la main. — « Ici, t’es personne ! Compris ? » Léonore, face aux fourneaux, mélange sa soupe en tremblant. La louche tinte contre la casserole. — « Personne ? » répète-t-elle, la voix basse. « Je ne suis pas ta femme ? » — « Femme ! » Arthur ricane en ouvrant sa bière. « Quelle femme ? T’es la bonne, voilà tout. Et pas une bonne bonne, encore. » Léonore coupe le gaz et se retourne vers son mari. Quarante-trois ans de vie commune, à faire des soupes, repasser ses chemises, préparer ses pantalons, élever les enfants pendant qu’il faisait carrière. — « La bonne, tu dis ? » Sa voix devient plus assurée. « Et qui lave tes chemises ? Qui cuisine, nettoie, s’occupe de ta mère ? » — « C’est ton boulot ! » Arthur pose sa bière violemment sur la table. « Moi, j’amène l’argent, j’paie les factures, et toi ? Tu fais de la soupe ? N’importe quelle femme fait ça. » — « N’importe quelle femme » répète Léonore. Quelque chose en elle se brise. « Je comprends. » Elle enlève son tablier et le suspend. Arthur boit d’un trait, dos tourné. — « Alors, n’importe quelle femme… » murmure-t-elle. « Nous verrons bien. » Elle part dans la chambre et attrape une vieille valise dans l’armoire. Arthur entend le bruit et regarde. — « Qu’est-ce que tu fais ? » — « Je range mes affaires, » répond-elle, pliant le linge, calme. « Si je ne suis personne ici, ce n’est pas ma place. » — « Tu vas où ? » Arthur fronce les sourcils. — « Chez Hélène. Je reste quelques jours. » Hélène est la petite sœur de Léonore, infirmière dans un centre de santé, qui vit seule dans son F2. — « Ne fais pas la maligne, » grogne Arthur. « Qui va cuisiner ? » — « Est-ce que ça compte ? » Léonore ferme la valise. « Tu as dit que n’importe quelle femme pouvait le faire. Trouve-en une. » Arthur reste interdit, la regarde s’habiller. — « Léonore, ne fais pas du chantage. Je ne le pensais pas méchamment. » — « Bien sûr que non. Tu n’as dit que la vérité. Je ne suis personne ici. » — « Arrête tes bêtises ! » Sa voix monte. « Qui t’a donné l’autorisation de partir ? » Léonore s’arrête à la porte, le regarde. — « Personne. Je m’autorise moi-même. Ou c’est encore trop demander ? » Elle quitte l’appartement, le laissant bouche bée. Dehors, l’automne pique déjà. Léonore prend le bus pour aller chez sa sœur. Son téléphone sonne, mais elle ne répond pas. Hélène ouvre la porte, cheveux en bataille, en chaussons. — « Léonore ! Qu’est-ce qu’il y a ? » Elle remarque la valise. — « Je peux rester ce soir ? » — « Évidemment, entre. Raconte-moi. » Elles s’assoient à la cuisine, Hélène prépare du thé. Léonore raconte la dispute. — « Il est fou ? » s’insurge Hélène. « Personne dans la maison ? Après tant d’années ! » — « Oui, » Léonore essuie ses yeux. « J’ai tout fait pour lui, pour les enfants. Il dit que c’est le boulot de n’importe quelle femme. » — « Qu’il aille trouver sa ‘n’importe qui’, » maugrée Hélène. « On va voir s’il s’en sort sans toi ! » Le téléphone sonne encore. Léonore regarde, c’est Arthur. — « Ne réponds pas, » conseille Hélène. « Laisse-le cogiter. » Léonore pose le téléphone, ignore l’appel. Le matin, elle se réveille sur le canapé. Hélène se prépare à partir au travail. — « Reste autant que tu veux, » dit-elle. « J’ai des doubles de clés. » Léonore reste seule. Elle est déstabilisée, rien à faire. Chez elle, à cette heure, elle aurait déjà préparé le petit-déj d’Arthur, sa gamelle, le planning du jour. Le téléphone est silencieux. Arthur doit penser qu’elle va revenir d’elle-même. Elle prépare son café, s’assied à la fenêtre. Elle se sent étrange — triste, mais soulagée. Depuis quand n’avait-elle pas bu son café en silence, sans programmer le déjeuner d’Arthur ? À midi, sa fille aînée, Sophie, appelle. — « Maman, papa m’a téléphoné. Vous vous êtes disputés ? » — « Oui. » — « Pourquoi ? » — « Il a dit que je ne suis rien chez nous, juste la bonne, et une mauvaise en plus. » — « Maman ! » s’indigne Sophie. « Comment il a pu dire ça ? » — « La vérité fait mal. » — « Quelle vérité ? Tu as tout donné à la famille ! » — « C’est ce que je croyais. Finalement, je ne suis que la servante. » Sophie se tait. — « Où es-tu maman ? » — « Chez Tata Hélène. » — « Tu vas rester longtemps ? » — « Je ne sais pas. Je vais peut-être chercher du travail. Tant qu’à être employée, autant être payée. » — « Ne dis pas ça ! » Sophie s’inquiète. « Vous êtes adultes, il faut régler ça. » — « Régler quoi ? Il a juste dit tout haut ce qu’il pense depuis toujours. Je ne suis rien chez lui. » — « Papa était stressé. » — « Et moi ? Quarante-trois ans sans stress ? » Sophie soupire. — « Je vais lui parler. Mais prends du temps avant de tout changer à cause d’une phrase. » — « Une phrase ? » Léonore secoue la tête. « C’est la première fois qu’il la dit, mais il la pense depuis toujours. » Le soir, Hélène rentre épuisée. — « Ça va ? » enlevant sa blouse. — « Oui. Sophie a appelé. » — « Et alors ? » — « Elle veut qu’on fasse la paix. » Hélène s’assoit près d’elle. — « Et toi, tu veux quoi ? » — « Je ne sais pas… Peut-être qu’il a raison. Je ne suis vraiment personne. » — « Léonore, n’importe quoi ! Tu es une femme et une maman incroyable. S’il ne s’en rend pas compte, c’est son problème. » — « Tu dis ça parce que ce n’est pas toi. » — « Mais tu as raison. Personne ne mérite de vivre sans respect. » Le lendemain, Léonore repasse chez elle prendre des vêtements. Arthur est au boulot. La maison est méconnaissable. Vaisselle sale, miettes sur la table, lit défait. Deux jours sans elle, tout est en pagaille. Sur le départ, Arthur rentre. — « Ah, t’es là, » sans lever les yeux. « Tu vas cuisiner ? » — « Non. Je ne suis personne ici. » — « Fais pas ta gamine. Je ne le pensais pas. » — « Vraiment ? Alors, c’est quoi ? » — « J’étais crevé, j’ai exagéré. » — « Crevé, hein ? Et moi, jamais fatiguée ? » Arthur grimace. — « Tu en fais des tonnes. T’es une femme classique, une mère, une épouse. » — « Classique ? Donc, personne. » Arthur s’énerve. — « Tu veux quoi ? » — « Du respect. De la reconnaissance. » — « J’reconnais ! Mais ton boulot c’est de t’occuper de… » Léonore sourit en voyant Arthur, quelques mois plus tard, malhabile devant un plat brûlé dans l’appartement désert, tandis qu’elle, dans sa nouvelle vie, était accueillie avec un grand sourire par ses nouveaux patrons : « Merci, Léonore, on ne sait pas ce qu’on ferait sans vous. » Un mari qui méprisait son épouse chez lui — Léonore quitte tout pour retrouver le respect et sa dignité après qu’on lui ait dit qu’elle n’est « personne » chez elle

Mais pour qui tu te prends, pour me donner des ordres ? Michel se retourna vivement du frigo, tenant une canette de bière Kronenbourg. Ici, chez nous, tu nes personne ! Tu piges ?

Françoise était devant les plaques, touillant sa soupe au vermicelle, les mains tremblaient. La louche tintinnabula contre la casserole.

Personne ? répéta-t-elle dune voix basse. Je ne suis pas ta femme ?

Femme ! Michel souffla en ouvrant sa canette. Quelle femme Tes la bonne, voilà tout. Et tu fais ça mal, encore.

Françoise coupa le gaz et se tourna vers lui. Quarante-trois ans de vie commune. Quarante-trois ans de soupes, de chemises lavées, de pantalons repassés. À élever les enfants pendant quil montait les échelons.

La bonne ? Sa voix se raffermit. Et qui lave tes chemises, qui cuisine, qui nettoie, qui soccupe de ta mère ?

Cest ton devoir ! Michel décocha la canette sur la table. Cest moi qui ramène largent, je paie tout, et toi ? Tu fais de la soupe ? Nimporte quelle femme fait ça.

Nimporte quelle femme, hein Françoise sentit quelque chose se casser en elle. Je comprends.

Elle ôta son tablier et le suspendit. Michel terminait sa bière, tourné de dos.

Alors, nimporte quelle femme marmonna-t-elle. On va voir.

Elle se rendit dans la chambre, sortit une vieille valise de larmoire. Michel entendit le tintement et jeta un œil.

Tu fais quoi là ?

Je fais ma valise répondit Françoise, posée, pliant ses affaires. Si je suis personne ici, ce nest pas ma place.

Où tu vas ?

Chez Josiane. Je vais passer quelques jours.

Josiane était la cadette de Françoise, elle vivait seule dans un F2 à Lyon et bossait comme infirmière au CHU.

Ne fais pas lidiote répondit Michel, agitant la main. Qui va faire à manger ?

Cest important ? Françoise ferma la valise. Tas dit que nimporte quelle femme le fait. Trouve-en une.

Michel la regarda, bouche bée, pendant quelle shabillait.

Françoise, arrête ton cinéma. Jai rien dit de méchant.

Bien sûr que non elle enfila sa veste. Tas juste dit la vérité. Je ne suis rien ici.

Mais arrête tes bêtises ! Qui ta donné la permission de partir ?

Françoise sarrêta à la porte, et le fixa.

Personne. Je me laccorde. Ou cest trop demander ?

Elle quitta lappart, laissant son mari pantois.

Dehors, lautomne était déjà là, il faisait frais. Françoise prit le bus pour aller chez sa sœur. En route, son portable vibra, elle ny répondit pas.

Josiane ouvrit en robe de chambre et chaussons.

Françoise ! Quest-ce qui sest passé ? elle aperçut la valise.

Je peux rester ce soir ?

Bien sûr, entre. Raconte-moi.

Elles sinstallèrent à la cuisine, Josiane fit du thé. Françoise raconta tout.

Mais il a perdu la tête ! sindigna Josiane. Tu nes rien chez lui ? Après tant dannées !

Eh oui Françoise essuya ses larmes avec un Kleenex. Jai tout fait pour lui, pour les enfants. Et il dit que tout le monde peut le faire.

Quil se trouve donc sa nimporte quelle femme ! On va voir ce que ça donne.

Le téléphone sonna à nouveau : cétait Michel.

Ne décroche pas conseilla Josiane. Laisse-le cogiter.

Françoise posa lappareil et ignora la tonalité.

Au matin, elle se réveilla sur le canapé du salon. Josiane était déjà prête pour le boulot.

Reste autant que tu veux dit-elle. Jai un double de clés.

Françoise se retrouva seule. Étrange de navoir rien à faire. À la maison, elle ferait déjà le petit dej de Michel, préparerait sa gamelle, organiserait le planning.

Le portable ne broncha pas. Michel devait penser quelle reviendrait delle-même, calmée.

Elle se fit un café et sinstalla à la fenêtre. Étrange mélange de tristesse et de soulagement. Ça faisait combien de temps quelle navait pas pris son petit-déj tranquille, sans penser au déjeuner de monsieur ?

Vers midi, sa fille aînée, Chantal, appela.

Maman, papa ma téléphoné. Vous vous êtes disputés ?

Oui.

Pourquoi ?

Il dit que je ne suis personne chez lui. Juste la bonne, et encore, pas douée.

Maman ! Soffusqua Chantal. Comment il a pu dire ça ?

La vérité, ça pique.

Quelle vérité ? Tu as tout sacrifié pour la famille !

Cest ce que je croyais. Au final, je suis juste la femme de ménage.

Chantal se tut.

Maman, tes où ?

Chez tata Josiane.

Tu restes longtemps ?

Je ne sais pas. Peut-être que je vais chercher un job. Tant quà être la bonne, autant être payée.

Ne dis pas ça ! Chantal semblait nerveuse. Vous êtes adultes, vous allez bien régler ça.

Régler ? Françoise ria. Régler quoi ? Il ma juste dit tout haut ce quil pense tout bas. Je ne suis personne à ses yeux.

Maman, papa était sur les nerfs.

Sur les nerfs répéta Françoise. Et moi ? Après quarante-trois ans, jamais sur les nerfs ?

Chantal soupira.

Je vais lui parler. Mais réfléchis avant de jeter tout votre mariage à cause dune phrase.

Une phrase ? Françoise secoua la tête. Chantal, cest juste la première fois quil le dit, mais il la toujours pensé.

Le soir, Josiane rentra épuisée.

Ça va ? demanda-t-elle, en se débarrassant de sa blouse.

Oui. Chantal ma appelé.

Elle veut quoi ?

Que je lui pardonne.

Josiane s’installa près delle.

Et toi, tu veux quoi ?

Je sais pas répondit Françoise. Il a peut-être raison. Je suis vraiment personne.

Françoise, nimporte quoi ! Josiane lui serra la main. Tes une épouse et une mère en or. Sil voit pas ça, cest son problème.

Tu dis ça parce que cest pas toi.

Mais cest vrai. Personne ne mérite de vivre sans considération.

Le lendemain, Françoise retourna à lappart pour chercher dautres affaires. Michel était au boulot. Lappartement semblait méconnaissable.

Vaisselle sale dans lévier. Miettes partout. Lit défait. Deux jours sans elle, cétait déjà le chaos.

Elle allait partir quand Michel débarqua.

Ah, tes là lâcha-t-il sans la regarder. Enfin ! Tu vas faire à manger ?

Non. Je ne suis personne ici.

Cest puéril. Jai pas voulu dire ça.

Ah oui ? Et tu pensais quoi alors ?

Jétais fatigué, jai mal réagi.

Fatigué, donc. Moi, jamais ?

Michel fit la grimace.

Tu dramatises. Tes une femme normale, une mère, une épouse.

Normale, donc personne.

Michel sagaça.

Quest-ce que tu veux ?

Du respect. De la reconnaissance.

Je reconnais ! Mais franchement, ton boulot cest de tocc

Françoise sourit intérieurement en imaginant Michel, quelques mois plus tard, devant une casserole cramée dans un appartement vide, alors quelle, dans sa nouvelle existence, recevait chaque jour le sourire chaleureux de ses patrons sur Paris qui lui disaient : « Merci Françoise, on ne saurait quoi faire sans vous ! ».» Elle se surprit alors à rire doucement, son cœur enfin léger, tandis que la lumière filtrant par la fenêtre dessinait sur sa tasse de café les premiers traits dune vie nouvelle. Ce matin-là, Françoise nétait plus personne. Ni bonne, ni ombre derrière un homme. Elle était simplement elle-même, pleine davenir, et pour la première fois depuis quarante-trois ans, vraiment libre.

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Un mari qui a rabaissé sa femme chez eux — « Mais pour qui tu te prends pour me donner des ordres ? » — Arthur se retourne brusquement du frigo, une canette de bière à la main. — « Ici, t’es personne ! Compris ? » Léonore, face aux fourneaux, mélange sa soupe en tremblant. La louche tinte contre la casserole. — « Personne ? » répète-t-elle, la voix basse. « Je ne suis pas ta femme ? » — « Femme ! » Arthur ricane en ouvrant sa bière. « Quelle femme ? T’es la bonne, voilà tout. Et pas une bonne bonne, encore. » Léonore coupe le gaz et se retourne vers son mari. Quarante-trois ans de vie commune, à faire des soupes, repasser ses chemises, préparer ses pantalons, élever les enfants pendant qu’il faisait carrière. — « La bonne, tu dis ? » Sa voix devient plus assurée. « Et qui lave tes chemises ? Qui cuisine, nettoie, s’occupe de ta mère ? » — « C’est ton boulot ! » Arthur pose sa bière violemment sur la table. « Moi, j’amène l’argent, j’paie les factures, et toi ? Tu fais de la soupe ? N’importe quelle femme fait ça. » — « N’importe quelle femme » répète Léonore. Quelque chose en elle se brise. « Je comprends. » Elle enlève son tablier et le suspend. Arthur boit d’un trait, dos tourné. — « Alors, n’importe quelle femme… » murmure-t-elle. « Nous verrons bien. » Elle part dans la chambre et attrape une vieille valise dans l’armoire. Arthur entend le bruit et regarde. — « Qu’est-ce que tu fais ? » — « Je range mes affaires, » répond-elle, pliant le linge, calme. « Si je ne suis personne ici, ce n’est pas ma place. » — « Tu vas où ? » Arthur fronce les sourcils. — « Chez Hélène. Je reste quelques jours. » Hélène est la petite sœur de Léonore, infirmière dans un centre de santé, qui vit seule dans son F2. — « Ne fais pas la maligne, » grogne Arthur. « Qui va cuisiner ? » — « Est-ce que ça compte ? » Léonore ferme la valise. « Tu as dit que n’importe quelle femme pouvait le faire. Trouve-en une. » Arthur reste interdit, la regarde s’habiller. — « Léonore, ne fais pas du chantage. Je ne le pensais pas méchamment. » — « Bien sûr que non. Tu n’as dit que la vérité. Je ne suis personne ici. » — « Arrête tes bêtises ! » Sa voix monte. « Qui t’a donné l’autorisation de partir ? » Léonore s’arrête à la porte, le regarde. — « Personne. Je m’autorise moi-même. Ou c’est encore trop demander ? » Elle quitte l’appartement, le laissant bouche bée. Dehors, l’automne pique déjà. Léonore prend le bus pour aller chez sa sœur. Son téléphone sonne, mais elle ne répond pas. Hélène ouvre la porte, cheveux en bataille, en chaussons. — « Léonore ! Qu’est-ce qu’il y a ? » Elle remarque la valise. — « Je peux rester ce soir ? » — « Évidemment, entre. Raconte-moi. » Elles s’assoient à la cuisine, Hélène prépare du thé. Léonore raconte la dispute. — « Il est fou ? » s’insurge Hélène. « Personne dans la maison ? Après tant d’années ! » — « Oui, » Léonore essuie ses yeux. « J’ai tout fait pour lui, pour les enfants. Il dit que c’est le boulot de n’importe quelle femme. » — « Qu’il aille trouver sa ‘n’importe qui’, » maugrée Hélène. « On va voir s’il s’en sort sans toi ! » Le téléphone sonne encore. Léonore regarde, c’est Arthur. — « Ne réponds pas, » conseille Hélène. « Laisse-le cogiter. » Léonore pose le téléphone, ignore l’appel. Le matin, elle se réveille sur le canapé. Hélène se prépare à partir au travail. — « Reste autant que tu veux, » dit-elle. « J’ai des doubles de clés. » Léonore reste seule. Elle est déstabilisée, rien à faire. Chez elle, à cette heure, elle aurait déjà préparé le petit-déj d’Arthur, sa gamelle, le planning du jour. Le téléphone est silencieux. Arthur doit penser qu’elle va revenir d’elle-même. Elle prépare son café, s’assied à la fenêtre. Elle se sent étrange — triste, mais soulagée. Depuis quand n’avait-elle pas bu son café en silence, sans programmer le déjeuner d’Arthur ? À midi, sa fille aînée, Sophie, appelle. — « Maman, papa m’a téléphoné. Vous vous êtes disputés ? » — « Oui. » — « Pourquoi ? » — « Il a dit que je ne suis rien chez nous, juste la bonne, et une mauvaise en plus. » — « Maman ! » s’indigne Sophie. « Comment il a pu dire ça ? » — « La vérité fait mal. » — « Quelle vérité ? Tu as tout donné à la famille ! » — « C’est ce que je croyais. Finalement, je ne suis que la servante. » Sophie se tait. — « Où es-tu maman ? » — « Chez Tata Hélène. » — « Tu vas rester longtemps ? » — « Je ne sais pas. Je vais peut-être chercher du travail. Tant qu’à être employée, autant être payée. » — « Ne dis pas ça ! » Sophie s’inquiète. « Vous êtes adultes, il faut régler ça. » — « Régler quoi ? Il a juste dit tout haut ce qu’il pense depuis toujours. Je ne suis rien chez lui. » — « Papa était stressé. » — « Et moi ? Quarante-trois ans sans stress ? » Sophie soupire. — « Je vais lui parler. Mais prends du temps avant de tout changer à cause d’une phrase. » — « Une phrase ? » Léonore secoue la tête. « C’est la première fois qu’il la dit, mais il la pense depuis toujours. » Le soir, Hélène rentre épuisée. — « Ça va ? » enlevant sa blouse. — « Oui. Sophie a appelé. » — « Et alors ? » — « Elle veut qu’on fasse la paix. » Hélène s’assoit près d’elle. — « Et toi, tu veux quoi ? » — « Je ne sais pas… Peut-être qu’il a raison. Je ne suis vraiment personne. » — « Léonore, n’importe quoi ! Tu es une femme et une maman incroyable. S’il ne s’en rend pas compte, c’est son problème. » — « Tu dis ça parce que ce n’est pas toi. » — « Mais tu as raison. Personne ne mérite de vivre sans respect. » Le lendemain, Léonore repasse chez elle prendre des vêtements. Arthur est au boulot. La maison est méconnaissable. Vaisselle sale, miettes sur la table, lit défait. Deux jours sans elle, tout est en pagaille. Sur le départ, Arthur rentre. — « Ah, t’es là, » sans lever les yeux. « Tu vas cuisiner ? » — « Non. Je ne suis personne ici. » — « Fais pas ta gamine. Je ne le pensais pas. » — « Vraiment ? Alors, c’est quoi ? » — « J’étais crevé, j’ai exagéré. » — « Crevé, hein ? Et moi, jamais fatiguée ? » Arthur grimace. — « Tu en fais des tonnes. T’es une femme classique, une mère, une épouse. » — « Classique ? Donc, personne. » Arthur s’énerve. — « Tu veux quoi ? » — « Du respect. De la reconnaissance. » — « J’reconnais ! Mais ton boulot c’est de t’occuper de… » Léonore sourit en voyant Arthur, quelques mois plus tard, malhabile devant un plat brûlé dans l’appartement désert, tandis qu’elle, dans sa nouvelle vie, était accueillie avec un grand sourire par ses nouveaux patrons : « Merci, Léonore, on ne sait pas ce qu’on ferait sans vous. » Un mari qui méprisait son épouse chez lui — Léonore quitte tout pour retrouver le respect et sa dignité après qu’on lui ait dit qu’elle n’est « personne » chez elle
Olga a passé toute la journée à préparer la fête du Nouvel An : ménage, cuisine, dressage de la table. C’est son premier réveillon sans ses parents, mais avec l’homme qu’elle aime. Cela fait trois mois qu’elle vit avec Antoine, dans son appartement. Il a 15 ans de plus qu’elle, a déjà été marié, verse une pension et aime parfois lever le coude… Mais tout cela compte peu quand on aime. Personne ne comprend ce qu’elle lui trouve : loin d’être un Apollon, on pourrait même dire qu’il est peu gâté par la nature, il a un sale caractère, est radin à l’extrême et toujours fauché. Et s’il a un peu d’argent, c’est seulement pour lui, bien sûr. C’est pourtant à ce phénomène qu’Olga s’est attachée. Pendant trois mois, elle a espéré qu’Antoine verrait en elle une femme conciliante et parfaite maîtresse de maison, et finirait par vouloir l’épouser. Il répétait : « Il faut vivre ensemble pour voir comment tu t’en sors à la maison. Pas envie de revivre le même cauchemar qu’avec mon ex. » Mais de son ex, il ne disait jamais rien de clair, ce qui intriguait Olga, qui redoublait d’efforts : elle ne se plaignait pas quand il rentrait ivre, cuisinait, faisait le ménage, les courses à ses frais (de peur qu’Antoine pense qu’elle est intéressée). Elle a même préparé tout le réveillon et acheté un téléphone tout neuf comme cadeau pour lui. Pendant que tout se mettait en place, son cher Antoine, lui, « se préparait » à sa façon : il s’est saoûlé avec des copains. Il est rentré joyeux et lui a tout bonnement annoncé que des amis, à lui — des inconnus pour elle — viendraient fêter le Nouvel An chez eux. Olga a servi le souper, il restait une heure avant minuit. Son moral était au plus bas, mais elle a pris sur elle pour ne rien dire — elle n’est pas comme l’ex. Une demi-heure avant minuit, une bande de fêtards éméchés a débarqué. Antoine, aussitôt hilare, a installé tout le monde à table, et la fête a continué. Il n’a même pas présenté Olga à ses amis — eux l’ignoraient, buvaient et riaient à leurs histoires. Quand elle a suggéré de remplir les coupes à deux minutes du Nouvel An, une fille a demandé, ivre : « C’est qui celle-là ? » — « La voisine de lit », a plaisanté Antoine. Tout le groupe a ri avec lui. Ils mangeaient la cuisine d’Olga tout en se moquant d’elle. Au douzième coup de minuit, ils félicitaient Antoine d’avoir trouvé une cuisinière et une femme de ménage gratuite, alors qu’Antoine riait au lieu de la défendre. Personne ne la remarquait. Discrètement, Olga a quitté la pièce, rassemblé ses affaires et est partie chez ses parents. Jamais un passage à la nouvelle année n’avait été aussi douloureux. Sa mère lui a répété : « Je t’avais prévenue. », son père a poussé un soupir de soulagement. Après avoir pleuré tout son chagrin, Olga a enfin ouvert les yeux. Une semaine plus tard, à sec, Antoine s’est pointé chez ses parents comme si de rien n’était : « Mais pourquoi t’es partie ? Tu fais la tête ou quoi ? » et, voyant qu’elle ne craquait pas, a sorti : « C’est beau, tu te la coules douce chez papa-maman et chez moi, c’est le désert ! Tu recommences comme mon ex ! » Olga en est restée sans voix. Elle qui avait mille fois imaginé la scène dans sa tête n’a su que lui dire. Finalement, elle l’a envoyé promener et refermé la porte. Ainsi, pour Olga, la nouvelle année a commencé par une toute nouvelle vie.