Toute la journée, Aurélie s’était affairée à préparer le réveillon du Nouvel An : elle avait nettoyé lappartement, cuisiné avec soin et dressé une belle table. Cétait son tout premier Nouvel An sans ses parents, mais avec lhomme quelle aimait.
Depuis trois mois, elle vivait chez Laurent, dans son petit appartement du 18e arrondissement. Il avait quinze ans de plus quelle, un divorce derrière lui, versait une pension à son ex-femme et aimait un peu trop le vin parfois… Mais tout cela semblait insignifiant lorsquon aime, pensait Aurélie. Nul ne parvenait à comprendre ce quelle trouvait à ce Laurent ; il était loin dêtre beau, certains diraient même quil était disgracieux, son caractère désagréable, dun avarice insupportable et presque jamais un sou en poche. Et si par miracle il en avait, cétait uniquement pour lui-même. Pourtant, elle sétait sincèrement éprise de ce drôle dénergumène.
Pendant ces trois mois, Aurélie avait tout fait pour que Laurent réalise quelle femme généreuse et accommodante elle pouvait être, espérant quil verrait en elle une épouse idéale. Il lavait dailleurs prévenue : « Il faut quon vive un peu ensemble, pour voir si tes pas comme la précédente. » De cette fameuse ex-femme, Aurélie navait jamais rien su de plus il nen parlait quavec dédain ou sarcasme. Alors, chaque jour, elle sappliquait davantage, bravant ses retours divresse sans protester, cuisinant, lavant, nettoyant, faisant les courses à ses frais (de peur que Laurent ne la taxe dintéressée). Même la table des fêtes avait été garnie de mets achetés de son propre argent, et, pour couronner le tout, elle avait trouvé les moyens de lui offrir un nouveau portable pour le réveillon.
Tandis quAurélie peaufine les derniers détails pour la soirée, Laurent, lui aussi, se prépare à sa façon : en senivrant avec ses copains dans un bar voisin. Il rentre titubant, la mine réjouie, et lui annonce que pour le réveillon, des amis à lui des inconnus pour Aurélie viendront fêter avec eux. La table est prête, une heure reste avant minuit. Lambiance se brise dun coup, mais Aurélie se retient de dire ce quelle pense elle nétait pas, après tout, « comme son ex ».
Une demi-heure plus tard, une troupe de convives bruyants et visiblement ivres envahit lappartement. Laurent sanime instantanément, fait asseoir tout le monde, et la beuverie reprend de plus belle. Il ne prend même pas la peine de présenter Aurélie aux invités : elle devient transparente. Les conversations senchaînent, les blagues fusent. Lorsquelle annonce timidement que minuit approche et quil serait temps de verser le champagne, une femme à la voix pâteuse lance :
Cest qui elle, au fait ?
Laurent éclate de rire :
Cest ma voisine de lit !
Les éclats de rire fusent autour de la table.
Ils dégustaient les plats préparés par Aurélie tout en la raillant, moquant sa naïveté entre deux toasts et félicitant Laurent davoir déniché une « parfaite bonniche gratuite ». Et Laurent riait, non seulement il nintervenait pas pour la défendre, mais il sen donnait à cœur joie. Il avalait goulûment la nourriture, essuyant sa bouche sur elle par son indifférence.
Aurélie, sans bruit, quitte le salon, rassemble ses affaires et file. Jamais elle navait vécu un Nouvel An aussi douloureux. Sa mère laccueille, coutumière du fait : « Je tavais prévenue, ma fille. » Son père pousse un soupir de soulagement. Après avoir pleuré tout son soûl, Aurélie retire enfin le filtre rose de ses yeux.
Une semaine plus tard, alors que Laurent na plus un centime en poche, il ressurgit chez Aurélie, tout sourire, comme si de rien nétait :
Tu tes vexée ou quoi ? Cest malin, toi chez tes parents à glander et moi, jai un frigo vide ! Tu commences à te comporter comme mon ex, tu sais !
Devant un tel culot, Aurélie reste sans voix. Elle sétait mille fois répété ce quelle lui dirait, mais à cet instant, les mots sétranglent. La seule chose quelle trouve à faire, cest de lenvoyer promener sans ménagement et de lui claquer la porte au nez.
Cest ainsi, avec le Nouvel An, quAurélie commença enfin une nouvelle vie.






