Bouton ? Ah, moi je l’ai appelée Sapinette. Elle a couru partout ce matin, la pauvre. On voyait bien qu’elle était perdue. Puis elle est venue se blottir contre mes jambes. Alors je l’ai installée dans la voiture, qu’elle n’ait pas froid, la petite, a souri lhomme
Cher journal,
Aujourdhui, maman ma encore répété, sur son ton bien à elle :
Camille, franchement, tu nas vraiment pas de chance. Combien de fois je tai dit que ce Julien n’était pas fait pour toi !
Je nosais pas la regarder. Jai baissé la tête, honteuse, comme si jétais redevenue cette collégienne qui ramène ses mauvaises notes à la maison. Même si jai eu trente-sept ans dernièrement, je me sentais soudain toute petite, bousculée par la vie, par mes échecs et pire de tout par le désarroi de ma petite fille, Lucie. Nous voilà à lapproche de Noël, privées de la chaleur dune famille complète.
Je te quitte, Camille, lâcha froidement Julien, un soir. Sur le coup, je nai pas réagi, je ne saisis pas lampleur de ses mots.
Tu quittes où ? ai-je répondu machinalement, posant devant lui une assiette de pot-au-feu bien fumant.
Vraiment, Camille, tu planes. Rien ne tatteint ! Mais quest-ce que jai fait pendant toutes ces années avec toi ? il roulait presque des yeux dexaspération.
Il se lança ensuite dans un monologue, détaillant ce quil ne supportait plus :
Jen peux plus, tu comprends ? Et ta chienne, là, toujours à gémir La petite, tout le temps malade Aucune magie, plus détincelle ! Regarde-toi un peu !
Jai voulu croiser mon reflet dans la vitre du buffet, mais jai à peine distingué mes traits, brouillés par les larmes. Julien, mal à laise face à mes pleurs, a détourné les yeux du pot-au-feu, lâché sa fourchette, et sest mis à faire ses valises
La petite Bouton, comprenant que quelque chose nallait pas, tournait autour de mes jambes, gémissant doucement pour me consoler.
Enfin, je vais pouvoir dormir tranquille, sans tous ces jappements, déclara Julien à la porte, son sac sur lépaule.
Jai juste murmuré :
Et Lucie, alors ?
Mais il nen avait cure :
Débrouille-toi ! Tes la mère après tout
Ce soir-là, la cuisine sest transformée en sanctuaire de solitude et dangoisse. Jai serré Bouton contre moi, sa langue tiède effaçant quelques unes de mes larmes. Jai compris quil venait de se passer quelque chose dirréversible.
Pendant des jours, jai fui les appels de maman. Impossible de lui parler de tout ça.
Et le travail, alors ? Tu as trouvé ? Parce quavec ce Julien, tu risques bien de te retrouver le bec dans leau ma-t-elle lancé lors de sa visite, inquiète.
Jai fondu en larmes et tout avoué : pas dentretien, pas demploi, et Julien était parti.
Maman sest indignée :
On croirait que cétait écrit ! Cinq ans ensemble, une enfant, et il n’a même pas pensé à se marier
Elle finissait, malgré tout, par mal me juger moins que mon pauvre cœur de mère.
Alors, quest-ce quon va faire, hein ?
Jai haussé les épaules, désabusée :
Je vais tenter comme assistante maternelle à la crèche de Lucie
Tu ne tiendras pas longtemps avec le salaire daide à la crèche Et il faut nourrir la chienne en plus, maugréa-t-elle, qui na jamais vraiment accepté Bouton, trouvée un jour sur le trottoir.
Voyant mes larmes, elle sest attendrie :
Bon Je vais taider. Sil faut, je garderai Lucie.
Une semaine a filé ainsi. Jai eu de la chance de décrocher un poste à la crèche. Lucie était contente de mavoir avec elle tous les jours.
Maman, et si on emmenait Bouton à la crèche elle aussi ? Comme ça, mamie ne râlerait plus en la promenant !
Lucie me faisait sourire. Mais son visage sassombrissait sitôt quelle posait la question qui tue :
Maman, il reviendra, papa, tu crois ? Pour Noël ?
Je nai jamais eu le courage de lui dire la vérité. Jai inventé une histoire de mission urgente. Jappelais Julien, essayant dobtenir un accord. Mais lui, froid :
Laisse-moi refaire ma vie, Camille ! Dis à Lucie que je suis espion en mission ultra-secrète, je ne rentrerai pas tout de suite, tout juste a-t-il demandé si javais vu sa cravate
Sans ma cravate, je vais fêter le nouvel an comment, moi ?
Je suis restée songeuse, incapable de trouver le sens ou la force pour ce Noël solitaire. Que répondre à Lucie ?
Le choc est venu sans prévenir. Alors que maman menait Lucie chez le médecin, elles sont tombées sur Julien, à un coin de rue.
Papa ! cria Lucie, courant vers lui.
Julien sest raidi, a tenté de sourire, puis la prise à part pour lui dire simplement quil ne reviendrait plus vivre avec nous, et sen alla vite, jurant quil repasserait peut-être.
Lucie, interdite, na pipé mot :
Ne viens plus, cest pas la peine a-t-elle chuchoté.
Le soir-même, sa fièvre est remontée. Deux jours plus tard, le médecin passait à la maison :
Cest peut-être le stress, a-t-il diagnostiqué, en apprenant ce quil sétait passé.
Je me suis sentie coupable :
Jaurais dû lui expliquer tout de suite. Elle est maline, elle aurait compris maman na rien trouvé à répondre.
Et puis, il y a eu une nouvelle catastrophe. Ma mère a emmené Bouton faire son petit tour, sans laisse, pressée de rejoindre Lucie pour un médicament. Bouton, effarouchée pas le ton de maman, est partie en courant. Malgré les promesses de retour, elle ne revint pas.
Lucie a cessé de manger, de boire, tant quon naurait pas retrouvé Bouton.
Quand Bouton reviendra, alors je mangerai.
Ça, cest ton éducation, Camille. Tu las trop gâtée. Jte lai bien dit commença maman.
Si tu avais surveillé la chienne, maman, on nen serait pas là, ai-je osé rétorquer.
Maman sest vexée et, blessée, a claqué la porte. De nouveau, jétais seule. La nuit, je tournais en rond, guettant une petite ombre familière sur le trottoir.
Jusquau matin, où jai sombré dans un sommeil agité, Lucie dormant tout contre moi.
Lucie sest réveillée, pleine dentrain :
Maman, jai rêvé quon décorait un grand sapin, et quon retrouvait Bouton !
Je lui ai souri tristement, regardant le petit sapin artificiel sur la table. Lidée dun vrai sapin était hors de ma portée : trop cher, même pour quelques euros.
Jai appelé maman, dans lespoir de lattendrir, mais elle a refusé de venir :
Pour toi, une chienne compte plus que ta propre mère ! Réfléchis à ça ma-t-elle lancé, froissée.
Je préparais comme je pouvais cette soirée de réveillon. Lucie, morose, répétait :
Il ny a toujours pas de sapin Et Bouton ne reviendra pas, comme papa.
Jai caressé ses cheveux, luttant contre mes larmes. Jai confié Lucie à la gentille voisine une heure, et je suis sortie.
Le froid me piquait le visage, les flocons dansaient dans la lumière de la rue. Je traversais les rues, cherchant désespérément Bouton, mon cœur battant à tout rompre.
Soudain, japerçus, à la sortie dune ruelle, un petit marché de sapins. Un homme massif, emmitouflé, veillait sur les derniers arbres. Je me suis arrêtée, désemparée.
Un sapin, madame ? Il men reste un. Je peux même faire un rabais si vous voulez, proposa-t-il, pressé de rentrer.
Jai posé mes yeux dans les siens. Je navais presque plus de sous, à peine quelques euros, bien loin du prix affiché.
Puis jai vu, à larrière du camion, quelques branches tombées sur le plancher.
Est-ce que est-ce que je peux prendre quelques branches ? Ça ira, pour ma petite fille ai-je soufflé.
Il ma tendu une brassée, sans hésitation :
Bien sûr, prenez-les. Tenez, je vous les porte.
Jai balbutié, gênée :
Ma fille est malade tout me tombe dessus. La chienne sest sauvée Cest compliqué, cette année
Il ma écoutée sans rien dire. Je voyais dans ses yeux une peine familière. Je devinais quil avait aussi, quelque part, perdu le goût des fêtes.
Cest alors quun homme sest approché, soucieux :
Le sapin, il est encore là ?
Non, déjà réservé. Allez voir chez mon collègue, là-bas
Puis, ce vendeur, me regardant avec douceur :
Je vais vous aider à rapporter les branches ou même le sapin, si vous voulez
Je me suis excusée, confuse :
Mais je nai pas vraiment de quoi payer
Il ma fait un petit signe de tête :
Ce nest pas grave.
Et là seulement la magie de Noël pouvait expliquer ce qui sensuivit. Lorsquil ouvrit la portière du camion, jai cru rêver : Bouton dormait là, emmitouflée dans un vieux pull ! Elle releva la tête, surprise, puis a bondi vers moi.
Mais Comment lavez-vous trouvée ? ai-je à peine pu articuler, bouleversée.
Bouton ? Moi, je lavais nommée Sapinette ! Elle courait partout ce matin. Ça se voyait quelle était perdue alors je lai embarquée pour la réchauffer, répondit gentiment le monsieur.
Il sappelait Paul. Il adorait les animaux, les enfants aussi.
Ce fut un Noël inattendu : dans notre appartement, une chaleur nouvelle a flotté, douce et rassurante. Peut-être grâce à cette fête étrange ou à la main du destin
Cela restera un secret. Mais aujourdhui, nous formons une nouvelle famille, heureuse, et Bouton, parfois, on lappelle encore SapinetteLe soir-même, la porte s’ouvrit sur Lucie qui, en découvrant Bouton dans mes bras, resta bouche bée. Son cri de joie ricocha contre les murs, plus fort que toutes les bûches crépitant dans les cheminées voisines.
Santa ! sexclama-t-elle, croyant voir un miracle se produire sous ses yeux.
Maman arriva en coup de vent, alertée sans doute par tout ce remue-ménage. Elle sarrêta au seuil, surprise dentrevoir Paul, les bras chargés de branches, Bouton sautillant autour de lui, et Lucie, transformée en petit soleil.
Tout le monde est là ? glissa-t-elle, la voix radoucie.
Jai vu son regard sattendrir alors que, pour la première fois depuis longtemps, le rire de Lucie inondait la pièce. Nous avons, tous ensemble, improvisé un sapin avec les belles branches, quelques crayons et rubans, un papillon découpé dans du papier doré, imaginé en guise détoile.
Paul est resté un moment, acceptant un bol de chocolat chaud. Entre deux anecdotes sur ses aventures de vendeur de sapins et ses chiens denfance, il fit sourire maman.
La nuit de Noël s’est dessinée à petits passans cadeaux coûteux, sans magie factice, mais avec la douce certitude que rien nétait vraiment perdu tant que lon gardait son cœur ouvert.
Plus tard, après le départ de Paul (non sans une promesse de repasser dire bonjour), jai observé Lucie lovée contre Bouton, les yeux rieurs dans la lumière du sapin bricolé. Dehors, la neige tombait plus fort. Maman a soufflé, la voix enfin légère :
Eh bien, ma fille… On dirait que tu as su trouver ce qui compte.
Cette nuit-là, un miracle était bel et bien arrivé, pas celui quon espérait, mais celui quil nous fallait : la tendresse retrouvée, la certitude que, même dans le froid de lhiver, la chaleur renaît là où lon sait saimer, maladroits et cabossés, mais unis.
Et dans le silence tiède de la maison, juste avant de mendormir, jai pensé que, finalement, il arrive que la vie soit plus généreuse que nos rêves.
Joyeux Noël, mon cher journal.






