L’Arroseuse arrosée : Quand la jeune collègue veut prendre la place de l’ancienne – L’histoire de Sophie et de Milana dans un service de logistique à Paris

Madame Brigitte Lamoureux, laissez-moi vous présenter. Voici Éloïse, notre nouvelle recrue. Elle travaillera dans votre service.

Je levai les yeux de lécran et croisai le regard dune jeune femme à peine âgée de vingt ans. Ses cheveux châtains attachés en queue de cheval, un sourire franc mais un peu timide éclairait son visage. Éloïse balançait doucement d’un pied sur l’autre, serrant contre elle une pochette mince remplie de documents.

Enchantée fit-elle en inclinant la tête. Je suis tellement heureuse davoir été engagée. Je vous promets de tout donner.

Monsieur Bernard Dupuis, notre chef de service, déjà tourné vers la porte, sarrêta un instant :

Madame Lamoureux, vous avez vingt ans dexpérience dans la logistique chez nous. Faites-lui découvrir la maison : le système, les itinéraires, la gestion des transporteurs. Dans un mois, elle devra gérer une section seule.

Jacquiesçai, traitant du regard la nouvelle arrivée. Vingt-trois ans Elle aurait pu être ma fille. Jai cinquante-cinq ans, et depuis longtemps jai accepté que la famille resterait un souhait inassouvi. Ma vie, cest le travail, mon appartement parisien avec des géraniums sur le rebord de la fenêtre, et mon chat Gustave.

Installe-toi, dis-je en désignant le bureau voisin. On va sy mettre.

La première semaine, Éloïse semmêla souvent dans les codes transporteurs et omettait dentrer des infos dans le registre. Je corrigeais patiemment, expliquais encore, dessinais des schémas sur des feuilles recyclées.

Regarde, ici tu as mis Marseille, alors que la marchandise va à Lille. Huit cents kilomètres décart, tu saisis ?

Éloïse devenait écarlate, sexcusait, corrigeait aussitôt. Puis elle se trompait encore, à un autre endroit.

Vers la mi-deuxième semaine, elle commença à mieux sen sortir. Éloïse notait tout dans un vieux carnet décoré de chats.

Madame Lamoureux, pourquoi ne travaillons-nous pas avec ce transporteur ? Les tarifs sont pourtant attractifs.
Parce quils ont raté les délais deux fois. La réputation passe avant la ristourne, retiens ça.

Elle notait, puis soudain demanda :

Cest vous qui faites ces madeleines ? Ça sent tellement bon dans votre boîte.

Je ne pus retenir un sourire. Le lendemain, japportai une grosse boîte de chaussons aux pommes. Elle les mangea à la pause-déjeuner avec un plaisir gourmand, comme si cétait un mets dexception.

Ma grand-mère en faisait ainsi elle ramassait les miettes. Elle est partie il y a deux ans. Elle me manque énormément.

Je posai ma main sur la sienne. Elle la laissa, me gratifiant dun sourire ému.

Vinrent ensuite des tartes aux poires, des biscuits au fromage blanc, un gâteau au miel quÉloïse déclara le meilleur quelle ait mangé. Je me surprenais à cuisiner en plus grande quantité, pour lui en offrir. Une chaleur douce, inconnue depuis longtemps, sinstallait dans ma poitrine.

Puis-je vous demander un conseil, rien à voir avec le boulot ?
Bien sûr.
Mon copain ma demandé en mariage. Mais ça ne fait que six mois quon se fréquente. Vous pensez que cest trop tôt ?

Je reposai mes dossiers. Jobservai longuement Éloïse, son regard inquiet.

Si tu hésites, cest trop tôt. Quand ce sera le bon, tu ne te poseras pas la question.

Elle souffla, soulagée, comme si je lavais délestée dun fardeau.

À la fin de la troisième semaine, elle menait déjà les négos avec les transporteurs, vérifiait les routes, relevait les bourdes des autres. Je la regardais avec une fierté muette mission accomplie. Je lavais formée.

Vous êtes comme une mère pour moi mais en mieux. Ma mère critique sans cesse, vous, vous mencouragez.

Je battis des paupières et détournai les yeux vers la fenêtre.

Allez, va bosser.

Mais mon sourire ne me quittait pas jusquau soir.

Éloïse sépanouissait. Je voyais sa confiance avec les transporteurs, la rapidité de son traitement de dossiers, sa facilité à naviguer dans la base de données. Elle dépassait toutes mes attentes.

…Lors de la réunion du vendredi, M. Dupuis semblait plus sombre que dhabitude. Assis en bout de table, il jouait avec son stylo, gardant le silence avant de commencer :

La situation est délicate, commença-t-il en balayant la salle du regard. Le marché chute, trois gros clients sont partis chez la concurrence. La direction a décidé une réduction deffectif.

Je croisai les yeux de mes collègues. Tous comprenaient : « réduction deffectif » voulait dire licenciements.

Les décisions seront prises ce mois-ci pour chaque service, continua-t-il. En attendant, travaillez normalement.

Je rejoignis mon bureau, lançai à Éloïse un coup dœil discret. Elle fixait lécran, les doigts figés au-dessus du clavier.

Cinquante-cinq ans. Je connais la logique : mon salaire fait partie des plus élevés du département ; mon ancienneté me vaut une bonne indemnité de départ. Idéal, aux yeux de la comptabilité. Amer, injuste, mais je saurai men sortir. La retraite approche, jai des économies, plus de crédits à payer.

Mais pour Éloïse La pauvre. Elle avait changé. Ne parlait plus à midi, ne demandait plus de part de tarte, me regardait à peine quand je lui adressais la parole.

Quelque chose ne va pas, Éloïse ? Tu tinquiètes pour les licenciements ?

Elle sursauta, esquissa un sourire forcé.

Non, ça va, juste un peu fatiguée.

Mais je voyais bien que non. Pauvre gosse. À peine embauchée, et déjà menacée de tout perdre. Cest tellement injuste.

Deux semaines passèrent dans la tension. Les collègues se chuchotaient dans les couloirs, pariaient sur ceux qui partiraient les premiers. Éloïse bossait en silence, concentrée. Plusieurs fois, je surprenais sur moi son regard étrange, mais je mettais ça sur le compte du climat général.

Un jeudi après le déjeuner, un message interne clignota : « Madame Lamoureux, veuillez passer dans le bureau du directeur ».

Je me levai, remis ma veste. Voilà, cétait le moment. Vingt ans dans la même boîte, et voilà la sortie. Jétais prête pour ça.

Jentrai, marrêtai net.

Face à M. Dupuis, dans un fauteuil, Éloïse, le dos droit, sa pochette sur les genoux, le visage impassible.

Entrez, asseyez-vous, M. Dupuis désigna une chaise. Nous devons aborder un point important.

Je massis, interrogeant du regard tour à tour le chef et la jeune femme. Elle, elle évitait mon regard.

Éloïse a beaucoup travaillé, M. Dupuis ouvrit un dossier. Et relevé plusieurs erreurs, sérieuses. Dans votre travail, Madame Lamoureux.

Je cessai presque de respirer. Mon cerveau refusait dassembler limage : Éloïse, la pochette-chaton, le mot « erreurs ». Celle-là même à qui je donnais mes biscuits, qui me confiait son cœur.

Jai analysé les données des huit derniers mois, Éloïse sexprima enfin, ne parlant quà M. Dupuis, comme si je nexistais plus. Jai découvert onze anomalies dans la documentation : codes de parcours erronés, incohérences dans les bordereaux, confusion dans les dates de livraison.

Elle ouvrit sa pochette, en tira des pages soulignées au stabilo. Je reconnus mon écriture dans la marge.

Je suis persuadée de pouvoir gérer ce secteur mieux que cela, Éloïse continua dun ton égal comme si cétait une tâche ordinaire. Madame Lamoureux a de lexpérience, certes, mais lâge compte. Pour la société, il serait plus avantageux de me garder : salaire moindre, efficacité supérieure. Cest de larithmétique.

M. Dupuis sinclina sur son fauteuil, tapa sur la table.

Que répondez-vous, Madame Lamoureux ?

Je me levai, pris les feuilles, parcourus du regard les lignes surlignées. Des soi-disant erreurs qui nen étaient pas vraiment.

Je ne cherche pas à me justifier, répondis-je en reposant les feuilles. En vingt ans, jai appris une chose : nul ne peut être parfait à chaque étape. Lessentiel, cest que le travail soit fait : les marchandises arrivent à temps, les clients sont satisfaits, les paiements sont assurés.

Mais ces erreurs peuvent coûter cher ! Éloïse sanima, pour la première fois touchée. Jessaie d’aider lentreprise !

M. Dupuis esquissa un sourire fatigué, celui dun homme qui en a vu dautres.

Vous savez, Éloïse, les collaborateurs dont nous navons pas besoin sont ceux qui nhésitent pas à sacrifier un collègue pour leurs intérêts.

Elle pâlit brusquement.

Ces soi-disant erreurs, je les connais, poursuivit-il dune voix lasse. Ce nen sont pas. Cest lhabitude, lexpérience. Madame Lamoureux sait où contourner les lenteurs administratives, comment gagner du temps. Sur le papier, cest hors du cadre. En pratique, cest la maîtrise. Vous êtes encore trop inexpérimentée pour saisir la nuance.

Éloïse saccrocha aux accoudoirs.

Vous ferez vos deux semaines de préavis. M. Dupuis referma le dossier. Votre lettre de démission sur mon bureau avant ce soir.

Sil vous plaît, sa voix sétrangla. Je nai pas voulu ça Jai un crédit sur le dos, je viens à peine de commencer

Il fallait y penser avant. La porte.

Éloïse se releva, sa pochette tomba, les papiers séparpillèrent. Elle les ramassa à la hâte, la tête baissée, dissimulant son visage mouillé de larmes. La porte se referma derrière elle sans bruit.

Voilà, Madame Lamoureux, M. Dupuis hocha la tête. Elle a bien failli vous pousser dehors, la gamine. Vous avez couvé un serpent.

Je restais muet. Un vide sourd résonnait dans ma poitrine.

Vous restez jusquà la fin de lentreprise, conclut-il. Des talents comme vous, ça ne court pas les rues. Vous comprenez ?

Jai hoché la tête, suis sorti.

Éloïse était assise à son poste, le regard perdu dans lécran. En passant, elle me lança le pire des regards, humide et enragé à travers ses cils. Je ne me retournai pas. Je repris place devant mon ordinateur, lançai le logiciel du suivi.

Les chaussons aux pommes dans la boîte sur le rebord de ma fenêtre restèrent là, intouchés, pendant tout le reste de la journée.

Ce soir-là, rentré chez moi, en caressant le dos de Gustave, jai compris : lhabitude de donner ne protège pas de lamertume des déceptions. Mais je ne regrette rien. Transmettre, cest risquer. Si jétais à refaire ce chemin, je le referais mais avec plus de prudence, et moins dattente. La confiance se gagne, pas avec des madeleines, mais avec le temps.

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L’Arroseuse arrosée : Quand la jeune collègue veut prendre la place de l’ancienne – L’histoire de Sophie et de Milana dans un service de logistique à Paris
La porte entrouverte Au début, il ne comprit pas ce qui clochait. Il sortit simplement de l’ascenseur à son neuvième étage, cherchant machinalement ses clés dans sa poche, avançant vers sa porte en écoutant le brouhaha dans sa tête laissé par le champagne et les salades. Dans la cage d’escalier, régnait un silence rare pour cette nuit—seuls éclats de rire et claquements de portes résonnaient quelque part, un étage plus bas. Arrivé devant chez lui, il posa la paume contre le mur, histoire de ne pas rater la serrure, et c’est alors qu’au coin de l’œil il perçut un clignotement sur la gauche. La porte de ses voisins, juste à côté, était entrouverte, d’une main. Dans l’ombre du palier scintillait une guirlande colorée jetée sur le porte-manteau de leur entrée, et, de là, on entendait à peine une voix de femme fredonner une vieille chanson sur « un flocon, un flocon, ne fond pas ». Clé en suspens, il s’immobilisa. L’air était frais sur le palier, chargé de relents de friture évaporés des appartements et d’un soupçon de déodorant venant de sa propre veste. Restait dans sa tête des bribes de toasts : « la santé, à nous, pour ne pas vieillir », et l’impression de vide s’accentuait. Chez les amis, c’était bruyant, serré, les enfants couraient, des confettis volaient par la fenêtre. Il avait ri, bu, écouté les discussions sur les crédits, la Turquie, les rénovations. Quand minuit sonna, on trinqua, on s’embrassa, il y eut une larme à la troisième coupe. Puis le taxi, la traversée de la ville presque déserte, les guirlandes aux arbres, et, le voilà, dans ces chaussures mordantes, ce léger bourdonnement aux tempes et la clarté étrange de rentrer seul chez lui. Les voisins. Il connaissait leurs visages, pas leurs noms. Un homme d’environ soixante ans, tempes argentées, ventre rond sous le pull, saluant toujours poliment dans l’ascenseur. Une femme, plus petite, cheveux courts, filet à provisions, traînant souvent des sacs. Ils habitaient là depuis plus longtemps que lui. Quand il avait emménagé il y a quinze ans, leur nom figurait déjà sur la plaque à la porte—il n’y avait jamais vraiment prêté attention. Bonjour, un hochement de tête, parfois trois mots sur l’eau chaude coupée. Et rien de plus. Il observa la porte entrouverte. La musique jouait—doucement. La guirlande clignotait paresseusement. À l’intérieur, tout était sombre, seule une ampoule faible éclairait le couloir. Rien ne bougeait. L’idée première, la plus logique fut « passer son chemin ». Après tout, ils aèrent, ils ont oublié—ce n’était pas son affaire. Presque tourné vers sa propre porte, la clé engagée dans la serrure, un pincement lui traversa la poitrine. Une porte entrouverte la nuit de réveillon, quand tout le monde est soit en famille, soit barricadé, se méfiant des pétards. Des vieilles chansons, de son enfance. Et ce sentiment bizarre que s’il rentre maintenant, se déchaussera, allumera la télé pour capter le replay du concert, alors sa vie restera ainsi : à côté de gens dont il ignore tout, séparés par une simple cloison. Il retire sa clé, tend l’oreille. Pas un rire, ni voix, juste la chanson qui s’achève, puis le début d’une autre sur un « wagon bleu ». Il grimace. Et si quelqu’un ne va pas bien à l’intérieur ? Tombé, bloqué derrière la porte ? On lit tout le temps dans les journaux que l’on découvre des personnes âgées après des jours. Il se souvint qu’il avait croisé le voisin à la pharmacie il y a peu : il achetait des médicaments, fouillait longtemps dans son portefeuille, s’excusait auprès de la queue. « Bon, » souffle-t-il pour lui-même, puis s’approche de leur porte. Il la pousse du bout des doigts. Elle s’ouvre à peine, bloquée par quelque chose de mou. Dans l’entrebâillement, il distingue plus du couloir : tapis élimé, quelques chaussures, des chaussons de femme à fourrure. Ça sent le poulet rôti et la mandarine, les arômes déjà retombés, mais persistants. Sur le porte-manteau, les vestes, la guirlande pend en cascade. — Allô, lance-t-il prudemment. — Euh… tout va bien ? Pas de réponse. La musique continue, régulière, donc l’électricité fonctionne. Il toque de ses phalanges. — Les voisins, tout va bien ? Un bruit sourd, puis des pas. La porte s’ouvre davantage, et le visage de la voisine apparaît dans la fente. Joues roses, yeux un peu fatigués, brushing de fête défait. Un pull pailleté, une fine chaîne au cou. — Oh ! s’exclame-t-elle, attrapant la poignée comme pour refermer aussitôt. — Excusez-nous, on était en… Il lève les mains, en justification. — Je… c’est que… la porte était entrouverte. J’ai pensé… au cas où. Tout va bien ? Elle l’observe un instant, repère sa cravate de travers, le sac avec les restes de salade, sa bouteille de champagne non ouverte, semble le reconnaître. — Ah, vous êtes du neuvième, dit-elle. Oui, oui, tout va bien. On avait juste… la fenêtre ouverte… Un homme appelle du fond de l’appartement : — Qui c’est, Lili, encore les pétards ? — Le voisin ! crie-t-elle vers l’intérieur. — Celui du palier. La porte s’ouvre plus, le voisin apparaît. Chemise hors du pantalon, bouton du col défait, un verre ambré à la main. Visage froissé, regard vif. — Ah, bonsoir, dit-il. — Bonne année ! — À vous aussi, répond Anton, réalisant qu’il ignore leurs prénoms. — J’avais vu la porte… Sait-on jamais, un courant d’air, vous étiez sortis. — On est là… — Lili esquisse un sourire. — C’est par habitude. Quand je sors la poubelle, je referme jamais complètement. Là, j’ai oublié. Désolé de vous avoir inquiété. Il incline la tête, prêt à se retirer. — Puisque tout va bien, je vous laisse. Encore… — Attendez ! lance soudain le voisin. — Entrez une minute, maintenant que vous êtes là. Il hésite. — Je… Je viens de chez des amis, j’ai mangé, j’ai bu… Ce serait gênant. — Pourquoi gênant ? — Le voisin lève la main. — On est voisins, non ? Depuis vingt ans qu’on se salue, jamais on ne s’est assis ensemble. Lili, on sert un petit verre à monsieur ? Lili hausse les épaules, avec approbation. — Entrez ! — dit-elle. — On fait simple. Enlevez vos chaussures, venez à la cuisine. Machinalement, Anton jette un œil à sa propre porte. Les clés lourdes dans sa poche, le sac avec les restes de salade et la bouteille de champagne qu’il n’avait pas ouverte chez les amis. L’idée de la solitude derrière la cloison lui paraît soudain bien froide. — D’accord, dit-il. — Juste une minute. Il retire ses souliers, les pose à côté des leurs. Peu de chaussures : deux paires d’hommes, vieilles mais entretenues, des bottes de femme, rien de neuf ni d’enfantin. Il emporte machinalement son sac. — Donnez–moi, sourit Lili en tendant la main. — Qu’est-ce que vous avez là ? — Oh, juste… les restes de salade et du champagne. Pas fini. — Parfait ! — dit-elle. — On vient de finir la bouteille. Considérez que vous arrivez avec un cadeau. La cuisine est petite mais chaleureuse. Sur la table, autres restes de salade, hareng-pommes-de-terre, quelques mandarines. Entre les assiettes, un vase de sapin et quelques babioles. Sur le rebord de fenêtre, une autre guirlande allumée. Une femme d’une cinquantaine d’années, lunettes, visage doux, consulte son téléphone. Près d’elle, un verre vide sur le tabouret. — Ma sœur, Tatiana, présente Lili. — Tania, voici notre voisin du neuvième. Comment… — Anton, souffle-t-il. — Anton Sergeïevitch. — Oh, comme c’est sérieux ! — rit le mari. — Nous, pas d’appellation. Moi c’est Victor, il serre la main. — Appelez-moi Victor. Ils se serrent la main. Victor, paume chaude, solide, doigts rugueux. — Asseyez-vous, Anton, dit Tatiana en déplaçant le tabouret. — Lili va vous préparer une assiette. Anton prend place, un peu gêné. Il remarque soudain la photo au mur : noir et blanc, un Victor jeune en uniforme, Lili aux longs cheveux, tenant la main d’un garçon de cinq ans. Sur le frigo, des magnets de villes où lui n’a jamais mis les pieds. — Voilà ! — Victor remplit les petits verres. — À ceux qui, parfois, savent ouvrir les portes plutôt que de les fermer. Anton sourit, la phrase le touche, même si elle sonne un peu grandiloquente. Mais dans la voix de Victor, il y a de la fatigue, et une sorte de volonté profonde. Ils trinquent. La vodka est d’une douceur inattendue, une chaleur dans la poitrine. Dans le salon, la musique poursuit : cette fois, un homme chante « trois chevaux blancs ». — Où avez-vous fêté ? — demande Lili en servant du salade à Anton. — Chez des amis, dit-il. — Avec des enfants, du bruit. — Et seul à la maison ? — Tatiana le regarde par-dessus ses lunettes. Il acquiesce, évitant les détails. — Ma fille et son mari vivent à Lyon, lâche-t-il par habitude—mais se retient, ne voulant s’étendre ce soir. — Ils font leur vie là-bas. Moi… voilà. — Je comprends, murmure Lili. — Notre fils vit en banlieue. Cette année, il est chez sa belle-mère avec les petits. On ne leur en veut pas, les jeunes font comme ils veulent. Victor tousse. — On ne leur en veut pas, répète-t-il. — Mais ça fait six mois qu’on n’a pas vu les petits. Mais on ne leur en veut pas. Tatiana sourit sans joie. — Vous êtes installé ici depuis longtemps, Anton ? — demande-t-elle en épluchant une mandarine. — Quinze ans, répond-il. — Depuis… — il hésite, — Depuis mon divorce. J’ai acheté l’appartement, j’ai déménagé. — Je croyais que vous étiez là depuis moins longtemps, commente Lili. — Tellement… jeune d’allure. Anton esquisse un sourire. — Merci. J’ai cinquante-deux ans. — Victor en a soixante-deux, précise Tatiana. — Il se dit encore gamin. — Et c’est vrai ! Parce que je le suis, au fond, — Victor se ressert. Ils rient, doucement mais sincèrement. Anton sent ses épaules se dénouer. Il remarque les détails : les serviettes pliées, la nappe ancienne mais propre, tachée de betterave, l’assiette avec une cuisse de poulet froide, oubliée sur le côté. — Je me souviens de vous, — dit soudain Lili. — Un jour à l’ascenseur, des cartons pleins de livres. J’ai tout de suite pensé qu’on avait un nouveau voisin cultivé. — C’était mon déménagement, acquiesce Anton. — J’ai tout porté seul. Mal au dos une semaine après… — Moi, une fois, je vous ai vu rentrer tout couvert de neige, ajoute Victor. — C’était il y a dix ans, j’entrais dans le hall et vous traîniez un sapin. Une branche s’était coincée dans la porte, je vous ai aidé. Anton est surpris. Le souvenir est vague, il n’avait pas imaginé être remarqué. — C’est étrange, dit-il. — On vit à côté, mais on ne se connaît qu’en bribe. — Que voudriez-vous savoir de plus ? — Tatiana hausse les épaules. — Ici tout le monde vit ainsi. L’important, c’est qu’on ne fasse pas trop de bruit la nuit et pas de saleté. — Et qu’on n’inonde pas le voisinage ! — Victor ajoute. — Les étudiants du septième, eux… On les connaît trop bien. Ils plaisantent sur les voisins du dessous, les soirées trop bruyantes, la vieille du huitième qui râle pour les ordures. Peu à peu, le dialogue glisse, doux comme du thé chaud : d’abord timide, puis plus naturel. Anton raconte son travail dans un bureau, le passage au télétravail puis le retour imposé, ses non-gouts pour les fêtes d’entreprise, mais il y va—par pure convenance. Sensation curieuse d’être entouré de collègues d’âge parfois plus jeune que sa fille. Victor partage son passé à l’usine, le licenciement, les recherches, puis les petits dépannages chez des voisins. Lili ajoute des anecdotes : les nuits à tapisser pour payer un nouveau frigo, les voyages ensemble à la maison secondaire, qu’ils ont fini par vendre. Tatiana se souvient des réveillons passés à trois, ailleurs, avec un vrai sapin, la maison pleine d’invités. Puis chacun a fait sa vie, sa maison de campagne, arrêté de venir. — Et nous, — dit Lili encore, versant du champagne à Anton, — nous pensions qu’Anton était un chef, toujours… impeccable en costume, avec son attaché-case. — Pas du tout — il sourit. — Manager ordinaire. Le costume pour le code, l’attaché–case pour le portable. — Mais tout de même, — insiste-t-elle. — Toujours l’air de quelqu’un qui maîtrise. Il réfléchit. Maîtrise-t-il ? Ce soir, sur cette cuisine étrangère, il se sent comme un homme égaré dans l’histoire des autres. — Vous pensiez… — il observe la tablée, — que je faisais quel métier ? — J’aurais dit juriste, — avoue Victor. — Vous avez une marche décidée. Tatiana ricane. — Moi, j’aurais pensé professeur. Je vous ai vu parler à un gosse du sixième qui griffonnait sur le mur, vous l’avez repris gentiment. Anton se souvient. Le fils du voisin, dix ans. Il avait expliqué sans crier. Oublié depuis. Mais cela a marqué quelqu’un. — On fabrique, — répète-t-il, — d’autres vies avec trois images. — Et pour nous, vous pensiez quoi ? — Lili s’appuie sur sa main. Il hésite, avouer qu’il n’a jamais vraiment pensé semble maladroit. — Eh bien… — il tergiverse. — Je vous voyais comme une famille ordinaire : enfants, petits-enfants, tous ensemble à la fête. Victor grince. — Avec bruit et accordéon, alors ! — rigole-t-il. — Nous, seulement trois dans la cuisine et le télé allumé. — Et la musique, — complète Tatiana. — Je ne peux pas réveillonner sans chansons. Un temps de silence. La chanson s’achève, le programme annonce la suivante. — Nous avions une maison pleine, — dit Lili doucement. — Le fils, ses amis, mes parents, on dressait le grand buffet dans le salon. Maintenant… — elle hausse les épaules. — Les gens sont partis, les enfants loin, les parents… Ce n’est pas des plaintes. C’est juste inhabituel. Anton opine, se souvient de ses propres réveillons, avant le divorce, grande table, belle-famille, amis. Après : des années flottantes, chez sa fille ou seul, parfois chez des collègues, par peur de la solitude. Cette année, les amis pour la gaieté, mais le sentiment d’être invité sur la fête des autres. — Ce soir, en rentrant d’un dîner, — il réalise à voix haute, — j’ai eu l’impression de rentrer à l’hôtel. L’appartement est à moi, mes affaires, mais… Il reste sans mot. — Je comprends, — acquiesce Tatiana. — Quand mon mari est parti, tout était à moi, mais rien n’était vraiment chez moi. Lili pose une main sur son épaule. Anton sent sa gorge se serrer. — Désolé, dit-il. — Je ne savais pas. — Comment auriez-vous pu ? — répond-elle, douce. — On ne fait que se croiser dans l’ascenseur. La conversation dure, répétitive sans peser, rythmée même. On se rappelle réveillons passés : les années de coupures d’électricité où l’on cuisinait au gaz, les voisins du dessus qui les ont inondés un 31 décembre, l’an où Anton a fêté le nouvel an dans un train, tout le wagon trinquant avec des gobelets en plastique. Les bouteilles se vident, les salades refroidissent, la musique passe aux ballades tardives. Dehors, quelques feux d’artifice éclatent, à peine perceptibles. Il est bien plus de trois heures ; personne ne chasse hâtivement le convive. Anton se surprend. Ce n’est pas la gaieté bruyante d’un groupe—c’est la paix. Il écoute Lili raconter sa vie à la bibliothèque, son inquiétude de voir les gens délaisser ses livres. Victor plaisante sur ses maux, les comparant à une mécanique défectueuse. Tatiana parle de son travail dans la gestion de la copropriété. — Vous savez, — finit par dire Victor, — j’ai toujours pensé que les gens dans l’immeuble sont comme dans le métro. On s’assied, on descend, on ne se parle pas. Mais ce soir… On discute et c’est moins effrayant de prendre de l’âge. Anton sourit. — Ce n’est pas vieillir qui est effrayant, murmure-t-il. — C’est d’être seul. — Oh oui, — Lili confirme. — La nuit, parfois, je me dis : si jamais il m’arrive quelque chose et que Victor est au supermarché ou parti… Qui s’en rendra compte ? Et toi, Anton, si jamais… qui viendra te voir ? Il hésite—les collègues, les amis, sa fille, tous loin, tous occupés. — Personne, avoue-t-il. — À moins que le boulot finisse par s’inquiéter, si je disparais. — Voilà, — rebondit Tatiana. — Pourtant, on est trois sur ce palier. On pourrait au moins avoir le numéro de chacun. Victor sourit de travers. — Tu veux nous faire échanger des numéros, soeurette ? — Juste par précaution, déclare-t-elle. — Pas pour téléphoner à tout bout de champ. Anton approuve. À cet instant, il sent que c’est essentiel. — Volontiers, — dit-il. — Ce serait dommage de continuer ainsi. On s’échange les numéros. Lili dicte, Anton enregistre « Lili, voisine ». Victor précise le sien, Anton ajoute « Victor, voisin ». Tatiana aussi, un nouveau nom dans le répertoire. — Et le mien ? — rappelle-t-il. — Surtout, n’hésitez pas. Lili note le numéro sur un post-it, l’aimante au frigo. — À présent, on gardera votre nom, plus seulement « celui du neuvième ». À quatre heures, les voix s’éteignent, la fatigue les saisit. Lili baille, Victor se frotte les yeux, Tatiana jette des coups d’œil à la pendule. — Vous devriez rentrer, — conclut Lili. — On vous a gardé trop longtemps. Anton regarde son portable. Moins vingt-cinq. Il sent le corps lourd comme après une longue journée. — Oui, il est temps, reconnaît-il. — Merci… Pour tout. Il cherche un mot—pour le repas, la conversation, l’accueil. — Pour la compagnie, suggère Tatiana. — Ça fait du bien aussi à nous. Victor se lève, titubant légèrement. — Viens, je t’accompagne jusqu’à la porte, dit-il. — On ne sait jamais, tu pourrais te perdre dans le couloir. Ils sortent dans l’entrée. La musique est tout au fond, la guirlande paresse maintenant, comme fatiguée elle aussi. Anton remet ses chaussures, ferme son manteau. Victor s’appuie au mur. — Écoute, Anton, — commence-t-il plus bas, — si jamais tu as besoin… tape à la porte. Ne te gêne pas. On est juste là. Anton acquiesce. — Vous aussi, — répond-il. — Si jamais il vous faut un coup de main, porter quelque chose, réparer l’ordinateur. Je peux aider avec ça. — Ah, — s’enthousiasme Victor. — L’ordi, justement… Le nôtre plante tout le temps. Lili dit que je l’ai cassé. — Je ne fais que constater, — proteste Lili depuis la cuisine. Ils rient. — C’est entendu, — promet Anton. — Je passerai voir ça. Victor lui serre la main. — Bonne année, voisin ! — lance-t-il. — Qu’elle soit au moins aussi chaleureuse que cette soirée. — À vous aussi, — répond Anton. — Bonne année. Il traverse le palier. Leur porte se ferme, sans méfiance cette fois. La sienne l’accueille dans le silence habituel. Il ouvre, entre, allume. L’appartement n’a pas changé : le canapé, la télé, la tasse restée sur la table, les mandarines sur le rebord de fenêtre, le vase vide. Anton retire son manteau, le suspend. On entend le radiateur dans la cuisine. Il s’assoit sur le canapé, ferme les yeux un instant. Les visages lui reviennent : Lili fatiguée mais chaleureuse, Victor et ses blagues rugueuses, Tatiana attentive. Leurs récits, leurs peines, leurs rires. Et cette idée que depuis tant d’années, juste derrière la cloison, une petite vie se déroulait, étrangère pour lui. Il regarde le mur qui cache leur cuisine. Là, Lili doit ranger, Victor éteint la musique, Tatiana prépare son lit. Ce mur ne lui semble plus aussi opaque, presque perméable. Il se lève, boit un verre d’eau, pose le verre sur l’évier sans bruit. De retour dans le salon, il éteint la lumière, s’allonge. Le sommeil vient, mais avant de sombrer, il songe qu’il achètera des biscuits demain et passera les voir, pour rien, juste comme ça. … Trois jours plus tard, en rentrant du travail, il flaire la patate bouillie, quelque chose de sucré dans l’escalier. Le palier est silencieux. Il monte, sort sa clé, et la porte des voisins s’entre-ouvre. Lili, en peignoir, une serviette à la main. — Oh, Anton ! — dit-elle, déjà sans « vous ». — Tu tombes bien ! Il s’arrête, clé sur la serrure. — Quelque chose ne va pas ? s’inquiète-t-il. — Mais non, — Lili sourit. — Je viens de faire un gâteau aux pommes. Et j’ai repensé à ton offre d’aide… Tu peux passer une minute ? Je te fais goûter le gâteau. Anton ressent une chaleur intérieure. Il hoche la tête. — Bien sûr, — dit-il. — Je pose juste mes affaires. Il dépose son sac dans l’entrée, revient chez Lili sans se déchausser. Elle tient un plat de tarte dont s’exhale une odeur simple et honnête de pommes et de pâte. — Entre donc, — invite-t-elle. — Victor peste déjà devant l’ordinateur. Il franchit la porte. La guirlande est encore là, mais éteinte. Pas de musique. Le quotidien. Mais Anton comprend que cette porte, entrouverte la nuit du nouvel an, ne se refermera plus jamais de la même façon pour lui. Il sourit et entre.