L’Arroseuse arrosée : Quand la jeune collègue veut prendre la place de l’ancienne – L’histoire de Sophie et de Milana dans un service de logistique à Paris

Madame Brigitte Lamoureux, laissez-moi vous présenter. Voici Éloïse, notre nouvelle recrue. Elle travaillera dans votre service.

Je levai les yeux de lécran et croisai le regard dune jeune femme à peine âgée de vingt ans. Ses cheveux châtains attachés en queue de cheval, un sourire franc mais un peu timide éclairait son visage. Éloïse balançait doucement d’un pied sur l’autre, serrant contre elle une pochette mince remplie de documents.

Enchantée fit-elle en inclinant la tête. Je suis tellement heureuse davoir été engagée. Je vous promets de tout donner.

Monsieur Bernard Dupuis, notre chef de service, déjà tourné vers la porte, sarrêta un instant :

Madame Lamoureux, vous avez vingt ans dexpérience dans la logistique chez nous. Faites-lui découvrir la maison : le système, les itinéraires, la gestion des transporteurs. Dans un mois, elle devra gérer une section seule.

Jacquiesçai, traitant du regard la nouvelle arrivée. Vingt-trois ans Elle aurait pu être ma fille. Jai cinquante-cinq ans, et depuis longtemps jai accepté que la famille resterait un souhait inassouvi. Ma vie, cest le travail, mon appartement parisien avec des géraniums sur le rebord de la fenêtre, et mon chat Gustave.

Installe-toi, dis-je en désignant le bureau voisin. On va sy mettre.

La première semaine, Éloïse semmêla souvent dans les codes transporteurs et omettait dentrer des infos dans le registre. Je corrigeais patiemment, expliquais encore, dessinais des schémas sur des feuilles recyclées.

Regarde, ici tu as mis Marseille, alors que la marchandise va à Lille. Huit cents kilomètres décart, tu saisis ?

Éloïse devenait écarlate, sexcusait, corrigeait aussitôt. Puis elle se trompait encore, à un autre endroit.

Vers la mi-deuxième semaine, elle commença à mieux sen sortir. Éloïse notait tout dans un vieux carnet décoré de chats.

Madame Lamoureux, pourquoi ne travaillons-nous pas avec ce transporteur ? Les tarifs sont pourtant attractifs.
Parce quils ont raté les délais deux fois. La réputation passe avant la ristourne, retiens ça.

Elle notait, puis soudain demanda :

Cest vous qui faites ces madeleines ? Ça sent tellement bon dans votre boîte.

Je ne pus retenir un sourire. Le lendemain, japportai une grosse boîte de chaussons aux pommes. Elle les mangea à la pause-déjeuner avec un plaisir gourmand, comme si cétait un mets dexception.

Ma grand-mère en faisait ainsi elle ramassait les miettes. Elle est partie il y a deux ans. Elle me manque énormément.

Je posai ma main sur la sienne. Elle la laissa, me gratifiant dun sourire ému.

Vinrent ensuite des tartes aux poires, des biscuits au fromage blanc, un gâteau au miel quÉloïse déclara le meilleur quelle ait mangé. Je me surprenais à cuisiner en plus grande quantité, pour lui en offrir. Une chaleur douce, inconnue depuis longtemps, sinstallait dans ma poitrine.

Puis-je vous demander un conseil, rien à voir avec le boulot ?
Bien sûr.
Mon copain ma demandé en mariage. Mais ça ne fait que six mois quon se fréquente. Vous pensez que cest trop tôt ?

Je reposai mes dossiers. Jobservai longuement Éloïse, son regard inquiet.

Si tu hésites, cest trop tôt. Quand ce sera le bon, tu ne te poseras pas la question.

Elle souffla, soulagée, comme si je lavais délestée dun fardeau.

À la fin de la troisième semaine, elle menait déjà les négos avec les transporteurs, vérifiait les routes, relevait les bourdes des autres. Je la regardais avec une fierté muette mission accomplie. Je lavais formée.

Vous êtes comme une mère pour moi mais en mieux. Ma mère critique sans cesse, vous, vous mencouragez.

Je battis des paupières et détournai les yeux vers la fenêtre.

Allez, va bosser.

Mais mon sourire ne me quittait pas jusquau soir.

Éloïse sépanouissait. Je voyais sa confiance avec les transporteurs, la rapidité de son traitement de dossiers, sa facilité à naviguer dans la base de données. Elle dépassait toutes mes attentes.

…Lors de la réunion du vendredi, M. Dupuis semblait plus sombre que dhabitude. Assis en bout de table, il jouait avec son stylo, gardant le silence avant de commencer :

La situation est délicate, commença-t-il en balayant la salle du regard. Le marché chute, trois gros clients sont partis chez la concurrence. La direction a décidé une réduction deffectif.

Je croisai les yeux de mes collègues. Tous comprenaient : « réduction deffectif » voulait dire licenciements.

Les décisions seront prises ce mois-ci pour chaque service, continua-t-il. En attendant, travaillez normalement.

Je rejoignis mon bureau, lançai à Éloïse un coup dœil discret. Elle fixait lécran, les doigts figés au-dessus du clavier.

Cinquante-cinq ans. Je connais la logique : mon salaire fait partie des plus élevés du département ; mon ancienneté me vaut une bonne indemnité de départ. Idéal, aux yeux de la comptabilité. Amer, injuste, mais je saurai men sortir. La retraite approche, jai des économies, plus de crédits à payer.

Mais pour Éloïse La pauvre. Elle avait changé. Ne parlait plus à midi, ne demandait plus de part de tarte, me regardait à peine quand je lui adressais la parole.

Quelque chose ne va pas, Éloïse ? Tu tinquiètes pour les licenciements ?

Elle sursauta, esquissa un sourire forcé.

Non, ça va, juste un peu fatiguée.

Mais je voyais bien que non. Pauvre gosse. À peine embauchée, et déjà menacée de tout perdre. Cest tellement injuste.

Deux semaines passèrent dans la tension. Les collègues se chuchotaient dans les couloirs, pariaient sur ceux qui partiraient les premiers. Éloïse bossait en silence, concentrée. Plusieurs fois, je surprenais sur moi son regard étrange, mais je mettais ça sur le compte du climat général.

Un jeudi après le déjeuner, un message interne clignota : « Madame Lamoureux, veuillez passer dans le bureau du directeur ».

Je me levai, remis ma veste. Voilà, cétait le moment. Vingt ans dans la même boîte, et voilà la sortie. Jétais prête pour ça.

Jentrai, marrêtai net.

Face à M. Dupuis, dans un fauteuil, Éloïse, le dos droit, sa pochette sur les genoux, le visage impassible.

Entrez, asseyez-vous, M. Dupuis désigna une chaise. Nous devons aborder un point important.

Je massis, interrogeant du regard tour à tour le chef et la jeune femme. Elle, elle évitait mon regard.

Éloïse a beaucoup travaillé, M. Dupuis ouvrit un dossier. Et relevé plusieurs erreurs, sérieuses. Dans votre travail, Madame Lamoureux.

Je cessai presque de respirer. Mon cerveau refusait dassembler limage : Éloïse, la pochette-chaton, le mot « erreurs ». Celle-là même à qui je donnais mes biscuits, qui me confiait son cœur.

Jai analysé les données des huit derniers mois, Éloïse sexprima enfin, ne parlant quà M. Dupuis, comme si je nexistais plus. Jai découvert onze anomalies dans la documentation : codes de parcours erronés, incohérences dans les bordereaux, confusion dans les dates de livraison.

Elle ouvrit sa pochette, en tira des pages soulignées au stabilo. Je reconnus mon écriture dans la marge.

Je suis persuadée de pouvoir gérer ce secteur mieux que cela, Éloïse continua dun ton égal comme si cétait une tâche ordinaire. Madame Lamoureux a de lexpérience, certes, mais lâge compte. Pour la société, il serait plus avantageux de me garder : salaire moindre, efficacité supérieure. Cest de larithmétique.

M. Dupuis sinclina sur son fauteuil, tapa sur la table.

Que répondez-vous, Madame Lamoureux ?

Je me levai, pris les feuilles, parcourus du regard les lignes surlignées. Des soi-disant erreurs qui nen étaient pas vraiment.

Je ne cherche pas à me justifier, répondis-je en reposant les feuilles. En vingt ans, jai appris une chose : nul ne peut être parfait à chaque étape. Lessentiel, cest que le travail soit fait : les marchandises arrivent à temps, les clients sont satisfaits, les paiements sont assurés.

Mais ces erreurs peuvent coûter cher ! Éloïse sanima, pour la première fois touchée. Jessaie d’aider lentreprise !

M. Dupuis esquissa un sourire fatigué, celui dun homme qui en a vu dautres.

Vous savez, Éloïse, les collaborateurs dont nous navons pas besoin sont ceux qui nhésitent pas à sacrifier un collègue pour leurs intérêts.

Elle pâlit brusquement.

Ces soi-disant erreurs, je les connais, poursuivit-il dune voix lasse. Ce nen sont pas. Cest lhabitude, lexpérience. Madame Lamoureux sait où contourner les lenteurs administratives, comment gagner du temps. Sur le papier, cest hors du cadre. En pratique, cest la maîtrise. Vous êtes encore trop inexpérimentée pour saisir la nuance.

Éloïse saccrocha aux accoudoirs.

Vous ferez vos deux semaines de préavis. M. Dupuis referma le dossier. Votre lettre de démission sur mon bureau avant ce soir.

Sil vous plaît, sa voix sétrangla. Je nai pas voulu ça Jai un crédit sur le dos, je viens à peine de commencer

Il fallait y penser avant. La porte.

Éloïse se releva, sa pochette tomba, les papiers séparpillèrent. Elle les ramassa à la hâte, la tête baissée, dissimulant son visage mouillé de larmes. La porte se referma derrière elle sans bruit.

Voilà, Madame Lamoureux, M. Dupuis hocha la tête. Elle a bien failli vous pousser dehors, la gamine. Vous avez couvé un serpent.

Je restais muet. Un vide sourd résonnait dans ma poitrine.

Vous restez jusquà la fin de lentreprise, conclut-il. Des talents comme vous, ça ne court pas les rues. Vous comprenez ?

Jai hoché la tête, suis sorti.

Éloïse était assise à son poste, le regard perdu dans lécran. En passant, elle me lança le pire des regards, humide et enragé à travers ses cils. Je ne me retournai pas. Je repris place devant mon ordinateur, lançai le logiciel du suivi.

Les chaussons aux pommes dans la boîte sur le rebord de ma fenêtre restèrent là, intouchés, pendant tout le reste de la journée.

Ce soir-là, rentré chez moi, en caressant le dos de Gustave, jai compris : lhabitude de donner ne protège pas de lamertume des déceptions. Mais je ne regrette rien. Transmettre, cest risquer. Si jétais à refaire ce chemin, je le referais mais avec plus de prudence, et moins dattente. La confiance se gagne, pas avec des madeleines, mais avec le temps.

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L’Arroseuse arrosée : Quand la jeune collègue veut prendre la place de l’ancienne – L’histoire de Sophie et de Milana dans un service de logistique à Paris
Je ne suis plus à ma place