Dis-moi que tu plaisantes, Paul. Vraiment, dis-le-moi. Ou alors jai mal compris parce que leau coulait trop fort.
Soline ferma le robinet, essuya ses mains sur une serviette brodée et pivota lentement vers son mari. Dans la cuisine flottait le parfum des légumes mijotés, de laneth fraîche et de clémentines ce bouquet annonçait la fête prochaine. Il ne restait que six heures avant le réveillon du Nouvel An. Sur la table, les montagnes de légumes découpés pour la salade lyonnaise jouxtaient le canard farci déjà dorant au four, tandis quau frigo tremblait la terrine quelle avait surveillée toute la nuit.
Paul se tenait dans lencadrement de la porte, lair coupable, triturant nerveusement un bouton de sa chemise en coton signe quil savait labsurdité de la situation, mais quil nallait pas reculer.
Soline, ne commence pas, je ten prie, murmura-t-il dun ton suppliant, comme sil suppliait le ciel. Claire a eu une fuite chez elle enfin, leau est coupée, plus de chauffage. Imagine-toi, passer le réveillon avec les petits dans le froid Je ne pouvais pas refuser. Ce sont mes enfants, après tout.
Les enfants, oui, je comprends, dit Soline, serrant les dents pour parler calmement alors que lamertume la tremblait. Mais Claire ? Cest aussi ta fille ? Pourquoi elle ne va pas chez sa mère ? Ou chez des amies ? À lhôtel, même ! Avec la pension que tu lui verses, elle pourrait soffrir une suite au Ritz.
Sa mère est en cure et ses copines sont dispersées, répondit-il en baissant les yeux. Et puis, cest la fête en famille. Les garçons seraient heureux de fêter avec leur père. On partage juste le repas, on regarde les feux dartifice. Cest pas si grave, non ? Lappartement est assez grand pour tous.
Soline balaya la cuisine du regard. Oui, ils avaient de lespace, mais cétait leur refuge, à elle et Paul. Elle avait passé des jours à nettoyer et à décorer, à choisir la nappe assortie aux rideaux, à acheter leau de parfum dont Paul rêvait. Elle sétait imaginé cette soirée autrement : bougies, guirlandes scintillantes, une musique douce et eux deux enfin seuls. Leur premier Nouvel An à ne recevoir personne depuis trois ans de mariage. Quelques heures, tout seffondrait comme un château de cartes.
On avait convenu souffla-t-elle, Que ce réveillon serait à nous. Je nai rien contre tes fils, tu le sais. Les week-ends, je les accueille. Mais Claire Tu as invité ton ex-femme à notre table. Tu te rends compte ?
Tu exagères, répondit Paul, cherchant à donner de la fermeté à sa voix. On est des gens civilisés. Claire est juste la mère de mes enfants. Ne sois pas égoïste, Soline, on ne peut pas être si dure le soir du réveillon. Ils arrivent dans une heure.
Il séchappa de la cuisine, la peur que sa femme ne lui lance un couteau dans le dos. Soline resta figée contre le plan de travail. Le craquement du canard dans le four narrivait pas à calmer son cœur en débâcle. « Ne sois pas égoïste ». La phrase résonnait en elle comme une blessure. Trois ans à se rendre utile, à ne jamais sinterposer, à accueillir même les appels nocturnes de Claire pour réparer son mitigeur ou récupérer son chat chez le vétérinaire. Voilà sa récompense.
Soline se remit à découper les pommes de terre, machinalement, espérant que la colère séteindrait. Peut-être nétait-ce pas si grave ? Peut-être Claire saurait-elle se tenir ? Après tout, la magie du réveillon pouvait opérer, non ?
Aucun miracle neut lieu. Le carillon sonna pile cinquante minutes plus tard, alors que Soline se dépêchait denfiler une robe en dentelle bleu nuit et de poser une touche de maquillage. Paul ouvrit la porte, rayonnant comme un blason neuf.
La procession entra : dabord les gamins, Jules dix ans, Maxime sept ans, qui traversèrent le parquet blond sans enlever leurs bottes, laissant une traînée de boue. Ensuite, Claire savança, majestueuse, telle un brise-glace.
Sa robe rouge vif, décolletée à outrance, éclatait sous les lumières. Elle tenait des sacs volumineux, saturés dun parfum capiteux qui chassa les senteurs de clémentine.
Ah, enfin ! sexclama-t-elle, secouant sa fourrure pleine de flocons sur le carrelage. Les embouteillages étaient infernaux, jai failli arracher la vie au chauffeur ! Paul, prends les sacs, il y a les cadeaux des garçons et du champagne, du vrai ! Pas ta piquette habituelle.
Soline savança, arborant un sourire de politesse.
Bonsoir Claire, bonsoir les garçons.
Claire balaya du regard la robe modeste de Soline avant de lâcher :
Salut, Soline. Il fait lourd ici On devrait ouvrir les fenêtres. Où sont mes chaussons roses, ceux que jai laissés la dernière fois quand je suis venue prendre la pension ?
Je vais chercher, Claire, je vais bredouilla Paul en fouillant dans larmoire à chaussures.
« Claire », en prénom affectueux. Soline sentit une aiguille vriller son ventre : Paul savait où étaient les chaussons de son ex-femme dans leur maison
Les invités sinstallèrent au salon. Les enfants, la télé au maximum, sautèrent sur le canapé tout neuf que Soline soignait comme une relique.
Doucement, Jules, Maxime, glissa-t-elle gentiment.
Oh, laisse-les vivre ! rétorqua Claire en saffalant. Il faut bien quils se dépensent. Paul, donne-moi un verre deau, jai la gorge sèche.
Lheure qui suivit fut un théâtre en solo. Claire inspectait le sapin (« Tes décos sont tristounettes, à mon époque on mettait de la couleur ! »), critiquait la table (« On nest pas à Versailles, pourquoi tant de couverts ? »), houspillait et chouchoutait les enfants. Paul courait partout, obéissant à ses moindres désirs, son attention exclusivement rivée sur son ancienne famille. Il évitait le regard de Soline, qui en posant assiettes et verres, se sentait invisible, réduite au rôle dintendante.
Soline ! hurla Claire du salon. Tu as mis de la saucisse dans la lyonnaise ? Cest du passé, Paul préfère avec du filet ! Tu ne savais pas ? On la toujours fait comme ça.
Paul mange ma salade depuis trois ans sans se plaindre, répliqua Soline en cognant le saladier sur le plan.
Il est juste poli alors pouffa Claire. Mon pauvre Paulo, il sétouffe mais il fait semblant.
Paul esquissa un sourire gêné, garda le silence. Aucun mot pour défendre sa femme, rien pour arrêter Claire. Juste du vide.
Premier signal dalarme. Le suivant éclata quand Soline sortit le canard du four. Doré, sublime, lœuvre de sa cuisine. Elle plaça le plat au centre.
Canard aux pommes et aux pruneaux, bon appétit.
Les enfants sapprochèrent, reniflant :
Beurk, il est brûlé ! sexclama Maxime. On veut de la pizza, papa !
Ce nest pas brûlé, cest la croûte, expliqua Soline.
Allons, les enfants ne mangent pas ça, fit Claire, repoussant la cuisse avec dédain. Trop gras, et ces pruneaux, quelle drôle didée Paul, commande une pizza pour eux. Pour moi aussi, le canard, cest risqué.
Le regard de Paul était navré.
Soline, tu pourrais? On veut juste quils samusent. Je commande vite, ce sera là dans trente minutes.
Tu es sérieux ? Sa voix trembla. Jai mis quatre heures à cuisiner ça. La marinade, une journée entière ! Cest mon plat signature.
Ne sois pas vexée, tenta Paul, essayant de la prendre dans ses bras, mais Soline se dégagea. Les goûts, tu sais On mangera ta canard, on prendra aussi de la pizza, la table sera plus festive
Déjà, il tapait le numéro du livreur, demandant à Claire : « Champignons ou quatre fromages ? ».
Soline sécroula sur une chaise, désemparée. Sa maison, son repas, sa fête. Elle devenait une spectatrice pendant que Paul et Claire discutaient joyeusement la garniture de la pizza, en critiquant sa cuisine.
Au fait, Claire sanima, se servant du champagne sans invitation. Paul, tu te rappelles le réveillon 2015 ? Au chalet ? Tu étais en Père Noël et la barbe est tombée devant les enfants ! On a ri !
Oh oui, cétait drôle ! renchérit Paul, détendu. Et toi, Miss Blanche-Neige, ton talon cassé dans la neige !
Ils égrenaient leurs souvenirs : la mer, la première voiture, le premier pas de Jules. Rires, regards complices. Leur histoire à deux, excluant Soline. Elle se sentit absente à sa propre table, ignorée, réduite à un silence de meuble.
Un des enfants heurta un verre de bordeaux, qui se renversa une tache rouge sétendit sur la nappe immaculée, repassée avec soin une heure plus tôt.
Voilà ! sexclama Claire. Paul, baisse-toi ! Pourquoi poser le vin là où les enfants passent ? Soline, tu as de la grosse sel ? Ça taidera peut-être Enfin, la nappe nest pas une merveille.
Soline se leva, loreille bourdonnante. Elle regarda son mari, pressé dobéir à Claire, absorbé par le sauvetage de leur Noël, pour « son » ancienne famille. Elle nexistait plus juste utile pour servir, ranger et seffacer.
Sans bruit, Soline quitta le salon. Personne ne remarqua son départ : Claire enchaînait ses anecdotes, Paul riait. Dans la chambre plongée dans lombre du réverbère, elle sortit une petite valise du placard. Calme, froide, efficace jeans, pull de laine, trousse, chargeur, passeport.
Elle enfila ses bottines, jeta sa robe sur le lit, observa dans la glace un visage épuisé mais déterminé.
À ce moment précis, la sonnerie annonça la pizza.
Super ! PIZZA ! hurlèrent les enfants.
Paul, paye le livreur, je nai que des gros billets ! ordonna Claire.
Soline traversa lentrée, juste à temps pour entendre Paul régler le livreur, dos tourné. Elle ouvrit discrètement la porte, sengouffra sur le palier, referma doucement derrière elle. Le bruit du mécanisme se perdit dans la fête. Elle appela lascenseur, uniquement après lavoir atteint, elle soupira enfin.
Dehors, la neige enveloppait Paris dune blancheur qui étouffait les pétards et les cris. Soline sortit son téléphone.
Aurore, tu es réveillée ? demanda-t-elle dès que son amie décrocha.
Tu délires ou quoi ? Cest le réveillon ! On débouche le champagne avec Thomas. Quest-ce qui arrive ? Tu as une voix fantomatique
Je viens de quitter Paul. Je peux venir ?
Mon Dieu ! Bien sûr que tu peux ! Thomas, mets une assiette de plus, Soline arrive ! Tes où ? Jappelle le taxi !
Quarante minutes plus tard, Soline était assise dans la cuisine chaleureuse dAurore à Boulogne. Du calme, lodeur de cannelle, Thomas soccupa du téléviseur et laissa les amies seules.
Raconte, fit Aurore, lui tendant une tasse de thé citronné. Quel abruti
Soline raconta tout. La fuite chez Claire, la dispute autour de la salade, les souvenirs, le canard boudé.
Tu vois, ce nest pas quils aient débarqué, expliqua-t-elle, réchauffant ses mains à la tasse. Cest lui. Il a oublié que je suis là. Jétais la domestique pendant quils jouaient à la famille parfaite. Je ne vois pas lintérêt de rester si son passé pèse plus lourd que moi.
Tu as bien fait de partir, opinait Aurore. Le syndrome du gars sympa. Il veut faire plaisir à tout le monde, mais finit par trahir celle qui compte. Si tu étais restée, il penserait que cest normal de teffacer devant les caprices de lex.
Son téléphone vibra enfin, une heure après son départ. Ils venaient de réaliser sa disparition après avoir goûté la pizza.
Paul appelait. Elle ignora.
Il rappela. Encore et encore.
Puis le flot de messages :
« Soline, tu es où ? On tattend. »
« Tes partie faire des courses ? La pizza refroidit. »
« Soline, décroche. Cest pas drôle. Claire demande la maîtresse de maison. »
« Quoi, tu boudes ? Tu es partie ? Soline, tu fais lenfant ! Reviens vite, Claire est gênée ! »
Elle lut le dernier en souriant amèrement. Gêné pour Claire, pas pour son épouse humiliée voilà la priorité.
Ny réponds pas, souffla Aurore. Quil fasse le service à sa « Claire » et range derrière les marmots
Soline éteignit son téléphone.
Ce soir-là, elle ne fit aucun vœu sous les douze coups de minuit. Elle trinqua au champagne avec sa meilleure amie et Thomas, regarda « Le Père Noël est une ordure », ressentit étrangement légère comme si le sac à dos de trois ans sétait volatilisé.
Le premier matin de janvier fut radieux. Soline séveilla avec lodeur du café, alluma son portable : cinquante appels manqués. Vingt messages. Le ton changeait, exigeant, puis paniqué, bientôt plaintif.
« Les enfants ont cassé ton vase préféré. Pardon. »
« Claire fait un scandale, elle déteste le canapé. »
« Ils sont partis. Il ny a plus que du bazar ici. Je ne sais par où commencer. »
« Soline, mon amour, pardon. Je suis stupide. Appelle-moi, je ten supplie. »
Vers midi, on sonna cétait Paul sur le palier, défait, les cheveux en bataille, la chemise tachée de rouge, de sombres cernes sous les yeux. Un immense bouquet de roses dans les bras, acheté sans doute au dernier kiosque du coin pour cinquante euros.
Aurore ouvrit, bras croisés, bloquant lentrée.
Tiens, te voilà, dom Juan. Tu veux ?
Aurore, sil te plaît Je sais quelle est là. Je dois lui parler.
Soline parut. Elle vit la détresse de Paul, aucune pitié ni triomphe, juste de la fatigue.
Soline ! sélança Paul, mais stoppa net devant le regard glacial. Soline, pardonne-moi. Jai compris. Cétait lenfer sans toi. Dès ton départ, Claire a pris les rênes, les gosses ont tout renversé Jai voulu rassurer, mais Claire ma insulté, ma accusé de gâcher la fête aux garçons. On sest disputés, ils sont partis en taxi à trois heures du matin.
Il serra le bouquet, tentant de capter son regard.
Soline, jai blessé la personne la plus précieuse. Je me suis comporté comme une carpette. Jai eu peur de décevoir les autres et jai fini par te trahir. Tu es ma famille, toi seule. Reviens Je ten prie. Jai tout rangé enfin presque.
Soline observa les roses mouillées qui laissaient des gouttes sur le sol.
Tu ne mas pas seulement blessée, Paul. Tu mas reléguée dans mon propre foyer, tu as laissé une étrangère diriger ma maison et me rabaisser.
Je te jure, plus jamais ! senflamma Paul. Je vais bloquer Claire partout. Je ne parlerai que des enfants, sur terrain neutre. Plus aucune invitation, plus dappels nocturnes. Je changerai, je te le promets !
Soline resta silencieuse, percevant sa sincérité. Mais pouvait-elle oublier ce sentiment dinvisibilité ?
Je ne rentre pas ce soir, souffla-t-elle. Jai besoin de temps. Je reste chez Aurore quelques jours. Toi, va réfléchir chez toi. Pas sur la façon de me récupérer, mais sur pourquoi tu en es arrivé là. Pourquoi lavis de ta précédente famille pesait plus que mes émotions à moi.
Je tattendrai, déclara Paul tête baissée. Je taime, Soline.
Il posa les fleurs, seffaça. La porte se referma.
Soline retourna dans la cuisine. Aurore servait le thé.
Alors ? Tu pardonnes ? demanda son amie.
Je nen sais rien, Aurore. Peut-être. Avec le temps. Cest un homme bien, juste perdu. Mais si je reviens, ce sera un autre couple, dautres règles. Je ne me laisserai plus jamais reléguer au second plan. Jamais.
Elle sapprocha de la fenêtre. Paris sétendait, immaculée, comme une page blanche. La vie continue et désormais, Soline le savait : cest elle qui tiendrait désormais la plume pour écrire sa propre histoire.







