Alors, voilà à quoi ressemblent ces fameux déplacements professionnels
Je ne peux pas tépouser. Cest bien ce que tu attends, non ?
Comment Clémence nest pas tombée dans les pommes ce jour-là, elle-même nen a aucune idée.
Tous ces « coups de tonnerre par ciel bleu » ou « poignards dans le cœur » ne sont rien à côté de ce quelle a ressenti.
Elle ignorait totalement que lhomme quelle aimait était déjà marié !
Oui, il partait souvent pour affaires, mais cétait le boulot, tout simplement
Clémence avait quitté son petit village de lAllier à seize ans et ne comptait nullement y retourner.
Sa mère, Françoise Lemoine, usée par la vie et le travail au laboratoire avicole du coin, na jamais été contre ce départ.
Que pouvait-elle faire ici ? Trimer à lusine pour un SMIC, sans voir la couleur du jour ?
Alors sa mère la aidée comme elle pouvait durant ses premières années en ville.
Clémence a finalement pris son envol après avoir obtenu son BTS et décroché son premier poste dans une société de logistique modeste de Clermont-Ferrand.
Cest aussi à cette période que la chance lui a souri : une grande-tante, quelle navait jamais rencontrée, avait légué à sa mère un petit deux-pièces dans le quartier Montferrand.
Évidemment, Françoise a aussitôt donné lappartement à sa fille.
Restait la grande question : le mariage.
Là, tout nétait pas si simple.
Clémence voulait un mari, un vrai, pas comme certaines de ses connaissances qui cherchaient un « sugar daddy ». Mais aucun homme digne de ce nom ne semblait répondre à cette « offre demploi ».
Ses deux premières histoires damour se sont terminées assez vite, sans la moindre passion et surtout sans mariage à la clé.
Il était pourtant une époque où un garçon de la rue dà côté la couvait du regard comme un amoureux transi.
Elle navait jamais prêté attention à ce Paulin à lépoque, mais ce regard, elle ne la pas oublié.
Jamais aucun de ses prétendants suivants ne la regarda comme cela.
Eux, ils préféraient de mauvaises comédies, le foot et le prix de la bière cétait tout.
Clémence ne voulait pas de ce genre de vie.
Mais voilà quArmand grand, séduisant, sûr de lui, avec seize ans de plus quelle la regardait, lui, comme il faut.
Il disait les mots justes et savait se montrer déterminé.
Alors, Clémence y a cru, sest dit quelle tenait là son destin, et elle est tombée follement amoureuse.
Elle imaginait déjà sa robe blanche, leur voyage de noces, leur futur enfant, mais le destin avait dautres plans, commençant par la fin.
Je suis enceinte ! annonça-t-elle, rayonnante, six mois après leur rencontre, en scrutant sa réaction, espérant une demande en mariage.
Purée ! souffla Armand avant de se reprendre : Cest magnifique, mais ce nest pas le bon moment.
Pourquoi ?
Parce que je ne peux pas tépouser. Cest bien ce que tu attends, nest-ce pas ? En fait, je suis marié.
Elle faillit sévanouir.
Tous ces clichés sur les coups tragiques de la vie paraissaient fades à côté du choc quelle reçut.
Elle naurait jamais deviné quil avait une épouse !
Daccord, il partait souvent en déplacement, mais cétait bien pour son travail
Voyant son visage se décomposer, Armand se hâta de la rassurer : il allait bientôt divorcer.
Sa femme et lui étaient séparés de fait, tout cela nétait plus quune question de temps. Ce qui le retenait, cétait leur fille de quinze ans.
Mais bon, Lise était presque adulte et il se voyait bien élever un autre enfant ; il en aurait la force.
Clémence ny a pas vraiment cru, mais trois mois plus tard, il lui montra le jugement de divorce, et un mois après ils se sont mariés.
Sans grande fête ni voyage, mais, après tout, les rêves de Clémence se réalisaient.
Armand emménagea chez elle hors de question quil partage encore un toit avec la mère de Lise, « ce nest pas digne dun homme ! » et leur bonheur sinstalla.
Le petit Raphaël naquit à lheure prévue, et le bonheur du couple sagrandit.
Armand poursuivit ses déplacements professionnels cette fois réels et assurait le confort du foyer, tout en versant une pension à Lise.
Clémence soccupait seule du bébé, sans se plaindre.
Un jour, alors quelle sortait dune supérette, une voix dhomme linterpella doucement :
Clémence ? Tu permets que je taide ?
Un jeune homme, habile, fit descendre la poussette de Raphaël par la rampe. Elle put le détailler.
Paulin ? sétonna-t-elle. Tu es toujours Paulin, ou tu préfères Paul ?
Elle scruta avec plaisir son ancien soupirant.
Eh oui cétait bien ce Paulin-là, le gamin du quartier qui la contemplait autrefois dun regard plein dadoration.
De lado gringalet et timide, il était devenu un homme charmant.
Il doit avoir quoi, 25 ans si elle en a 26 ? Que le temps file !
Paulin les accompagna jusquà lentrée. Elle refusa qu’il monte malgré le poids de ses sacs mieux valait éviter les rumeurs et la jalousie dArmand.
Ils avaient déjà bavardé près dune heure dans le parc, la suite nétait pas nécessaire.
Il nen prit pas ombrage, demanda juste un numéro « au cas où ». Elle le prit aussi, sans penser lappeler.
Durant les deux mois suivants, Paulin se retrouva « par hasard » dans le quartier, et ils promenèrent Raphaël ensemble.
Ils bavardaient de tout et de rien. Clémence néprouvait rien de plus : il la divertissait, racontait mille anecdotes, jouait avec le petit.
Un soir, le petit Raphaël eut une forte fièvre. Le médecin prescrivit des médicaments.
Immobile à la maison, elle attendait quArmand rentre de déplacement dun moment à lautre.
Tu arrives bientôt ? appela-t-elle. Il faut passer à la pharmacie, je tenvoie la liste pour Raphaël.
Au loin, elle devina une voix féminine dans le téléphone :
Papa ? Tes où ? On tattend pour le dîner ! Nous, avec maman, on a faim !
Tu es où, toi ? murmura Clémence, la gorge nouée par une soudaine intuition.
Je suis chez ma fille. Pourquoi ? Je nai pas le droit ? répliqua froidement Armand.
Papa, on a déjà attendu hier, viens ! renchérit Lise.
Daccord répondit Clémence, avant de raccrocher.
La colère la secoua, mais lurgence était aux médicaments ; une voisine accepta de garder Raphaël.
Armand rentra trois heures plus tard.
Je vais pas me justifier, lâcha-t-il à peine sur le seuil, Oui, je taime, ainsi que notre fils, mais lautre famille me manque.
Et oui, ces derniers mois, il mest arrivé dy dormir à nouveau. Si ça ne te convient pas, tant pis.
Ça ne me convient pas ? bredouilla-t-elle anéantie. Je pensais quon saimait, quon formait une famille, mais toi tu me trahis ! Je ne veux plus te voir !
Sil sétait excusé, avait dit que cétait une blague ou promis de ne plus recommencer, elle laurait pardonné
Mais il traversa le salon en silence, jeta un œil à son fils endormi, prit ses affaires et sen alla.
Je paierai la pension pour Raphaël, dit-il en partant.
Fous le camp ! cria-t-elle en claquant la porte, réveillant le petit.
Pendant trois jours, Clémence pleura, ignorante des appels et messages reçus.
Elle ne voulait parler à personne surtout pas à Armand.
Mais à force de coups insistants à la porte, elle dut ouvrir.
Tu vas bien ? Et Raphaël ? sexclama Paulin en lenlaçant maladroitement. Pourquoi tu réponds plus ?
Elle éclata de nouveau en sanglots.
Paulin la fit boire un remède qui sentait lalcool de plantes, lécouta raconter son histoire décousue, lui caressa les cheveux : « Ça ira, tu verras. »
Il refusa de partir, dormit sur le canapé, et le matin fit le petit-déjeuner avant de filer au travail.
Toute la semaine suivante, il vécut chez elle : aidant pour le bébé, faisant les courses (pour ses sous), réparant deux-trois choses, cuisinant.
Tu bosses, non ? demanda-t-elle faiblement.
Jai pris des jours de repos.
Une semaine plus tard, ils finirent dans le même lit. Et pourquoi pas ? Armand navait pas reparu, sauf pour un virement.
Clémence se dit que Paulin ferait un meilleur mari que ce traître dArmand.
Pour linstant, Paulin navait pas déménagé définitivement ils attendaient le divorce qui devait être prononcé dici là mais il passait presque toutes les nuits chez elle.
Clémence nétait pas vraiment amoureuse, mais elle se sentait bien à ses côtés et Raphaël ladorait.
Le jour où ils croisèrent Armand dans le parc, le regard de celui-ci valait le détour !
Le cœur de Clémence se serra peut-être quil comprendrait tout, demanderait pardon
Mais il détourna le regard, revint, salua poliment et joua avec son fils.
Finalement, elle avait raison de donner une chance à Paulin.
Sa mère débarqua sans prévenir.
Elle appela du taxi, déjà garé dans la cour : Tu maides avec les sacs ?
Paulin venait à peine de partir travailler ; il serait peut-être temps dannoncer à sa mère les changements dans sa vie.
Elles déjeunèrent, échangèrent les nouvelles, Clémence retarda le moment, quand soudain Françoise demanda :
Mais Paulin, le fils de Lucie, il habite bien dans cet immeuble ?
Clémence se figea, de dos. « Lucie » cétait la mère de Paulin.
Pourquoi tu dis ça ?
Je viens de le voir tout à lheure. Un garçon responsable, ce Paulin ! Ici il ny a pas de travail, il a refusé daller à Paris : « Je ne veux pas être loin de mes filles », quil disait à sa mère. Il vient toujours avec de largent, il ne manque à rien.
Je tavais bien dit quil sétait marié il y a trois ans, non ? Il a une petite, la petite Sophie, non ?
Les paroles de sa mère parvenaient à Clémence comme à travers un épais brouillard.
Sans force, elle seffondra sur la chaise.
Pour la deuxième fois ! Elle sapercevait quelle navait même pas vérifié si cet homme était marié ! Peut-on faire confiance à quelquun ? Ou il vaut mieux ne faire confiance à personne ?
Elle a rompu avec Paulin, la mis à la porte sans écouter ses promesses de divorcer dès que sa fille serait plus grande.
Il faut croire que le bonheur conjugal nétait pas fait pour Clémence
Ce que jen retiens ? En amour, il ne faut jamais accepter de vivre dans lillusion. Mieux vaut apprendre à ouvrir les yeux avant de les fermer sur une nouvelle désillusion.






