Où est mon dîner, Maëlys ? Je te demande où est le repas ?!
Maëlys ne tourna même pas la tête vers son mari. Elle était assise au bout du canapé, berçant dans ses bras un petit paquet doù montaient de timides soupirs.
Paulin, doucement, murmura-t-elle. Elle vient à peine de sendormir ! Jai passé la moitié de la journée à la consultation, puis à la pharmacie, puis…
Je me fiche bien doù tu traînes ! lança son mari en entrant dans le salon, son manteau encore sur le dos. Cest moi qui travaille, qui fais vivre cette maison et qui paie pour vous deux !
Je rentre et je mattends à trouver une assiette de soupe fumante sur la table, pas ta mine déconfite ni ces cris incessants.
Quest-ce que tu as fait de ta journée ?
Jai soigné ta fille, Maëlys leva vers lui ses yeux cernés. Elle a de nouveau des plaques rouges sur les joues.
Les médecins ne savent pas trop, il a fallu que je cherche moi-même des crèmes.
Tes au moins venu voir comment elle va, une fois ?
Pourquoi faire ? Si elle pleure, cest quelle respire. Cest toi la mère, débrouille-toi.
Ton devoir, cest de massurer mon confort. Cest pour ça que je me suis marié, non ?
Cest pour… avaler des raviolis sous vide et passer mes nuits sans dormir ?
Tu tes marié parce que ça tarrangeait, trancha Maëlys. Et je tai suivi, parce que tout le monde autour ne cessait de répéter : « Il est temps, il est temps. »
Voilà le résultat, ce fameux « il est temps. »
Paulin grimaça et sapprocha du berceau installé dans le coin, quil envoya brutalement cogner contre la commode.
La petite fille dans les bras de Maëlys sursauta et se mit à hurler de panique.
Fais-la taire ! hurla Paulin. Ou alors je ne réponds plus de moi.
Il y a encore un an, la vie de Maëlys était à des années-lumière de tout cela.
Elle était de ces jeunes femmes sur qui les gens se retournaient dans la rue : toujours élégante, vive desprit, son agenda plein chaque week-end.
Paulin avait pourtant tout du prince charmant. Beau, ambitieux, sûr de lui.
Ils se disputaient souvent de vraies scènes de jalousie et des réconciliations tout aussi explosives mais le lien persistait.
Quand Paulin est venu avec la bague, Maëlys a hésité, mais ses parents lont convaincue.
Maëlys, tu vas bien finir par te poser, tu es déjà à vingt-sept ans, disait sa mère en lui servant un gratin dauphinois . Paulin est sérieux, bonne famille. Vous avez un projet dappartement. Et pour les enfants, tu y as pensé ?
Maman, quel enfant ? Mon boulot me plaît je viens de décrocher un nouveau projet.
Le travail, cest de la poudre aux yeux, marmonnait son père derrière Le Monde. Une femme sans famille, cest un arbre sans racines. On sèche, on se brise sans le voir venir.
Paulin taime, il faut bien composer. Avec le temps, tout finit par sarranger.
Maëlys a cédé. Cette faiblesse, elle sen souviendra chaque nuit blanche qui suivra.
Le mariage fut fastueux, lappartement sous crédit, et la grossesse est arrivée comme la foudre sans prévenir.
Tout sest précipité. Avant davoir pu simaginer épouse, elle était déjà « un simple réceptacle pour la vie à venir ».
Elle attendait un garçon, imaginait les sorties au stade, pensait quil lui ressemblerait calme, réfléchi.
Mais léchographie a dit « une fille ». Quelque chose sest brisé en elle.
Laccouchement fut un supplice : complications, perfusions, couloirs dhôpital saturés deau de Javel et de désespoir.
À sa sortie, Maëlys se sentait comme un vase recollé en urgence, tout de travers.
Elle contemplait le minuscule bébé dans son lit et ne ressentait quun agacement sourd et constant.
Pourquoi elle crie, tout le temps ? demandait-elle à sa mère venue « aider ».
Ce sont des coliques, ma chérie, il faut tenir. On a toutes tenu. Tiens bon. Elle doit avoir faim.
Elle ne prend pas ! Jai mal partout, maman !
Cest que tu ty prends mal. Tu dois faire un effort. Tu es mère maintenant, oublie le mot « envie », il nexiste plus que le « il faut ».
Paulin, lui, seffaçait. Les deux premières semaines, il jouait le père attentionné, puis sest lassé vite fait.
Lodeur du bébé lagaçait, les couches traînaient, mais ce quil supportait le moins, cest que Maëlys ait cessé d’être à son service.
***
Maman a téléphoné, Paulin observait du seuil une Maëlys qui, dune main, tentait de remuer une soupe insipide, lautre portant sa fille grincheuse. Elle dit que Camille est encore en larmes.
Camille, la sœur de Paulin, avait trois ans de plus, mariée depuis cinq ans, sans enfants.
À chaque fois quelle voyait une photo de Maëlys ou entendait parler de sa nièce, cétait un drame.
Que veux-tu que jy fasse ? Je dois mexcuser davoir eu un enfant ? Maëlys laissa tomber la louche dans la casserole.
Tu devrais être plus discrète. Maman dit que tu te vantes exprès dêtre mère devant elle.
Dailleurs, maman trouve que tu tiens mal la maison. Ya de la poussière sur les plinthes, Maëlys.
Ta mère nest pas venue ici depuis deux semaines, Paulin. Doù elle tient ça ?
Elle le sent ! Paulin donna un coup sur la table. Et elle a raison. Tu tes vu ? Ta robe de chambre tachée, les yeux rouges.
On dirait une bonne femme de la campagne.
Si tu maidais, si tu te levais ne serait-ce quune fois la nuit…
Je travaille, moi ! il sénerva. Tu pourrais lintégrer, non ? Cest moi qui paie tout.
Ton boulot, cest la maison et le bébé.
Au fait, samedi, on va chez tes parents à la campagne. Ils disent que ça ferait du bien à la petite. Les miens seront là aussi.
Je nai aucune envie daller là-bas. Il fait froid, ya pas une goutte deau potable pour la laver, ta mère va encore médire avec la mienne dans mon dos.
Je men fiche de tes envies. Les parents ont dit on y va. Tu prépares les sacs pour huit heures, et sans faire de vagues.
***
La campagne na rien arrangé. Les parents de Maëlys, fiers de leur nouvelle fonction, sarrachaient littéralement lenfant des bras de leur fille.
Maëlys, tu la tiens mal ! criait sa mère depuis la terrasse. Soutiens-lui la tête ! Et puis, comment tu la langes ? Donne !
Laissez-moi en paix, râlait Maëlys, fuyant vers le fond du jardin.
Paulin laissait ostensiblement femme et fille de côté. Il restait avec son beau-père à discuter de la voiture et en rajoutait quand sa belle-mère, Françoise, mettait Maëlys en boite.
Oh Maëlysette, encore des rougeurs sur ses joues ? Tu ne fais pas attention, tu dois manger nimporte quoi.
Tiens, si Camille avait eu un bébé, elle laurait traité comme une princesse. Camille, elle, est si soignée…
Eh bien, quelle fasse un enfant, Camille, alors ! rétorqua sèchement Maëlys.
Françoise posa une main sur sa poitrine avec indignation.
Paulin ! Tu as entendu ? Elle se moque du malheur de ta sœur !
Paulin bondit, saisit le bras de Maëlys et le serra violemment.
Tu texcuses auprès de ma mère. Vite.
Lâche-moi, tu me fais mal !
Tu texcuses, jai dit ! Tu dépasses les bornes ?
Les parents de Maëlys, présents, ne bougèrent pas. Son père maugréa simplement :
Maëlys, un peu de respect pour ta belle-mère. Paulin a raison.
À cet instant, Maëlys comprit : elle était seule. Contre elle, tous.
Un mari qui la traite en domestique, des parents qui prônent les apparences, une belle-mère qui ne rêve que de briser son couple par jalousie.
***
La rupture finit par arriver une semaine après le retour à Paris.
La petite avait des coliques, Maëlys navait pas dormi depuis deux nuits.
Quand lenfant sest enfin assoupie, Maëlys sest laissée glisser sur le carrelage de la cuisine, les yeux clos.
La porte dentrée sest ouverte. Paulin est rentré, plus bourru que jamais.
Pourquoi ces sacs-poubelle traînent dans lentrée ? grommela-t-il en guise de salut.
Maëlys ne répondit pas. Elle nen avait même plus la force.
Tu mentends ? Il la bouscula du pied. Lève-toi et vide-les. Vite.
Fais-le toi-même, répondit-elle à voix basse. Je ne peux plus. Jai le dos brisé, jai besoin de dormir. Juste une heure, Paulin. Je ten supplie.
Ah, tu peux plus, toi ? Il la saisit brutalement par le col de sa robe de chambre et la redressa.
La toile craqua.
Regarde-moi la princesse fatiguée. Dautres en font cinq et bossent aux champs, celle-là se traîne déjà.
Dans la chambre, la petite sétait remise à pleurer. Paulin, exaspéré, sy précipita.
Encore ! Mais cest pas vrai ! Il secoua violemment le lit. Tais-toi enfin !
Lenfant sétouffa de frayeur.
Maëlys bondit, repoussant son mari.
Ne la touche pas ! Laisse-la !
Mais cest elle qui me gâche la vie ! Paulin leva la main et gifla Maëlys de toutes ses forces.
Elle heurta la commode, cognant sa tête.
Tout devint noir. Le plus terrifiant, cest que Paulin, lui, narrêta pas.
Il se pencha à nouveau sur le berceau et, froidement, pinça la jambe minuscule de la petite.
La petite hurlait, dune voix inaudible auparavant.
Quelque chose bascula alors en Maëlys. Sa pitié pour elle-même, sa fatigue, tout disparut. Ne resta quune rage froide.
Elle saisit une statuette lourde, posée sur létagère un cadeau absurde de Françoise et avança sans hésitation.
Encore une fois, siffla-t-elle, brandissant la statue. Touchez-la encore, et je vous fracasse le crâne.
Dehors.
Paulin hésita, décontenancé.
Pour qui tu te prends à lever la main ? Cest chez moi ici !
Lappartement a été acheté à deux, Maëlys articula lentement, chaque mot tranchant. Crédit réglé avec mon congé maternité, tes primes et lapport de mes parents. La moitié est à moi.
Mais aujourdhui, je men fous. Va-ten, sinon jappelle la police, et je fais constater les coups.
Jai la trace de ta main sur ma joue, Paulin. Et la petite aura des bleus.
Tu finiras pas en prison, mais je peux te ruiner la vie, jusquà ton dernier sou à courir entre avocats.
Maëlys quitta la pièce pour appeler les gendarmes.
***
Les procédures durèrent des mois. Paulin tenta de mobiliser sa mère et sa sœur elles téléphonaient, écrivaient, menaçaient, mais Maëlys les bloqua toutes.
Quand ses parents voulurent l« arranger », Maëlys refusa même de les laisser entrer.
Soit vous prenez mon parti, soit vous oubliez mon adresse.
Votre gendre a levé la main sur votre petite-fille. Si pour vous cest « normal », plus rien à dire.
Le père marmonna, la mère pleura, mais à la vue du bleu sur la jambe du bébé, ils se turent.
Impossible dexcuser la violence sur une enfant.
Maëlys ne fit pas que demander le divorce ; elle alla le trouver à son bureau, calme et posée, dossier sous le bras.
Pas desclandre elle montra au responsable de la sécurité, une vieille connaissance de son père, les images de la caméra installée près du lit de la petite une idée de Paulin, avant la naissance.
Tout y figurait, ce soir dhorreur.
Paulin dut donner sa démission. Dans leur entreprise, la réputation comptait plus que tout ; un tel scandale aurait sali tout le cabinet.
En apprenant le licenciement de son fils, Françoise fut terrassée par un malaise, et Camille craignant une fuite de la vidéo parmi les amis du couple cessa décrire ses venins.
***
Aujourdhui, Maëlys vit paisiblement. Oui, parfois largent manque, mais elle ne sen plaint pas.
Paulin a renoncé à sa part de lappartement en échange de ne pas payer la pension alimentaire ; cela convenait parfaitement à Maëlys.
La famille de son ex a effacé lexistence de lenfant de leur mémoire, le père na jamais filé un centime.
Et aux femmes quil croise, Paulin raconte quil na jamais été marié.






