Il va encore retourner chez sa maîtresse. Récit
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À la demande de sa mère, Antoine a finalement rompu avec Solène. Lui-même avait du mal à comprendre son mode de vie. La pression maternelle, des arguments bien placés, quelques faits accablants : selon elle, Solène nétait pas la jeune fille respectueuse quil fallait épouser.
Antoine sentait déjà que leur relation stagnait. Solène courait à droite et à gauche pour son métier : un coup au café, un autre au restaurant, puis à des mariages, des anniversaires, des enterrements et même des fêtes denfants. Elle était animatrice, mais la mère dAntoine, informée de sa profession, sen était indignée :
Tu es un gars bien, tu vends des canapés et des matelas. Tu te lèves tôt, tu rentres le soir, comme il faut quoi. Alors que ta Solène, elle va dormir toute la matinée, même pas là pour accueillir son mari le soir, elle ne rentrera elle quà minuit ! Elle va sentir le tabac, lalcool et tous ces types qu’elle croise, cest ça que tu veux ? Regarde comme elle sourit, ça se voit dans ses yeux quelle nest pas sérieuse !
La mère sétait forgée une opinion catégorique sur Solène après une seule rencontre.
Antoine a fini par céder. Lui aussi jalousait quand elle se maquillait et partait animer des soirées. Rien de tout cela ne lui semblait convenable.
Le jugement de sa mère la conforté dans sa décision. Elle avait beau être râleuse, elle ne se trompait jamais.
Un an plus tard, Antoine a épousé Madeleine, une bibliothécaire.
Madeleine a tout de suite plu à sa mère. Discrète, modeste et appliquée.
Voilà une vraie femme, regarde-là, ça se voit à lœil nu ! Pour aller au travail, elle ne se maquille pas, elle shabille sobrement, rien à redire, toujours des petits chemisiers fermés, jamais la jupe au-dessus du genou. Elle file à la maison dès la sortie, et la façon dont elle te regarde, chantonnait la mère lorsquAntoine lui présenta Mado, De lor, cette fille ! Là, je suis contente de ton choix, mon Antoine
Sa mère, Irène, était une femme formidable, simplement la vie ne lavait pas épargnée.
Elle navait jamais été une beauté, cétait une employée des postes dune grande modestie. Elle avait toujours rêvé de fonder une famille, davoir un enfant. Mais à trente-cinq ans, Irène comprit quelle ne se marierait probablement jamais. Elle décida alors de faire un enfant toute seule, même si cela lui semblait indécent.
Ainsi naquit Antoine, baptisé daprès son grand-père.
Au début, les parents dIrène laidaient à élever leur petit-fils. Mais après la mort du grand-père, puis de la grand-mère, ils restèrent seuls, la mère et le fils
Antoine adorait sa mère et lui prêta main-forte de toutes ses forces. Ses études nétaient pas brillantes, mais il faisait de son mieux. Après le collège, il fit un CAP et commença à travailler comme vendeur-conseiller dans un magasin de meubles.
Sa mère était fière de lui. Il allait bosser en costume et sen sortait bien. Et en plus, il avait trouvé une fille bien : Madeleine. La vie allait enfin sourire aux jeunes mariés, des enfants viendraient, et Irène deviendrait la grand-mère quelle a toujours rêvé dêtre
Le mariage eut lieu à la maison, ils navaient pas de famille élargie. Antoine navait quun collègue, Nicolas, et un ancien camarade de lycée, Thomas. Madeleine navait que ses parents et deux copines de la bibliothèque. Mais à quoi bon tant damies, quand on fonde une famille ?
Voilà, son fils était enfin casé, Dieu soit loué, avec une fille bien
Désormais, Madeleine accueillait Antoine le soir avec un repas chaud. Mais il fallait reconnaître quelle cuisinait sans sel ni épices, tout était fade, à cause de lestomac fragile de son père à elle. Elle était lente, timide, ne riait que très rarement et passait ses soirées plongée dans les livres. Elle méprisait la télévision. Depuis, Irène regardait en sourdine ses feuilletons préférés et nosait plus y toucher. Même les beignets quelle faisait avec Antoine, terminés, tout cela était « mauvais pour la santé », tout comme la ratatouille, la paëlla ou le pot-au-feu.
Leur appartement baignait dans une atmosphère calme, presque triste, et Antoine nétait plus que lombre de lui-même.
Six mois passèrent. Un soir, Antoine rentra tard du travail, puis coupa carrément son portable, sans même rentrer dormir à la maison.
Madeleine pleura toute la nuit, sabsenta du travail, fit ses valises et retourna chez ses parents, non sans lâcher à Irène, le cœur serré :
Je croyais avoir épousé un homme droit, et il ma trahie
Madeleine, si posée, savéra intérieurement solide et déterminée. Antoine ne chercha pas à la retenir, se contentant de lui demander pardon de lavoir déçue.
Où étais-tu, dis-le-moi ? pressa Irène, et Antoine finit par céder.
Maman, cest du hasard, Solène est venue dans mon magasin acheter un canapé, elle ignorait que je bossais là.
Ignorait ? Cette fille a tout manigancé pour te récupérer, cest clair ! semporta Irène.
Non, tu ne comprends pas, maman. Elle nest pas comme tu penses. Je lai raccompagnée, je voulais lui parler, mais cest elle qui ma mis dehors ! se défendit Antoine.
Oh, « elle ta mis dehors », bien sûr, elle voulait que tu la supplies, cest une vieille combine ! Ne la revois pas, Antoine, elle va te ruiner la vie ! Irène, les yeux éperdus, craignait sincèrement que son fils retombe dans les griffes de cette aventurière
Maman, tu nen sais rien, cest compliqué tenta encore Antoine, mais Irène lui coupa la parole :
Ça suffit, Antoine, tu me mets les nerfs en pelote
Après le divorce avec Madeleine, Antoine dépérit et traîna sa peine assez longtemps.
Alors, lorsquil se remit en couple, Irène en fut presque soulagée, se disant que des petits-enfants viendraient peut-être enfin !
Amandine, la nouvelle petite amie, travaillait aussi avec Antoine, vendeuse-conseil au même magasin.
Maman, on a décidé de ne pas se marier tout de suite, juste de vivre ensemble, on verra si ça marche, annonça un jour Antoine à Irène, ce qui lui déplut fortement.
Et lorsquAmandine révéla sa vraie nature de feignante et de désordonnée, allant jusquà se faire licencier pour ses manières désagréables envers les clients, Irène en fut accablée.
Désormais, Amandine passait ses journées vautrée dans le canapé, téléphone à la main, buvant du café, prétendant chercher du boulot.
Mais pourquoi son fils nattirait-il donc jamais la bonne personne ?
À force de la voir tous les jours, Irène peinait à dissimuler son irritation. Quand Amandine annonça vouloir bientôt se marier avec Antoine, Irène explosa :
Ne lépouse pas, il retourne toujours vers « lautre », lança-t-elle à sa future belle-fille. Il a une maîtresse, il a même un enfant avec elle, il court sans cesse chez elle et leur fils, il donne de largent Et ça ne changera jamais, aujourdhui ils se disputent, demain ils se remettent ensemble, tu comprends ?
Mais Amandine éclata de rire, persuadée quIrène inventait tout, jalouse que son Antoine laime et la laisse ne rien faire
Irène, pleine de pitié, comprit quil était inutile den dire plus à cette troisième conquête de son fils, et laissa tomber dun geste las :
Vivez votre vie, si vous y arrivez je nen peux plus de toutes ces cachotteries !
Et en secret, Irène se rendit chez Solène, pour comprendre pourquoi son fils narrivait pas à loublier, et ramenait nimporte qui à la maison.
Elle ignorait le numéro de lappartement de Solène, mais eut de la chance : en arrivant devant limmeuble, elle vit Solène sortir, tenant par la main un petit garçon.
Irène le détailla et sentit son cœur sarrêter.
Cétait encore plus rude que tout ce quelle avait pu supposer, bien pire que la blague quelle avait lancée à Amandine.
Ce petit garçon, que Solène tenait par la main, ressemblait comme deux gouttes deau à Antoine enfant : mêmes grands yeux clairs, mêmes oreilles décollées, même sourire espiègle Nul besoin de test.
Solène, Solènetta, attends, je veux te parler, lança Irène dune voix implorante, submergée par lémotion.
Comment était-il possible davoir un petit-fils qui marchait déjà, parlait, alors quelle nen savait rien !
Solène sarrêta, ayant reconnu la mère dAntoine. Elle serra les lèvres, mais resta polie :
Bonjour, madame Irène, que voulez-vous ?
Mais pourquoi, Solène, pourquoi je ne savais rien ? Antoine aurait dû il ne pouvait pas, ce nest pas son genre bredouilla Irène, tentant de justifier son fils.
Rassurez-vous, il nétait pas au courant, répondit-elle sèchement, bien décidée à partir. Mais Irène insista :
Il taime, tu sais, tout est de ma faute, jai embrouillé ses idées Ne le repousse pas, essayez au moins de discuter normalement, demanda-t-elle, sans cesser de regarder le garçonnet, tout le portrait dAntoine.
Comment sappelle ton fils ? demanda-t-elle dune voix tremblante, si pitoyable que Solène se radoucit :
Il sappelle Nicolas. Viens, Nico, on y va, je dois animer une fête denfants, maintenant il ny a plus que ça que je fais, et Nicolas maccompagne toujours il ny a que nous deux.
Mais je peux aider, moi ! Je suis sa grand-mère, tu sais tenta Irène, mais Solène détourna la tête et partit sans répondre
Quelques jours plus tard, Antoine vint voir Irène dans sa chambre :
Maman, tu es allée chez Solène ?
Irène, ces derniers temps, était mélancolique, et navait même pas remarqué quAmandine était partie.
Maman, merci. Solène ma pardonné, elle me laisse voir notre fils, et je vais tout faire pour quelle accepte de mépouser.
Irène regarda son fils avec stupeur.
Il avait toujours été fils à maman, dépendant, elle avait donc voulu tout lui dicter. Mais là, il semblait enfin décidé. Elle se contenta de lui dire :
Tu as raison, mon fils. Excuse-moi, jai été bête. Il faut se battre pour son bonheur, même même contre sa mère
Antoine et Solène
Antoine et Solène se sont donc mariés peu après et vivent désormais chez Solène. Grand-mère Irène vient garder Nicolas quand les parents travaillent. Parfois, cest le petit qui va dormir chez elle.
Et merveille : bientôt, un deuxième enfant arrivera, ce sera une fille, a-t-on annoncé à Solène. Irène rêve déjà de pouponner sa petite-fille dès la naissance.
Désormais, elle ne simmisce plus dans leur vie, ce nest plus la peine. Solène sest révélée être une excellente maîtresse de maison, et Antoine na jamais été aussi heureux.
Heureusement que son instinct maternel lui a soufflé que cétait Solène, la seule qui convenait à son fils. Sans elle, il se serait flétri.
On ne construit pas le bonheur de son enfant en écrasant la vie dautrui, ni en choisissant sa femme à sa place.
Quil épouse celle sans qui il ne peut pas vivreDans l’appartement, la vie reprit doucement son cours. Parfois, Irène sasseyait sur le banc devant la fenêtre, observant Solène et Antoine préparer le dîner en riant, Nicolas qui imitait les voix de ses peluches, et bientôt, ce berceau quelle épinglait dans son rêve. Toute la tristesse de ses vieux jours sétait muée en une étrange sérénité : Irène regardait sans amertume ces deux jeunes quelle avait tant craint de voir malheureux, mais qui écrivaient, à leur tour, leur histoire.
Il arrivait encore à Irène de vouloir sen mêler, desquisser un conseil ou de secouer la poussière dun reproche, mais elle sarrêtait, un sourire timide au coin des lèvres, se souvenant de ses impasses. Désormais, elle préparait ses beignets pour tout le monde, sans sel ni remords, et Nicolas les mangeait avec gourmandise, les doigts tout collants de sucre.
Un dimanche, la petite famille alla pique-niquer au parc. Le soleil baignait les arbres dune lumière tiède. Irène tenait la main de Nicolas, Solène riait dun rien, Antoine la serrait sans crainte. Et Irène, le cœur léger, se dit simplement : « La vie, cest daccepter de seffacer un peu, pour que poussent les bonheurs des autres. Mon enfant nest plus mon enfant, il est le père de ses enfants, il écrit à son tour sa mélodie. »
Elle posa la main sur lépaule de Solène, croisa son regard et sourit. Plus rien ne comptait, que ce moment suspendu, tremblant damour, simplement.
Et devant eux, sur la nappe, des miettes de beignets, une girafe de peluche, et un rêve devenu famille.







