Je ne pourrai jamais devenir ta maman ni t’aimer comme une mère, mais je veillerai sur toi et tu ne dois pas m’en vouloir. Après tout, tu seras quand même mieux chez nous qu’à l’orphelinat. Aujourd’hui fut une journée difficile. Jean enterrait sa sœur. Même si elle n’était pas un modèle, elle restait sa famille. Ils ne s’étaient pas vus depuis près de cinq ans, et voilà cette tragédie. Victoire, comme elle pouvait, soutenait son mari, tentant de prendre en charge la plupart des préoccupations. Pourtant, après les funérailles, il restait une autre affaire tout aussi importante à régler. Irène, la sœur de Jean, laissait derrière elle un petit garçon. Et tous les proches réunis ce jour-là pour dire adieu à Irène reportèrent aussitôt la responsabilité sur le plus jeune frère de celle-ci. Qui d’autre que l’oncle de sang devait s’occuper de l’enfant ? La question ne se posait même pas : c’était la seule solution possible. Victoire comprenait la situation, et n’y était pas totalement opposée ; mais il y avait un « mais ». Elle n’avait jamais voulu d’enfant. Ni les siens, ni ceux des autres. Cette décision, elle l’avait prise il y a longtemps. Elle l’avait avoué franchement à Jean avant leur mariage, et lui n’en avait pas fait grand cas. De toute façon, à vingt ans, on ne pense pas vraiment aux enfants. Non, c’est non, ils vivraient pour eux, comme ils l’avaient décidé dix ans plus tôt. Et voilà qu’elle devait accepter un enfant totalement étranger. Elle n’avait pas le choix : Jean n’aurait jamais accepté de placer son neveu à l’orphelinat, et Victoire n’aurait pas eu le cœur d’ouvrir la discussion. Elle savait qu’elle ne l’aimerait jamais vraiment et encore moins qu’elle pourrait remplacer sa mère. Le garçon, d’une maturité étonnante pour son âge, était vif, et Victoire décida d’être honnête avec lui. – Valentin, tu veux mieux vivre chez nous ou à l’orphelinat ? – Je veux vivre à la maison, seul. – Mais on ne te laissera pas vivre seul, tu n’as que sept ans. Il faut choisir. – Alors chez tonton Jean. – D’accord, tu viens avec nous, mais je dois te dire une chose. Je ne pourrai pas être ta maman et je ne pourrai pas t’aimer, mais je prendrai soin de toi et tu ne dois pas m’en vouloir. Chez nous, ce sera toujours mieux qu’à l’orphelinat. Et une partie des formalités réglée, ils purent enfin rentrer chez eux. Pour Victoire, cette discussion signifiait qu’elle n’aurait plus à jouer la tante attentionnée, mais simplement être elle-même. Nourrir, laver, aider aux devoirs, tout cela ne lui coûtait rien, mais donner son amour, c’était non. Le petit Valentin, lui, n’oubliait jamais qu’il n’était pas aimé et pensait qu’il devait se montrer sage pour ne pas finir à l’orphelinat. Arrivés à la maison, Valentin eut droit à la plus petite chambre. Mais il fallait d’abord la refaire entièrement. Choisir les papiers peints, les meubles, la déco : une vraie passion pour Victoire. Elle s’investit à fond dans l’aménagement de la chambre. Valentin eut le droit de choisir les papiers peints, le reste suivit les goûts de Victoire. Sans rechigner sur les dépenses, car elle n’était pas radine, simplement pas maternelle, la chambre fut magnifique. Valentin était heureux ! Il regrettait juste que sa maman ne voie pas sa nouvelle chambre. Ah, si seulement Victoire pouvait l’aimer. Elle était bonne, gentille, juste pas mère. Valentin y pensait souvent avant de s’endormir. Il savait savourer chaque moment. Cirque, zoo, parc d’attractions : tellement expressif dans son émerveillement que Victoire prit plaisir à l’emmener, à le surprendre puis à observer ses réactions. En août, ils devaient partir à la mer tous les deux, Jean et Victoire, confiant Valentin à une proche pour dix jours. Mais à la dernière minute, Victoire changea d’avis. Elle eut soudain une folle envie que Valentin découvre la mer. Jean fut surpris mais au fond ravi : il s’était attaché au garçon. Valentin était presque heureux ! Si seulement on l’aimait. Mais au moins, il verrait la mer ! Le voyage fut une réussite : mer chaude, fruits juteux, ambiance joyeuse. Mais les vacances ont toujours une fin. Place au quotidien : travail, maison, école. Mais quelque chose avait changé, un sentiment nouveau flottait, une drôle de joie, une attente. Et le miracle advint : Victoire revint de vacances enceinte. Comment était-ce possible, eux qui avaient toujours évité ce genre de surprise ? Que faire ? En parler à Jean ou décider seule ? Avec Valentin, elle doutait de la détermination « childfree » de son mari : il adorait s’occuper du garçon, l’emmenait même au foot. Un premier pas avait été fait, pour le deuxième, Victoire n’était pas prête. Elle prit seule cette décision difficile. À la clinique, elle fut appelée : Valentin venait d’être transporté d’urgence à l’hôpital avec une suspicion d’appendicite. Tout serait remis à plus tard. Elle accourut à la réception. Valentin, blême, grelottait sur la table. En voyant Victoire, il fondit en larmes. – Victoire, s’il te plaît, ne pars pas, j’ai peur. Sois ma maman, juste pour aujourd’hui, s’il te plaît, rien qu’une journée, après je ne demanderai plus jamais. Il lui serrait la main si fort, submergé de larmes, en pleine crise de panique. Victoire ne l’avait vu pleurer qu’au jour des funérailles. Et là, tout explosa. Victoire porta la main du garçon contre sa joue. – Mon petit, courage. Le médecin arrive, tout va bien se passer. Je suis là, je reste. Mon Dieu, comme elle l’aimait à cet instant ! Ce petit garçon aux yeux émerveillés, c’était le plus précieux pour elle. Childfree ? Quelle idée ! Ce soir, elle avouerait à Jean la grossesse. Cette décision prit forme au moment où Valentin serra ses doigts encore plus fort sous la douleur. Dix ans ont passé. Aujourd’hui, Victoire fête presque un jubilé, ses 45 ans. Les invités, les félicitations. Mais devant son café, la nostalgie. Comme le temps a filé vite. L’adolescence, la jeunesse. Elle est femme, heureuse épouse et maman de deux enfants merveilleux. Valentin a presque dix-huit ans, Sophie dix ans. Elle ne regrette rien. Ou plutôt si, une chose la hante : ces mots sur le manque d’amour. Si seulement Valentin les avait oubliés, si seulement il ne s’en souvenait plus. Après ce jour d’hôpital, elle tenta de lui répéter aussi souvent que possible son amour, mais osait-elle vraiment demander s’il se souvenait de ses premiers aveux ?

Je ne pourrai jamais être ta mère, ni te donner mon amour, mais je veillerai sur toi et il ne faudra pas men vouloir. Car ici, tu seras tout de même mieux quà la Maison des Enfants.

Cet après-midi semblait interminable. Jean enterrait sa sœur. Pas vraiment un exemple, mais malgré tout, son sang, sa famille. Ils ne sétaient presque pas vus depuis cinq ans, et du jour au lendemain, ce drame était arrivé.

Claire, sa femme, tentait de soutenir Jean du mieux quelle le pouvait, prenant sur ses épaules la plupart du fardeau.

Mais au sortir du cimetière, une autre épreuve les attendait. Irène, la sœur de Jean, laissait derrière elle un petit garçon. Les proches venus saluer Irène, ce jour-là, se mirent tout naturellement à reporter la responsabilité de lenfant sur le plus jeune frère.

Qui sinon loncle, de chair et de sang, pour soccuper du petit ? Personne nen débattit vraiment tout le monde semblait daccord, cétait la seule décision juste.

Claire comprenait et ny était pas farouchement opposée, mais il y avait un « mais ». Les enfants, elle nen avait jamais voulu. Ni les siens, ni surtout ceux des autres.

Cette conviction, elle lavait depuis longtemps. Elle lavait formulée honnêtement à Jean avant le mariage, et lui avait pris cela avec légèreté. Après tout, à vingt ans à peine, qui pense à fonder une famille ? Ils avaient décidé, il y a dix ans, de vivre uniquement pour eux.

Maintenant, voilà quelle devait accueillir un enfant qui nétait pas le sien. Elle navait pas vraiment le choix. Jamais Jean naurait accepté de le laisser à la Maison des Enfants, et Claire ne se sentait pas la force damorcer ce genre de discussion.

Elle savait quelle ne laimerait jamais, ni ne pourrait remplacer sa mère. Le garçon était étonnamment mûr et intelligent pour son âge, alors Claire décida de tout lui dire, sans détour.

Louis, tu préfères vivre chez nous ou à la Maison des Enfants ?

Je voudrais vivre chez moi, tout seul.

Tu sais que ce nest pas possible, tu nas que sept ans. Il faut choisir.

Alors chez tonton Jean.

Très bien, tu viens avec nous, mais il faut que tu saches une chose. Je ne pourrai pas être ta mère, ni taimer. Je moccuperai de toi, mais il ne faut pas être triste pour ça. Tu verras, ce sera toujours mieux que là-bas.

Les formalités terminées, ils purent enfin rentrer chez eux.

Claire se disait quaprès cette discussion, elle naurait plus à jouer la tante attentionnée. Elle pouvait rester elle-même. Préparer le dîner, laver le linge et laider pour ses devoirs, pourquoi pas mais pas question dy laisser son cœur.

Louis, lui, ne cessait de penser quil nétait pas aimé. Il se disait quil devait bien se tenir pour éviter dêtre envoyé à la Maison des Enfants.

Pour lui, Claire attribua la plus petite chambre. Il fallait tout redécorer, adapter lespace à cet enfant.

Choix des papiers peints, du mobilier, de la décoration cétait le terrain de jeu préféré de Claire. Elle sy consacra avec passion. Louis choisit les papiers peints, tout le reste, Claire géra. Elle ne regarda pas à la dépense, elle nétait pas radine, simplement elle naimait pas les enfants. La chambre devint superbe.

Louis était ravi. Dommage que sa maman ne voie pas ce bel espace. Si seulement Claire pouvait laimer Elle est bonne, gentille, son seul défaut était de ne pas aimer les enfants.

Souvent, Louis pensait à cela, avant de sendormir.

Il savait savourer chaque instant, chaque petite joie. Le cirque, le zoo, le parc dattractions son enthousiasme était tel que Claire finit par prendre plaisir à ces sorties. Ce quelle aimait, cétait dabord leffet de surprise, puis la joie brillante dans les yeux de Louis.

En août, leur projet était de partir à la mer, juste elle et Jean. Une cousine devait garder Louis dix jours.

Mais tout changea à la dernière minute. Claire eut soudain très envie demmener le garçon voir locéan. Jean accueillit ce revirement avec surprise, mais, au fond, il en fut ravi. Il sétait attaché à Louis, lui aussi.

Louis était presque heureux. Sil pouvait être aimé Tant pis, il verrait la mer !

Ce fut un voyage réussi. Eau tiède, fruits gorgés de soleil, ambiance festive. Mais les vacances ont une fin, et la routine reprit son cours.

Travail, maison, école. Pourtant, il y avait, chez eux, un souffle nouveau, un bonheur insaisissable, comme une attente fébrile dun miracle.

Et le miracle arriva. Claire rapporta de la mer une nouvelle vie. Elle naurait jamais cru à pareille surprise après tant dannées à léviter.

Que faire ? En parler à Jean, ou régler cela seule ? Depuis Louis, elle ne savait plus si son mari tenait fermement à lidée de vivre sans enfant. Il adorait soccuper du petit, sinvestissait vraiment, lemmenait même parfois au match de foot.

Non, elle avait fait déjà un effort. Recommencer, elle nen avait pas le courage. Ce serait sa décision, et la sienne seule.

Claire se trouvait à la clinique lorsquun coup de fil de lécole linterrompit. Louis partait aux urgences avec une suspicion dappendicite. Tout fut remis à plus tard.

Elle surgit à lhôpital, affolée. Louis était allongé, livide, grelottant.

En la voyant, il fondit en larmes.

Claire, sil te plaît, ne pars pas ! Jai peur Sois ma maman, juste pour aujourdhui, juste pour cette nuit Après, je ne demanderai plus jamais rien.

Il sagrippa, désespéré, les larmes ruisselant. Une véritable crise de panique. Claire ne lavait vu pleurer quau jour des funérailles.

Mais là, il seffondrait.

Elle approcha sa main de la joue du garçon.

Mon petit, tiens bon Le médecin arrive, tout ira bien. Je reste-là, tout près Je ne bougerai pas.

Dieu, quelle laimait, à cet instant ! Ce petit garçon aux yeux débordants cétait tout ce qui comptait.

Vivre sans enfant, quelle sottise ! Ce soir, elle parlera à Jean du futur bébé. Elle venait de prendre sa décision, au moment où Louis, souffrant, serra sa main encore plus fort.

Dix années se sont écoulées.

Aujourdhui, Claire fête ses quarante-cinq ans. Les invités arrivent bientôt. Mais en buvant son café, la nostalgie la submerge.

Comme le temps a filé ! Ladolescence, la jeunesse, envolées. Elle est devenue femme, épouse heureuse, mère de deux merveilleux enfants. Louis a presque dix-huit ans, Sophie dix. Et Claire ne regrette rien.

Ou plutôt, une seule chose la ronge, profondément. Ces mots de jadis, ce refus damour. Comme elle voudrait que Louis oublie, quils seffacent, quils ne lui reviennent jamais.

Depuis ce jour à lhôpital, elle lui a souvent répété quelle laimait. Mais est-ce que Louis se souvient de ses premiers aveux ? Elle na jamais osé le lui demander.

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Je ne pourrai jamais devenir ta maman ni t’aimer comme une mère, mais je veillerai sur toi et tu ne dois pas m’en vouloir. Après tout, tu seras quand même mieux chez nous qu’à l’orphelinat. Aujourd’hui fut une journée difficile. Jean enterrait sa sœur. Même si elle n’était pas un modèle, elle restait sa famille. Ils ne s’étaient pas vus depuis près de cinq ans, et voilà cette tragédie. Victoire, comme elle pouvait, soutenait son mari, tentant de prendre en charge la plupart des préoccupations. Pourtant, après les funérailles, il restait une autre affaire tout aussi importante à régler. Irène, la sœur de Jean, laissait derrière elle un petit garçon. Et tous les proches réunis ce jour-là pour dire adieu à Irène reportèrent aussitôt la responsabilité sur le plus jeune frère de celle-ci. Qui d’autre que l’oncle de sang devait s’occuper de l’enfant ? La question ne se posait même pas : c’était la seule solution possible. Victoire comprenait la situation, et n’y était pas totalement opposée ; mais il y avait un « mais ». Elle n’avait jamais voulu d’enfant. Ni les siens, ni ceux des autres. Cette décision, elle l’avait prise il y a longtemps. Elle l’avait avoué franchement à Jean avant leur mariage, et lui n’en avait pas fait grand cas. De toute façon, à vingt ans, on ne pense pas vraiment aux enfants. Non, c’est non, ils vivraient pour eux, comme ils l’avaient décidé dix ans plus tôt. Et voilà qu’elle devait accepter un enfant totalement étranger. Elle n’avait pas le choix : Jean n’aurait jamais accepté de placer son neveu à l’orphelinat, et Victoire n’aurait pas eu le cœur d’ouvrir la discussion. Elle savait qu’elle ne l’aimerait jamais vraiment et encore moins qu’elle pourrait remplacer sa mère. Le garçon, d’une maturité étonnante pour son âge, était vif, et Victoire décida d’être honnête avec lui. – Valentin, tu veux mieux vivre chez nous ou à l’orphelinat ? – Je veux vivre à la maison, seul. – Mais on ne te laissera pas vivre seul, tu n’as que sept ans. Il faut choisir. – Alors chez tonton Jean. – D’accord, tu viens avec nous, mais je dois te dire une chose. Je ne pourrai pas être ta maman et je ne pourrai pas t’aimer, mais je prendrai soin de toi et tu ne dois pas m’en vouloir. Chez nous, ce sera toujours mieux qu’à l’orphelinat. Et une partie des formalités réglée, ils purent enfin rentrer chez eux. Pour Victoire, cette discussion signifiait qu’elle n’aurait plus à jouer la tante attentionnée, mais simplement être elle-même. Nourrir, laver, aider aux devoirs, tout cela ne lui coûtait rien, mais donner son amour, c’était non. Le petit Valentin, lui, n’oubliait jamais qu’il n’était pas aimé et pensait qu’il devait se montrer sage pour ne pas finir à l’orphelinat. Arrivés à la maison, Valentin eut droit à la plus petite chambre. Mais il fallait d’abord la refaire entièrement. Choisir les papiers peints, les meubles, la déco : une vraie passion pour Victoire. Elle s’investit à fond dans l’aménagement de la chambre. Valentin eut le droit de choisir les papiers peints, le reste suivit les goûts de Victoire. Sans rechigner sur les dépenses, car elle n’était pas radine, simplement pas maternelle, la chambre fut magnifique. Valentin était heureux ! Il regrettait juste que sa maman ne voie pas sa nouvelle chambre. Ah, si seulement Victoire pouvait l’aimer. Elle était bonne, gentille, juste pas mère. Valentin y pensait souvent avant de s’endormir. Il savait savourer chaque moment. Cirque, zoo, parc d’attractions : tellement expressif dans son émerveillement que Victoire prit plaisir à l’emmener, à le surprendre puis à observer ses réactions. En août, ils devaient partir à la mer tous les deux, Jean et Victoire, confiant Valentin à une proche pour dix jours. Mais à la dernière minute, Victoire changea d’avis. Elle eut soudain une folle envie que Valentin découvre la mer. Jean fut surpris mais au fond ravi : il s’était attaché au garçon. Valentin était presque heureux ! Si seulement on l’aimait. Mais au moins, il verrait la mer ! Le voyage fut une réussite : mer chaude, fruits juteux, ambiance joyeuse. Mais les vacances ont toujours une fin. Place au quotidien : travail, maison, école. Mais quelque chose avait changé, un sentiment nouveau flottait, une drôle de joie, une attente. Et le miracle advint : Victoire revint de vacances enceinte. Comment était-ce possible, eux qui avaient toujours évité ce genre de surprise ? Que faire ? En parler à Jean ou décider seule ? Avec Valentin, elle doutait de la détermination « childfree » de son mari : il adorait s’occuper du garçon, l’emmenait même au foot. Un premier pas avait été fait, pour le deuxième, Victoire n’était pas prête. Elle prit seule cette décision difficile. À la clinique, elle fut appelée : Valentin venait d’être transporté d’urgence à l’hôpital avec une suspicion d’appendicite. Tout serait remis à plus tard. Elle accourut à la réception. Valentin, blême, grelottait sur la table. En voyant Victoire, il fondit en larmes. – Victoire, s’il te plaît, ne pars pas, j’ai peur. Sois ma maman, juste pour aujourd’hui, s’il te plaît, rien qu’une journée, après je ne demanderai plus jamais. Il lui serrait la main si fort, submergé de larmes, en pleine crise de panique. Victoire ne l’avait vu pleurer qu’au jour des funérailles. Et là, tout explosa. Victoire porta la main du garçon contre sa joue. – Mon petit, courage. Le médecin arrive, tout va bien se passer. Je suis là, je reste. Mon Dieu, comme elle l’aimait à cet instant ! Ce petit garçon aux yeux émerveillés, c’était le plus précieux pour elle. Childfree ? Quelle idée ! Ce soir, elle avouerait à Jean la grossesse. Cette décision prit forme au moment où Valentin serra ses doigts encore plus fort sous la douleur. Dix ans ont passé. Aujourd’hui, Victoire fête presque un jubilé, ses 45 ans. Les invités, les félicitations. Mais devant son café, la nostalgie. Comme le temps a filé vite. L’adolescence, la jeunesse. Elle est femme, heureuse épouse et maman de deux enfants merveilleux. Valentin a presque dix-huit ans, Sophie dix ans. Elle ne regrette rien. Ou plutôt si, une chose la hante : ces mots sur le manque d’amour. Si seulement Valentin les avait oubliés, si seulement il ne s’en souvenait plus. Après ce jour d’hôpital, elle tenta de lui répéter aussi souvent que possible son amour, mais osait-elle vraiment demander s’il se souvenait de ses premiers aveux ?
J’ai arrêté de cuisiner pour le frère de mon mari, qui vivait chez nous gratuitement – Mais où sont passées les boulettes ? Hier soir, j’en ai fait une quantité énorme, au moins vingt ! – s’étonne Irina en découvrant un saladier vide, seul sur la tablette du frigo. Elle jette un regard à l’homme attablé dans la cuisine. Gennadi, le frère de son mari, traîne mollement à table, triturant un cure-dent, assiette vide devant lui, juste les miettes de panure et une traînée de mayonnaise. Il n’a même pas pris la peine de débarrasser sa vaisselle, alors qu’il passe ses journées à la maison. – Bah, j’ai mangé, c’est tout – répond-il sans lever les yeux de son téléphone. – Très bonnes, d’ailleurs, bien moelleuses. Juste pas assez salées, la prochaine fois mets plus. Et y avait pas de garniture, j’ai tout pris avec du pain. Irina sent monter en elle une irritation sourde et pesante. Elle rentre du CHU, quinze minutes plus tôt, après douze heures debout. Elle avait passé deux heures à la cuisine la veille, sacrifiant son repos pour nourrir la famille quelques jours. Elle pensait ce soir pouvoir enfin souffler. – Gena, c’était le dîner pour tout le monde. Pour trois jours. On est trois à vivre ici. Tu as mangé vingt boulettes en une journée ? – Et alors ? – s’étonne-t-il vraiment, les yeux ingénus, dénués du moindre remords. – Je suis un grand gaillard, il me faut des calories. J’y peux rien si tes portions sont… régime. – Régime ? – Irina claque la porte du frigo, les aimants tressaillent. – Deux kilos de viande hachée, c’est régime ? Tu sais combien ça coûte ? Et le temps que j’y ai passé ? – Oh, ça recommence… – soupire Gennadi, grimaçant. – Irina, sois pas radine. C’est que de la nourriture. Quand Oleg rentre, dit-lui d’acheter des raviolis si t’as la flemme. Moi je suis facile, n’importe quoi me va, du moment que c’est pas du soja. Irina quitte la cuisine sans un mot. Elle doit souffler, ou l’engueulade sera explosive – et elle déteste crier. Elle s’assoit sur le bord du lit, tête entre ses mains. Gennadi vit chez eux depuis trois mois. « Temporairement », avait dit Oleg en l’amenant de la gare. Il a eu des soucis dans sa ville – s’est embrouillé au boulot ou avec sa femme, histoire floue. Il est venu à Lyon « chercher des opportunités ». Opportunités qui se cherchent mollement : Gennadi passe ses journées avachi devant la télé, à tchatter sur les réseaux. Les entretiens ? « Rien de digne pour l’instant, pas question de trimer pour des clopinettes. » Oleg se sent coupable mais ne peut rien y faire. « C’est mon frère, Irina. Le sang, tu comprends ? Je vais pas le foutre dehors. Un peu de patience, il va se relever, prendre un appart… » Irina est patiente et généreuse. Mais la situation dérape. La « petite assiette » est devenue intendance intégrale pour un homme adulte de quarante ans. Gennadi ne ramène pas la moindre baguette ni boîte de thé. À partir du moment où il vit chez son frère, dit-il, c’est à son frère de le nourrir. Et donc, c’est forcément la femme qui cuisine, c’est « normal », c’est un truc de femme. Le soir venu, Oleg rentre, épuisé par l’usine. – Salut mon cœur, y a à manger ? Je meurs de faim. Irina indique le four vide. – Non, Oleg. Il n’y a plus rien. – Comment ça ? Tu disais hier que t’avais fait des boulettes… – Ton frère a tout mangé. Jusqu’à la salade et la charcuterie du petit-déj. Il reste une boîte de moutarde et un vieux morceau de margarine. Oleg soupire, se pince l’arête du nez. – Encore ? Je lui avais dit de nous en laisser. – Lui dire ne suffit pas. On bosse tous les deux, on paie le crédit, les charges, et maintenant on nourrit un adulte qui ne bouge pas le petit doigt. J’ai fait le compte du mois : dépenses alimentaires x1,5. Ce sont mes bottes neuves mises de côté. – Irina, te fâche pas. Je vais lui parler. Sérieusement. Je file au Franprix, j’achète des saucisses et des pâtes ? Irina le regarde, elle a pitié – son mari est déchiré entre la famille et la raison. Mais trop de pitié est dangereux, surtout quand elle est exploitée. – Non – dit-elle fermement. – Je n’en veux pas des saucisses. Et je ne cuisine plus ce soir. Je suis épuisée. Je commande un plat à emporter : salade et blanc de poulet. T’en veux ? – Je veux bien… – consent Oleg. Dès l’arrivée du livreur, Gennadi apparaît dans l’entrée, flairant l’odeur des plats. – Oh, la fête ! On dirait un resto à la maison ! C’est quoi, pizza ? Sushis ? Irina passe à côté de lui sans un mot, sort deux barquettes, deux fourchettes. – C’est pour moi et Oleg – dit-elle calmement en ouvrant les couvercles. Gennadi reste figé, sa mine se renfrogne. – Comment ça ? Et moi ? – Toi, Gena, t’as déjà dîné. Vingt boulettes, ça devrait suffire jusqu’à demain. – Vous êtes sérieux ? – Gennadi regarde son frère. – Oleg, tu vas laisser ta femme priver ton frère de pain ? On est une famille, non ! Oleg, bouche pleine, s’arrête, gêné. – Gen, écoute… T’as mangé tout ce qu’Irina avait préparé. On rentre du boulot, la dalle. On a commandé pour deux. – Pour trois, ça vous aurait ruiné peut-être ! – ricane Gennadi. – Radins. Tant pis, je vais boire mon thé. En espérant qu’il soit pas sous clé ! Il grogne, bruit, et claque la porte de sa chambre. – C’était brutal… – dit Oleg à voix basse. – Il l’a mal pris. – Qu’il soit vexé – murmure Irina. – J’ai décidé : fini la cuisine pour trois, désormais je ne cuisine que pour nous deux. Ou plus du tout : on mangera à la cantine, à la maison ce sera snack. Je ne suis pas payée pour nourrir ton frère. – Mais comment tu vas faire, concrètement ? On vit dans le même appartement. On va pas cacher les casseroles… – Pas besoin de cacher. Je ne laisse rien pour lui. S’il veut manger, qu’il aille au Carrefour et se débrouille. Il a ses mains. Le lendemain, Irina se lève tôt. Elle prépare le petit-déj : pile deux tartines au fromage, deux cafés. Quand Gennadi débarque, il n’en reste pas une miette. – Le petit-déj ? – demande-t-il en fouillant le frigo. – Y avait des œufs… – Y avait – confirme Irina en finissant son café. – Juste deux. Je les ai cuits pour Oleg et moi. – Tu recommences, là ? Hier encore, mais aujourd’hui ? Je devrais rester à jeun ? – Gena – Irina se lève, se prépare à partir. – Le Monoprix est sur la place, à deux minutes. Il ouvre à huit heures. Les œufs, cent vingt centimes la boîte, le beurre, le pain… La cuisine est là, les poêles dans le tiroir. Bon appétit ! – J’ai pas d’argent – bougonne Gennadi. – Je cherche du boulot. – C’est ton souci – tranche Irina. – Tu vis ici gratos, tu paies rien, tu profites de l’eau, l’électricité, l’Internet, la lessive. Je ne te dois pas en plus les repas. Irina part travailler, laissant Gennadi abasourdi, persuadé qu’elle va « se calmer le soir ». Mais ce soir-là, c’est la surprise : elle rentre avec son sac à main, pas un sac de courses. – Salut, chef ! – tente-t-il l’humour. – Je crève la dalle, toute la journée au thé. Un peu de borsch ? Un risotto ? – Rien du tout – dit Irina. – J’ai dîné au café avec une amie. Et Oleg dîne chez sa mère, il y va réparer un robinet. Gennadi fait la tête. – Et moi ? – Toi, Gena, t’as trouvé un job ? Au moins une mission d’intérim ? Entre livreur ou manutentionnaire, y a le choix. La journée est passée, t’aurais pu te payer un sachet de raviolis. – Tu te fiches de moi ?! – s’étrangle Gennadi. – Je suis ingénieur diplômé ! Pas question de porter des cartons ! – Alors tu vas jeûner, monsieur l’ingénieur – conclut Irina. Un peu plus tard, sa belle-mère, Mme Nicole, l’appelle, inquiète : – Irina, ma chérie, Gennadi m’a téléphoné… Il dit que tu le laisses sans rien manger ? Un invité reste un invité ! – Nicole, Gennadi n’est pas un invité. Un invité vient trois jours avec le gâteau. Il squatte depuis trois mois, ne bosse pas, n’aide pas, vide nos placards. On a un crédit immobilier, on ne peut pas nourrir un adulte à nos frais. – Mais ce sont des broutilles pour un convive ! Un bol de soupe… – gémit la belle-mère. – Il a besoin d’un soutien, tu devrais être plus douce. – Nicole, je suis debout douze heures par jour. Je n’ai plus la force d’être une « grande cuisinière pour paresseux ». Si vous le plaignez, virez-lui de l’argent pour la nourriture. Ou hébergez-le. Elle raccroche, vexée : héberger le fiston, sûrement pas. Le soutenir, oui, mais à distance. La semaine passe, la tension monte. Irina tient ferme : elle achète au compte-goutte, cuisine deux portions pile et les marque (« repas d’Oleg », « repas d’Irina »). Gennadi rouspète, insiste sur l’injustice, s’en plaint à Oleg – qui se range au côté de sa femme : « Gen, Irina a raison. Prends n’importe quel job. » Un soir, Irina rentre, découvre la cuisine en chantier : vaisselle sale partout, tâches de gras, farine par terre. Au centre, une poêle calcinée. – Que s’est-il passé ici ? – lance-t-elle. Gennadi sort, croque du pain. – Bah, j’ai cuisiné, vu que tu fais grève ! J’ai trouvé farine et œufs, j’ai voulu faire des crêpes. Tout à cramé, ta poêle est pourrie. Irina inspecte sa poêle antiadhésive – ruinée à force de gratter au fer. – Tu as abîmé la casserole – dit-elle. – Tu as liquidé mes œufs de demain. Et tu as laissé une porcherie. Qui nettoie ? – Toi, évidemment ! J’ai le droit ! J’ai faim, je crève de faim ici ! À ce moment, Oleg apparaît, sombre : – Gena, tu parles comment à ma femme ? – C’est elle ! – hurle Gennadi. – Elle refuse de nourrir, maintenant elle me fait des reproches ! – Fais ta valise – dit Oleg froidement. – Hein ? Tu me vires ? Pour une poêle ? – Non. Pour le manque de respect, pour avoir profité de nous. Le canapé passe, mais insulter Irina, jamais. Elle bosse comme une folle, tu refuses même de laver une assiette. – Où veux-tu que j’aille ? Il fait nuit ! – Il est sept heures. Les bus pour chez maman roulent jusqu’à dix. Je te donne l’argent du ticket, tu pars. – Je vais appeler maman ! – menace Gennadi. – Vas-y – dit Oleg. – Qu’elle te prenne chez elle ou qu’elle vienne laver ta crasse. Gennadi comprend qu’il n’a plus d’emprise. Oleg, si docile d’habitude, est inflexible – tout changer en quelques jours par lassitude. Il fait bruyamment ses bagages, râle, traite Oleg de « toutou », Irina de « sorcière briseuse de famille ». – Tu achèteras une nouvelle poêle quand tu auras des remords ! – On dort tranquille – réplique Irina. – N’oublie pas de fermer derrière ! Les clés, sur la table. La porte claque, la paix revient. Même les murs soupirent de soulagement : fin de l’odeur de tabac bon marché, du stress constant, de l’impression d’être envahie. Irina regarde son mari, assis, abattu. – Pardon Irina… J’aurais dû t’écouter plus tôt. Je croyais qu’il changerait. – Ce n’est rien – elle le console. – Ça s’est réglé, tu as bien fait. – Maman va bouder un moment. – C’est pas grave. Elle râlera, puis ça passera. Ce qui compte, c’est qu’on retrouve notre foyer. Ils reprennent la cuisine, lavent la vaisselle à deux, nettoient tout et jettent la poêle : dommage, mais c’est le symbole de leur libération. – Tu veux manger ? – propose Irina. – Oui, mais je suis vidé. – Frites maison ? Sur la vieille poêle en fonte, celle de Mamie ? Là, impossible de l’abîmer ! – Génial ! Avec des cornichons ! Ils dînent tard : pommes de terre poêlées, oignons, vieux cornichons – et c’est le meilleur repas du monde. Ils rient, discutent de projets. Enfin seuls, le bonheur. Gennadi a bel et bien rejoint la mère. Deux jours après, Nicole appelle Oleg : « Gennadi est déprimé, ruiné par la trahison fraternelle… Il se restaure… ». Irina sourit : « Se restaurer » veut dire qu’il met maintenant la pension de Nicole à rude épreuve. Mais c’est son choix. Un mois plus tard, on apprend que Nicole a fini par lui hurler dessus quand elle a vu la facture et la vitesse à laquelle son frigo se vide. Aimer son fiston sur retraite, c’est bien moins facile que sermonner la belle-fille. Finalement, Gennadi a trouvé un poste d’agent de sécurité au supermarché. Pas reluisant, mais assez pour acheter ses raviolis. Irina s’est offert une nouvelle casserole, haut de gamme, solide. Et chaque soir, quand elle cuisine pour son mari, elle savoure, sûre que ce repas ne sera partagé qu’avec lui. Elle a retenu la leçon : aider sa famille, c’est noble, mais seulement jusqu’à la limite où l’aide devient exploitation. Sa cuisine, comme sa vie, doit rester préservée des parasites. Aimez-vous les récits de vie comme celui-ci ? Alors abonnez-vous à la chaîne et mettez un j’aime pour ne rien rater des prochaines histoires !