Irina était l’invitée la plus discrète à l’anniversaire de Marine : deux jeunes femmes de la même classe, un anniversaire de dix-huit ans passé en famille plutôt qu’avec des copines, jusqu’à la rencontre inattendue sur un banc devant l’immeuble qui allait changer sa vie…

Élodie était sans doute linvitée la plus discrète lors de lanniversaire de Camille. Toutes deux étudiaient ensemble à lIUT de Lille.
Camille, avec un enthousiasme grandiose, avait invité tout le monde, enfin, tous ceux qui ne rentraient pas dans leur campagne natale pour le week-end. Élodie, fidèle à sa nature réservée et timide, avait tout de même osé accepter linvitation.
Après tout, elle ne sortait jamais, et elle venait elle aussi de fêter ses dix-huit ans, tout comme Camille. Pourtant, la célébration dÉlodie avait été comment dire tout sauf une fête.
Pas damies proches, et des parents qui insistaient pour un petit repas tranquille en famille, en compagnie de Mamie Marguerite et Papy Henri.
Quelle différence entre mon anniversaire à cinq ans et maintenant, hein ? se disait-elle en soupirant.
Bien sûr, elle aimait sa famille. Mais elle n’arrivait pas à comprendre à quel moment elle deviendrait enfin une grande fille, autonome, indépendante.
Et puis, bon, qui allait enfin remarquer sa féminité délicate, sa beauté discrète, sa douceur ? Les garçons ? Pour le moment, niet.
Élodie rêvait du grand amour, mais se trouvait invisible à côté de Camille et sa copine Amandine. Ces deux-là nhésitaient pas à se maquiller, à mettre des fringues ultra-tendance, parfois même franchement osées, histoire de provoquer quelques regards… et quelques remarques des profs au passage.
Mais Élodie, elle, se laissait habiller par sa mère, se retrouvait avec les pulls tricotés main de sa grand-mère. Cette dernière prenait la moue parce quÉlodie les portait si rarement en dehors de la maison et seulement en hiver, et encore.
Ce soir-là, chez Camille, la fine équipe du collège était là : douze personnes, garçons compris.
À la fin du repas, quand la musique et les danses commençaient, Élodie sortit discrètement de lappartement et alla sasseoir sur un banc à côté de limmeuble.
Sa disparition ne fit pas deffet. Personne ne remarqua son absence. La soirée battait son plein à lintérieur et, qui plus est, Élodie nétait pas à laise avec les garçons inconnus. Pas quils auraient fait attention à elle, de toute façon. Cétait peut-être ça, le plus déprimant.
Elle consulta sa montre.
Je pourrais rentrer. Maman doit commencer à sinquiéter, pensa-t-elle. Javais promis de rentrer tôt…
Cest alors quun gars apparut. Il nétait pas de la bande à Camille.
Il sassit à lautre bout du banc, regardant tristement les fenêtres illuminées au deuxième étage, de là où séchappaient rires et musiques pop.
Tu viens de là-haut ? demanda-t-il soudain à Élodie, qui acquiesça.
Et alors, Camille ? Elle danse ? Elle samuse ? renchérit-il, lair vaguement mélancolique.
Cette fois, Élodie osa répliquer :
Bah, ça ne sentend pas ? Oui, cest la fête
Ouais, logique, cest son anniversaire, admit-il. Moi, au mien, jai juste déprimé. Même pas fêté. Enfin du thé, un gâteau aux pommes, la famille, comme à la maternelle.
Élodie haussa les sourcils.
Moi aussi, pareil. Tu es son copain ? demanda-t-elle en pointant les fenêtres de Camille.
Pas vraiment Enfin, ça me plairait bien. Mais elle ne me voit pas. Même pas invité à lanniversaire, timagines ? Pourtant, ça fait des années quon est voisins. Elle doit bien voir que je suis là
Il se tut, songeur. Élodie poussa un soupir complice, puis lâcha soudain :
Ne te fais pas de souci. Moi aussi, je men fais Mais franchement, à quoi ça sert ? Personne ne sen aperçoit. Je suis partie, aucun ne la remarqué. Je suis un peu la femme invisible, tu vois ? Que je sois là, ou pas, ça ne change rien.
Oh non, quand même, tenta de la réconforter le garçon. Quoiquil y a sûrement des gens comme nous. Des malchanceux
Disons plutôt : des discrets, pas envahissants. Et tu sais quoi ? Parfois cest une force. Ça laisse de lindépendance, une certaine liberté.
Tu crois ? sétonna-t-il. Au fait, moi cest Paul. Et toi ?
Élodie.
Ils restèrent, profitant de la musique qui séchappait des fenêtres, guettant malgré eux lapparition soudaine de Camille qui les rappellerait à lintérieur pour danser et rigoler. Personne ne les appela
Bon, ravie davoir fait ta connaissance, lança poliment Élodie, mais il faut que jy aille. Javais promis
Attends, je te raccompagne au moins jusquà larrêt de bus ?
Élodie et Paul cheminèrent dans le parc, se découvrant au gré de la conversation, sourire aux lèvres.
Paul se surprit à éprouver une étrange joie de voir Élodie si heureuse de son attention, devinant à ses rouges pommettes et ses fossettes attendrissantes. Elle détournait le regard chaque fois quil admirait ses longues cils.
Il se mit à raconter toutes les blagues et anecdotes disponibles dans sa mémoire de jeune adulte, juste pour entendre éclater le rire cristallin dÉlodie et prolonger ces minutes avec elle.
Arrivés à larrêt, elle le remercia dun ton doux. Paul ne bougea pas tant quelle ne monta pas dans le bus. Élodie, faussement distraite, laissa passer une première rame avant dembarquer dans la suivante.
Avant de partir, elle lui fit un petit signe cordial, comme à un vieil ami.
Paul resta planté quelques minutes, le cœur tout flou. Cette fille avec ses grands yeux et ses fossettes, elle venait de lensorceler.
Il repartit vers son immeuble, hésitant, et se rendit compte, tout dun coup, quil voulait absolument revoir Élodie Sauf quil navait ni son numéro, ni son adresse Sérieusement, nimporte quoi.
Le lendemain matin, Paul nattendit pas midi pour filer chez Camille, monter les escaliers quatre à quatre et sonner à la porte.
Camille ouvrit, un petit air excédé.
Oh Paul, encore toi Je nirai pas me balader, je tai dit, je suis débordée.
Non, non balbutia Paul, rouge comme une tomate. Jaimerais bien tinviter, mais cette fois, cest pour autre chose Il me faudrait le numéro de ta camarade dhier, Élodie. Elle a oublié un truc sur le banc Il faut que je lui rende. Tu me le passes, sil te plaît ?
De qui ? fit Camille, surprise.
Elle sappelle Élodie.
Élodie ? Ah, Lolo ! Oui daccord, attends, bouge pas.
Quelques minutes plus tard, Camille revint avec un petit papier.
Tiens, Roméo. Sacrée Élodie Quand a-t-elle eu le temps ? Elle sourit, puis referma la porte.
Paul, extatique, rentra chez lui, le bout de papier comme porte-bonheur.
Toute la journée, il chercha la formule idéale pour lappeler. Vers le soir, prenant son courage à deux mains, il lui téléphona.
Il lui proposa une promenade et promis de lui offrir une glace. À sa grande surprise et joie, Élodie accepta avec enthousiasme.
Sa voix était encore plus douce et chaleureuse au téléphone enfin, cest ce quil croyait.
Ils arpentèrent le parc, dévorèrent des crèmes glacées et partagèrent mille détails sur lun et lautre. Incroyable, comme leurs personnalités et centres dintérêts se ressemblaient !
La prochaine fois, cest moi qui invite, lança Élodie, devenue audacieuse à lheure du départ. Mais cette fois, ce sera le cinéma, daccord ?
À partir de ce jour, Élodie et Paul ne se quittèrent plus. Ils passaient leur temps au cinéma, au musée, à découvrir Lille et ses environs, jusquà voyager ensemble, un an après que tout le monde les ait désignés comme les futurs mariés.
Deux ans après leur rencontre, ils se dirent oui à la mairie.
La mère dÉlodie soupira que sa fille se mariait bien trop jeune. Sa grand-mère, elle, sen réjouissait.
Ma petite Élodie ! Tu as trouvé chaussure à ton pied, et tu te maries. Cest sérieux, pas la peine de faire défiler les prétendants ! Et puis, un gars comme Paul, ça se garde. Il prend soin de toi comme dun trésor. Que demander de plus ?
Eh bah, pour une discrète, elle na pas traîné, ricanaient les camarades de promo. Et en plus, il rayonne de bonheur, lamoureux.
Les jeunes mariés, eux, narrêtaient pas de sourire. Élodie et Paul avaient trouvé entre eux cette douceur, cette écoute et cet amour discret, quils avaient tant désiré.
Avec les années, ils repensaient souvent avec tendresse au banc près de limmeuble qui avait réuni, par le plus pur des hasards, deux petits fantômes invisibles pour la vie.
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Irina était l’invitée la plus discrète à l’anniversaire de Marine : deux jeunes femmes de la même classe, un anniversaire de dix-huit ans passé en famille plutôt qu’avec des copines, jusqu’à la rencontre inattendue sur un banc devant l’immeuble qui allait changer sa vie…
Qui a osé s’allonger sur mon lit et le froisser… Récit. La maîtresse de mon mari avait à peine quelques années de plus que notre fille – des joues rondes de gamine, un regard candide, un piercing au nez (quand la fille a voulu en faire autant, il avait crié très fort et interdit). Impossible de se fâcher contre une créature pareille – en regardant ses jambes nues et bleuies, sa petite veste, il me venait l’envie de lâcher un commentaire piquant : « Si tu comptes donner des enfants à cet idiot, achète-toi une doudoune et pense à mettre des collants sous tes jeans. » Mais bien sûr, je n’ai rien dit. Je lui ai juste remis les clés, attrapé mes deux sacs et pris la direction de l’arrêt de bus. — Madame Janine, c’est quoi ce truc sous le plan de travail dans la cuisine ? cria la demoiselle derrière moi. On range de la vaisselle, là ? Je n’ai pas pu m’en empêcher : — En général, j’y cachais les cadavres des maîtresses de Serge, mais tu peux laver la vaisselle là. Sans attendre de réponse, et sans même regarder le visage effrayé de Chloé, satisfaite de ma réplique, je suis descendue l’escalier. Voilà – vingt ans de vie à jeter aux oubliettes. C’est notre fille, Nastya, qui a découvert en premier l’existence de la maîtresse. Elle avait séché les cours, pensant que la maison serait vide, et s’est retrouvée face à la jeune nymphe, en train de siroter un chocolat chaud dans sa tasse préférée. Nymphe vêtue de presque rien, tandis que son père était sous la douche. Nastya n’a pas mis longtemps à faire le rapprochement et elle m’a appelée aussitôt : — Maman, je crois que papa a une maîtresse, elle a pris mes pantoufles et boit dans ma tasse ! On se croirait dans un conte, ai-je souri en repensant à la contrariété de Nastya – bien plus vexée qu’on touche à ses affaires que par la trahison paternelle. Qui s’est allongé sur mon lit et l’a froissé… Contrairement à ma fille, je l’ai plutôt bien pris. Certes, mon ego en a pris un coup : elle était jeune et jolie, alors que moi… kilos de trop, cellulite et autres joyaux de la quarantaine. Mais en même temps, j’ai ressenti un profond soulagement. Fini les appels nocturnes, les horaires bizarres, les tickets de cafés où il ne m’emmenait jamais… Jamais je n’avais réussi à le prendre sur le fait : Serge était habile et, si j’avais des soupçons, c’est moi qui devenais la coupable. — C’est la première fois, osa-t-il mentir. Je ne sais pas ce qui m’a pris, un genre d’éclipse, une comète tombée sur la tête. Comète incarnée par une employée d’hôtel où Serge logeait en mission. Vingt ans à peine, un minois sympathique, aucune autre qualité notoire… ni cervelle, apparemment, puisqu’elle le suivit jusqu’à Paris avec ses économies pour louer une chambre miteuse. Du coup, ils se voyaient chez nous – l’idéal pour se laver, laver ses fringues. J’avais remarqué qu’on utilisait sans cesse le cycle rapide, jamais « tissus mixtes » ! L’appartement appartenait à Serge, hérité de son père avant le mariage. Quand j’ai décidé de divorcer, j’ai déménagé avec ma fille dans mon tout petit appartement en banlieue, transmis par ma grand-mère. Nastya n’était pas ravie – comment faire pour aller au lycée ? — Tu peux vivre chez nous, a proposé Serge, récoltant une pluie d’insultes méritée. Enfin, ma fille pouvait dire ce qu’elle pensait. Au début, c’était compliqué – nouveaux trajets, nouveaux magasins, une heure pour aller au boulot ou à l’école. Mais on s’est habituées : j’ai trouvé un nouveau job, Nastya est entrée en BTS, deux fois plus rapide à rejoindre. Pas le temps de se morfondre… Le quotidien et les examens ne nous laissaient aucun répit, et, une fois dépassées les difficultés, la tristesse s’en est allée. Chloé m’a appelée plusieurs fois – pour savoir à quelle cuisson faire les tartes, où mettre la pastille dans le lave-vaisselle. Un jour, elle est même venue : elle avait trouvé des photos oubliées, nécessaires pour un dossier d’examen. Serge, lui, n’osait pas venir ; moi j’étais alitée avec la grippe et Nastya refusait catégoriquement de poser le pied dans l’ancien appartement, pour préserver sa santé mentale (et l’informatique à réviser !). — C’est mignon chez vous, murmura Chloé, scrutant les papiers peints défraîchis et les lampes rétro. J’ai juste souri – oui, c’est « mignon », que dire d’autre ? Là-bas, c’était moderne et cosy, vingt ans d’efforts… Tant mieux pour eux. Mais c’est précisément cette visite qui m’a joué un sale tour, car un soir, un an après ce triste épisode, la serrure a tourné. — C’est pour toi ? ai-je demandé à Nastya. Ses yeux s’étaient arrondis. Sur le seuil, Chloé – les joues ruisselantes de mascara et de paillettes, une valise de sport dans les bras. — Il est arrivé quelque chose à Serge ? me suis-je inquiétée. — Oh oui ! sanglota-t-elle. Je l’ai surpris avec sa secrétaire ! J’ai voulu lui faire une surprise parce qu’il rentrait tard du boulot et… Et là, effondrée, elle se mit à pleurer à chaudes larmes. — Mais tu attends quoi de moi ? ai-je demandé, comprenant ce que signifiait la valise trop pleine. — Je peux dormir chez vous ? J’ai plus d’argent du tout. Je prends le train demain pour rejoindre ma mère. — Et avec quoi, si tu n’as pas d’argent ? — Je pensais que vous pourriez me dépanner… Je ne savais pas si je devais pleurer ou rire. Ce fut Nastya qui trancha. — Casse-toi d’ici ! lâcha-t-elle, ajoutant des mots bien sentis jamais prononcés devant moi. Je la reprends avec réprobation. — Viens, rentre, Chloé, ai-je dit. Il est tard, je ne vais pas te mettre dehors. La suite fut pire. Ma fille, outrée, décréta l’ultimatum : « C’est elle ou moi. » Je haussai les épaules – « Fais ce que tu veux, t’es majeure. Tu peux aller chez papa, si tu veux. » — Très peu pour moi ! Je vais chez Margaux ! J’ai dû appeler un taxi pour qu’elle dorme chez sa copine. Reste à consoler Chloé avec du thé et des gouttes de valériane ; la pauvre, en une année à Paris, n’a pas noué d’amitiés ni trouvé de boulot, juste un nouveau piercing à la langue. Évidemment, je lui ai prêté de l’argent – pas question de l’installer chez moi. Même qu’on l’a déposée à la gare pour éviter qu’elle se perde. Elle m’a longuement remerciée, s’est excusée, a juré qu’elle allait changer de vie – reprendre des études et arrêter d’enchaîner les hommes mariés. — Ma mère m’a toujours dit que je n’étais pas sérieuse. Elle avait raison, je crois. Je ne suis pas restée sur le quai à lui dire adieu. Nastya et moi, on s’est vite réconciliées, mais elle ne comprenait pas – comment maman a-t-elle pu héberger cette voleuse de papa ? Je caressais ses cheveux tout doux, en souriant : — Tu comprendras en grandissant. Serge a appelé une semaine plus tard. Il disait avoir tout compris, avait quitté Chloé et se disait prêt pour le grand retour. — Tu n’as plus de chemises propres, c’est ça ? ai-je répondu, moqueuse. — C’est ça, soupira-t-il. Et puis, elle ne sait pas faire la lessive, je traîne dans des fringues graisseuses depuis un an. Évidemment, je n’ai pas repris avec lui. Ni jubilé. Mais il faut l’admettre : après cela, mon esprit et mon cœur étaient plus légers, je souriais plus souvent. J’ai adopté un chien, je l’ai promené le soir, j’ai fait connaissance avec un voisin charmant – dix ans de plus que moi, et alors ? Et la vie a repris son cours.