Tu vas rire, mais il faut que je te raconte la petite saga qui sest déroulée chez nous dans limmeuble. Imagine un immeuble typique de Lyon, tu vois le style ancien, plafonds hauts, moulures, parquet qui craque Eh bien, tout le quartier avait les yeux rivés sur le deux-pièces du deuxième étage parce quune nouvelle famille venait dy emménager. Le père, Rémi Leblanc, était chef datelier dans une grosse boîte locale, ce qui, chez nous, cest pas rien hein!
Mais franchement, avec leurs moyens, pourquoi ils ont pris un appart ici, dans de lancien, alors quils pourraient soffrir du neuf en périphérie? demandait toujours Madame Gisèle Leroy, retraitée un peu commère du troisième à ses copines.
Arrête, maman. Les gens veulent du cachet maintenant. Tas vu la taille des pièces! Et la loggia, on dirait une autre chambre. Puis, tas vu, ils ont tout de suite eu la ligne téléphonique, alors que chez nous, ya trois téléphones pour tout limmeuble, et encore! répondait Sabine, sa fille, la trentaine, célibataire, toujours très apprêtée.
Oui, ben, tes bien contente demprunter le téléphone toi Mais je tinterdis daller chez eux, cest des gens qui ont autre chose à faire. Surtout à ton âge, va pas les embêter rouspétait Gisèle.
Oh, cest pas non plus des ministres, tu sais. Ils sont jeunes, leur fille Lucie a neuf ans. On dirait presque mes copains dâge. Cinq ans de plus, à tout casser.
Il faut dire quils sont adorables, ces nouveaux voisins. Lise, la maman, bosse au CDI du lycée du coin, et Rémi, ça fait plus de dix ans quil est à latelier. Sabine adore raconter tout ça pendant que les doyennes se retrouvent sur les bancs du square.
Comment tu sais tout ça, Sabine? La flic du quartier, vraiment! Oui, ben, je vais chez eux pour téléphoner, vu queux me laissent faire, pas comme certains
Cest comme ça que Sabine sest incrustée à chaque occasion, pour appeler tout le bottin ou papoter une heure avec ses copines de Paris ou Marseille. Elle débarquait avec ses nouveaux foulards, ou parfois carrément en robe de chambre. On voyait bien quelle cherchait à sympathiser avec la famille.
Mais un soir, elle a remarqué que Rémi fermait ostensiblement la porte du salon pour regarder la télé tranquille dès quelle posait ses fesses sur le tabouret du couloir pour appeler. Ça a fini par devenir la routine.
Sabine saccrochait quant à elle à Lise, grimaçait parfois quand elle sentait quelle nétait pas la bienvenue, mais nen démordait pas: Après tout, ils ont le téléphone, pourquoi jen profiterais pas?
Un jour, elle a débarqué avec une tablette de chocolat, pensant amadouer Lise et lancer un goûter.
Non, non. Rangez ça, sil vous plaît Si Lucie voit le chocolat, elle va vouloir, mais elle est allergique au sucre. Chez nous, cest interdit.
Sabine en a rougi jusquaux oreilles. Elle pensait réchauffer lambiance, et là, elle se prenait un vent monumental.
Cétait pour vous remercier, mais bon, comme vous voulez
Merci, cest gentil, mais évitez de venir juste pour papoter. Sauf urgence, appel au médecin, ou les pompiers. Pas pour les bavardages, mon mari a besoin du téléphone pour le boulot et Lucie fait ses devoirs. On essaie de garder le calme chez nous.
Sabine est partie, vexée, convaincue que Lise était jalouse: Elle a peur que je lui vole son mari parce que je suis plus jeune, râlait-elle le soir chez sa mère.
Tes têtue et pas très fine, ma fille, soupirait Gisèle. Tu peux pas aller timposer comme ça dans une famille. Trouve-toi un mec, installe une ligne chez toi, et laisse-les tranquilles.
Sabine, piquée, a quand même tenté la dernière carte: elle sest pointée avec un carnet, réclamant la recette de la pâte à brioche de Lise, les fameuses tartes au fromage blanc. Lise, polie mais pressée:
Va plutôt demander à ta maman, elle doit en connaître des recettes. Et puis, moi je fais ça à loeil, jai pas de mesures précises. Bon, je suis en retard, il faut que je me dépêche. Pars voir ta mère, va
Sabine est rentrée chez elle, encore écarlate. Mais en fouillant dans larmoire de la cuisine, elle a trouvé lantique cahier de recettes de sa mère, taches dhuile et pages cornées le patrimoine culinaire de la famille. Là, parmi les gratins, pot-au-feu et rillettes, elle dégote la fameuse recette de brioche.
Tu vas enfin te lancer dans la pâtisserie, toi? sétonne Gisèle.
Pourquoi pas?
Cest pour qui, pour ton Sébastien? Jcroyais que cétait fini! Avec tous tes rendez-vous loupés
Qui te dit que cest fini?
Cest le moment de tactiver, Sabine, ça fait longtemps que je te le dis
Finalement, deux jours plus tard, un parfum de brioche envahit lappartement. Sabine, toute fière, sert les petites brioches au fromage blanc façon tradition sur la table, comme un soleil. Gisèle nen croit pas ses yeux.
Eh bé, cest pas mauvais du tout! Tas pas perdu la main, finalement. Regarde-moi cette belle fournée
Arrête maman, dis franchement si cest réussi ou pas.
Tinquiète pas, cest mangeable. Ça me rappelle ton père, il disait ça aussi. Ça voulait tout dire.
Je vais inviter Sébastien à venir goûter, tu crois quil aimera?
Bien sûr! Cest comme ça que jai conquis ton père. Par la pâtisserie et le sourire!
Petit à petit, Sébastien est revenu, puis ils se sont remis ensemble. Moins de disputes, plus de rires à deux dans la cuisine, Sébastien venait aider à touiller la pâte et Sabine rayonnait.
Quand elle a annoncé à Gisèle quils avaient déposé le dossier à la mairie pour se marier, la mère en a eu les larmes aux yeux.
En attendant la fête à la maison, tous sy sont mis: Sabine, sa mère et sa tante ont commencé à cuisiner trois jours à lavance. Bon, il ny avait quune vingtaine dinvités, mais tout le monde allait être gâté.
Après le mariage, ils se sont installés dans la grande chambre de la coloc et bientôt tout limmeuble a eu le téléphone dans chaque appartement. Sabine, elle, navait plus besoin daller chez les voisins. Elle appelait vite ses copines pour donner des nouvelles, puis filait en cuisine la pâte montait, Sébastien rentrait du boulot, et bientôt il y aurait un bébé à préparer. Mais ça, cest une autre histoire Et entre nous, le secret du bonheur dans tout ça? Un peu de brioche, beaucoup damour et savoir laisser son voisin respirer!






