« Je n’ai pas invité de visiteurs chez moi ! » – la voix de la belle-fille s’est brisée. – « Je ne vous ai pas invités ! »

Je n’ai invité personne chez moi ! la voix de ma belle-fille se brisa, éclatant dans la pénombre moite de lappartement. Je ne vous ai pas conviés !

Martin se tenait dans la cuisine, entouré dune brume dorée venue dun rêve, le fouet battant un nuage soyeux de sauce tomate, une main sur le grimoire taché des recettes, visage figé dans une expression dattention fébrile.

Le parfum chaud de lail fondait dans lambiance, se mélangeant à celui du basilic et des bougies allumées par la brise derrière les fenêtres ouvertes. Le parquet craquait sous les pas légers dApolline, en robe dintérieur, qui découpait un fromage de chèvre crémeux, brisant le silence par le chant du couteau sur la planche.

Il me semble que ça prend forme, dit Martin, se retournant vers la jeune femme, un timide sourire dans la voix. Au moins, ça n’a pas tourné.

Apolline offrit un sourire tendre, les yeux sombres baignés de lumière diffuse. Ses cheveux bruns rassemblés à la va-vite la faisaient ressembler à une madone fatiguée, perdue en ce songe domestique.

Mon talentueux sous-chef… souffla-t-elle en posant son front à sa taille. Ça sent comme à ce fameux bistrot, près de la Piazza Navona, te rappelles-tu ?

Cest le but, chuchota-t-il. Un dîner à deux, musique douce, rien que la ville nocturne hors de portée. Pas dappels, pas dimprévus. Juste nous.

La décision dune soirée coupée du monde avait été leur désir commun. Après tant de flots humains et dappels familiers, ils voulaient nêtre plus quun cercle de lumière dans la vaste obscurité parisienne.

Apolline avait acheté une bonne bouteille de Bourgogne, Martin sétait échappé précocement de lagence, tout occupé à bricoler ce repas amoureux.

Lorsque tout fut prêt, les entrées sinstallèrent dans le salon, où la lumière dansait sur la tapisserie. Apolline fit rouler un air de jazz pianotant sur le vieux poste.

Joyeux anniversaire, ma chère, Martin leva son verre. Que cette année tapporte le repos tant espéré.

Merci, mon amour elle trinqua, les yeux mi-clos dans léclat rubis du vin.

Le goût était acide, profond, chargé de souvenirs. Ce soir-là se déroulait dans une perfection irréelle, suspendue hors du temps, un rêve doux minutieusement attendu.

Mais soudain, comme si limpossible venait cogner, le bourdonnement du visiophone déchira linstant. Martin fronça les sourcils.

Qui cela peut-il bien être ? Nous nattendons personne.

Apolline haussa les épaules, glacée par une intuition aiguë. La peur, sous forme de courant froid, effleura sa peau. Martin sapprocha de la platine, voix incertaine.

Allô ? hasarda-t-il.

En guise de réponse, un flot sonore, bien connu, emplit lentrée.

Martinou ! Cest nous ! Ouvre, on na pas oublié lanniversaire ! Un cadeau pour la reine du jour !

Le visage de Martin sallongea, pâle. Il lança un regard éperdu à Apolline.

Maman ? Tu… tu fais quoi là ?

Comment ça ? Voyons, je viens fêter ma belle-fille adorée ! Ne nous fais pas attendre, il fait froid sur le palier !

Machinalement, Martin déverrouilla la porte en bas. Dans lair flottait un silence pesant comme une nuée de papillons noirs.

Ta mère, vraiment ? maintenant ? souffla Apolline, tremblant.

Je nen sais rien Elle mavait juste parlé dun coup de fil…

À peine avaient-ils le temps de respirer que quelquun frappait à la porte, pas comme visiteur, mais comme si cétait sa propre maison.

Martin aspira lair à fond, puis ouvrit. Sur le seuil, rayonnait Françoise Mercier, petite femme rondelette au carré poivre et sel, les lèvres vermillon, emmitouflée dans un châle jacquard aux motifs bigarrés, un grand tupperware ruisselant à la main.

Ah, enfin ! On gèle ici comme des chiens sur le Quai ! sans attendre, elle traversa lentrée, débarrassant son manteau dun mouvement conquérant.

Et derrière elle, dans une parade onirique et brouillonne, sentassa toute une bande : tonton Hervé, imposant dans son survêtement bleu vif, une caisse de jus dorange sous le bras ; tante Denise, fine et sautillante, portant devant elle un immense gâteau dans une boîte, bouclier comique ; leur fille de vingt ans, Léontine, fondu dans son portable, et deux petits de la famille, riant, qui filèrent dans lappartement.

Maman, mais… réussit à articuler Martin.

Enfin quoi ? Françoise suspendit son manteau, saturant le porte-manteau de son monde. On nallait pas manquer lanniversaire dApolline ! Tiens, du pâté de campagne maison. Cest Martin qui en raffole !

Apolline attrapa le lourd récipient par réflexe.

Merci, madame Mercier, susurra-t-elle. Mais on nattendait personne…

Nous, on nest pas des invités ! On est la famille, voyons ! ricana la belle-mère en sinstallant au salon. Oh, les petits amoureux… les bougies, quelle ambiance !

Tante Denise posa le gâteau avec autorité, délogeant vase fleuri et verres de vin du centre de la table.

Joyeux anniversaire, Apolline ! Le gâteau, cest un Opéra fait maison, comme à mon époque. Goûte-moi ça !

Les enfants bondissaient sur le tapis, jouant à chat perché. Dun geste, Apolline sauva une grande coupe à pied dune collision. Son cœur tapait contre ses côtes.

Martin, choqué, tenta de reprendre la main :

Bien, puisque vous êtes ici Installez-vous. Apolline, si tu veux, on passe à la cuisine ?

Mais Françoise décidait déjà du sort de la soirée.

À la cuisine, tu plaisantes ? Ici, cest parfait ! Hervé, aide à déplacer la table, Denise, ramène les assiettes, Léontine, cesse cet écran et viens aider !

Léontine sarracha à contrecoeur à son téléphone, la magie du tête-à-tête venait de fondre.

En dix minutes, la table croulait de plats : terrine, œufs mimosa, taboulé, champignons à la grecque, forêt-noire.

Eh bien, ma grande, raconte-nous tout ! Françoise saffala sur le divan, fixant Apolline. Toujours dans la même boîte ? Le boss pas trop râleur ?

Ça va, merci, répondit Apolline, triturant la salade du bout de sa fourchette.

Léontine, elle, galère pour un emploi, poursuivit la belle-mère sans écouter. Bac+3, et toujours rien ! Tu pourrais pas lui trouver une petite place ? Elle est pleine de ressources…

Apolline inclina la tête sans mot, sentant son ventre se tordre. Martin, vouté, tentait doccuper la discussion à propos du PSG avec tonton Hervé, submergé. Les enfants repartaient à des jeux bruyants. Le petit Jules découvrit la collection de figurines en verre quApolline affectionnait.

Regarde, maman, ce truc qui brille ! sexclama-t-il.

Attention, Jules, ça casse ! prévint Apolline. Trop tard.

Le garçon tira sur le cygne cristal. Un fracas éclata, éclats dispersés sur le tapis.

Dans la salle, le silence était spectral. La bougie grésilla uniquement.

Mince alors ! cria Denise. Jules, pourquoi tu touches tout, bon sang !

Allez, cest rien, agita Françoise dun revers de main. Cest du verre, pas la fin du monde. On jette, on remplace. Cest un enfant.

Apolline releva les yeux, voix tendue.

Cétait un cadeau de ma grand-mère, articula-t-elle. Elle nest plus parmi nous.

Oui bien sûr, paix à son âme, mais les vivants dabord, insista Françoise. Faut ranger les choses précieuses, sinon…

Ce fut la goutte. Apolline bondit, repoussant la chaise dun coup sec.

Mais JE nai jamais invité d’invités ! sa voix se brisa enfin. Je ne vous ai pas conviés ! Avec Martin, on voulait la soirée pour nous ! Cest mon anniversaire, pas une cousinade !

Le salon semplit dun silence dense ; même les enfants se figeaient.

Hervé contemplait ses doigts, Denise resta la bouche ouverte. Les joues de Françoise rougirent.

Comment… sa voix devint froide. On vient avec des cadeaux, on soccupe du repas, et on est de trop ? Je nai pas le droit dentrer chez MON fils ?

Maman, ça suffit, coupa Martin, crispé. Apolline a raison. On voulait être tranquilles. Tu navais pas à venir ainsi, sans prévenir, et avec tout le monde…

Sans prévenir ?! Chez mon fils ? Jai trimé, élevé, aimé ! Tout ça, balayé ? Maintenant que madame est là, je dois rester dehors ?

Ce nest pas à cause dApolline ! Cest une question de respect de notre vie privée et de nos projets !

La dispute devint bruyante, crevant la bulle fragile de la soirée. Françoise lâchait des reproches, Martin suppliait, la famille baissait la tête.

Apolline nen put plus. Elle quitta la pièce, fuyante.

Les bribes coléreuses derrière la porte étaient pâteuses, irréelles, comme le grondement dune mer dans un songe oublié.

Qui sait combien de minutes sécoulèrent ? Laffrontement mourut sans bruit ; puis le murmure des manteaux, le claquement sourd de la porte dentrée retentirent dans lappartement vide.

Martin ouvrit doucement la porte de la chambre. Il semblait brisé, usé par des années de rêves déçus.

Ils sont partis, souffla-t-il. Apolline, pardon, jaurais dû couper linterphone…

Mais tu ne las pas fait, murmura-t-elle. Tu aurais dû les arrêter.

Elle voulait simplement bien faire… Cest ma mère…

Bien faire pour qui ? Pour elle-même ? Pour se donner en spectacle et jouer à la parfaite matriarche ? Elle a gâché la soirée, Martin !

Je fais quoi ? Je la mets dehors ? Elle aurait crié cent fois plus…

Ce nétait pas déjà un scandale ?

Apolline marchait, sans but. À la fenêtre, au loin, elle aperçut lombre colorée de la famille Mercier se glisser dans les voitures, avalée par la nuit.

La tempête semblait passée. Mais Apolline savait : ce nétait quune pause.

Je ne sais plus comment vivre, Martin, susurra-t-elle. Jai peur, à chaque instant, que ta mère surgisse dans notre vie avec ses tartes et ses obsessions.

Je lui parlerai. Cette fois, ce sera sérieux…

Tu as déjà promis cent fois Rien ne change.

Le doux rêve de la soirée sétait éteint sans avoir commencé.

Désolé Joyeux anniversaire, mon cœur…

Apolline ferma les yeux. Elle avait trente-trois ans, mais se sentait usée, comme si elle avait traversé soixante années.

Peut-être, tu veux quand même trinquer ? proposa Martin, la voix denfant perdu. Il reste tout ce quils nont pas touché…

Jen ai plus la force, répondit-elle, sèche. Je veux juste dormir.

Elle disparut dans le couloir, rêvant de se laver tout entière de cette soirée, de fermer la porte, dattendre le matin un matin sans lirruption de la tribu Mercier.

Dans son sommeil, elle sentait déjà lincompréhension blessée de Françoise qui, tapie quelque part, ne comprenait toujours pas ce quelle avait fait de travers, ce soir-là.

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