Une chatte entre dans l’église et s’allonge devant l’autel – le curé comprend aussitôt

Écoute, je dois te raconter ce qui s’est passé ce matin à léglise, ça ma vraiment retourné. Ce genre dhistoire, tu ne linventes pas, cest la vie, tu vois ?

La messe du matin suivait son petit train-train. Un mercredi tranquille, toujours les mêmes fidèles, pratiquement que des dames âgées, une dizaine tout au plus. Le père François tu le connais, ça fait plus de vingt ans quil officie à la petite église Saint-Martin à Tours justement, lui non plus ne sattendait pas à voir la nef remplie un jour de semaine.

Il était presque à la fin de la célébration quand il a entendu la porte dentrée grincer doucement.

Il lève les yeux, sarrête net.

Tu veux savoir qui arrive ? Pas un fidèle en retard, non. Une chatte. Oui, une chatte grise, épaisse, avec une belle tache blanche sur la poitrine, la queue toute droite, genre : Cest chez moi ici. Elle avance le long de lallée centrale, tout tranquillement, comme si elle connaissait déjà les lieux.

Les petites dames se mettent à chuchoter, certaines se signent, dautres écarquillent les yeux. Mais la chatte, impassible, passe devant les icônes, les cierges, et va sinstaller juste devant lautel.

Elle se roule en boule, pose la tête sur ses pattes, et reste là, sans broncher. Quand même, ses yeux jaunes, ils restaient ouverts, fixes, à regarder sans ciller.

Le père François a senti son cœur se serrer.

Il a tout de suite reconnu cette chatte.

Mon Dieu, comment elle a atterri ici ?

Ses mains ont tremblé. Il a fermé les yeux une seconde pour se reprendre, mais dans sa tête il ny avait quune image : celle de Madame Marguerite Laurent.

Une femme douce, réservée, avec ce regard fatigué mais toujours gentil. Elle habitait seule au bout de la rue Diderot, dans un vieil appartement modeste. À léglise, elle venait chaque dimanche, jamais en retard, toujours avec sa canne, toujours fidèle.

Et elle aimait les chats, Marguerite. Toujours à nourrir ceux du quartier, tu te rappelles ?

Eux aussi, ils font partie de la création, mon père, elle lui avait dit, quand il était venu lui porter la communion. On ne peut pas les oublier.

Mais Violette, cette chatte grise-là, cétait sa préférée. Marguerite lavait recueillie toute petite, lavait nourrie à la pipette et lavait gardée contre elle, presque comme sa fille. Il ny avait que Violette pour la suivre partout, même sur le balcon.

Il y a trois semaines, la dernière fois que le père François la vue, Violette trônait sur le rebord de la fenêtre, scrutant la vieille dame dun air grave, comme si elle sentait ce qui se tramait.

Mon père, avait murmuré Marguerite ce jour-là, si un jour il marrive quelque chose, ne laissez pas Violette derrière. Elle comprend tout, cette minette.

Il avait juste hoché la tête, doucement serré sa main, pensant déjà aux courses à faire ensuite.

Mais là, devant lautel, Violette sétait couchée.

Tout sest éclairé pour lui. Et ce froid quil a senti, cétait la vérité qui simposait.

Le reste de la messe, il la expédiée sans vraiment sen rendre compte. Les mots des prières sortaient tout seuls.

Les dames ont quitté léglise lentement, quelques bougies à la main, en murmurant. Elles jetaient des regards à la chatte, qui restait là, fidèle à son poste devant lautel.

Mon père, cette chatte a commencé lune des dames.

On verra plus tard, a-t-il coupé dune voix blanche. Tout à lheure.

Il a enlevé sa chasuble, passé sa vieille soutane il avait les doigts si tremblants quil narrivait même pas à boucler tous les boutons.

Seigneur, faites que je me trompe.

Mais au fond, il savait. Il le sentait de tout son être.

Violette a levé la tête quand il sest approché. Elle lui a lancé un long regard et a miaulé doucement. Une seule fois.

Un regard qui voulait dire : cest bon, tu as compris ? Parfait.

Viens, a-t-il murmuré, en lui tendant la main.

La chatte sest étirée, les moustaches frémissantes, et elle la précédé dehors.

Il faisait gris, frisquet, le vent rabattaît les feuilles mortes sur le trottoir. Ils avaient quinze minutes à pied jusquau vieil immeuble de Marguerite.

Le père avançait dun pas pressé, légèrement voûté, le manteau claquant. Violette trottinait sans jamais séloigner, la queue bien droite.

Il voulait arriver à temps Mais au fond, il savait quil était déjà trop tard.

Il repensait à Marguerite, à ses petites habitudes au fauteuil près de la fenêtre, au plaid sur les genoux, à ce sourire content de voir quelquun, aux mains qui faisaient un signe de croix tremblant en recevant la communion.

Vous savez, mon père, mavait-elle dit la dernière fois, je nai pas peur, vraiment. Jai eu une belle vie, un mari que jaimais, une fille, des petits-enfants, même si nous ne nous voyons pas souvent. Mais je nai jamais été abandonnée par Dieu.

Et vous ne le serez jamais, avait rassuré le prêtre.

Je le sais, mais la solitude, tout de même. Heureusement, Violette est là, mais la maison reste si silencieuse.

Il navait pas prêté plus dattention que ça à ses paroles. Il pensait quelle avait juste besoin de parler, de se confier.

Enfin, il est arrivé devant limmeuble tu connais ces vieilles bâtisses grises, la peinture qui cloque, le digicode cassé depuis toujours. Troisième étage, pas dascenseur, bien sûr.

Il a monté les marches, saccrochant à la rampe. Le cœur qui battait trop fort pour ne pas comprendre.

Violette a filé devant, sest assise sagement devant la porte de lappartement, celle au vieux numéro 14 à moitié arraché.

Le père François frappe.

Une fois, deux fois, trois fois. Rien.

Il teste la sonnette une vieille sonnette, ça grince et ça gruiche, tu vois le genre. Aucune réponse.

Madame Laurent ! Cest le père François ! Vous mentendez ?

Silence plat.

Il colle son oreille à la porte. Peut-être quelle nentend plus très bien, ça arrive à cet âge.

Trop calme à lintérieur.

Le père saccroupit, regarde Violette qui, elle, fixe la porte sans broncher.

Dune main qui tremblait, il a sorti son téléphone et a composé le numéro de Claude Martin, le policier du coin, tu sais, celui qui avait déjà aidé pour une histoire de SDF lannée passée.

Allô, Claude ? Cest le père François, de Saint-Martin. Jaurais besoin dun coup de main, là Une dame âgée qui ne répond pas. Je pense quil va falloir ouvrir la porte.

La voix du policier, très calme :

Adresse ?

Rue Diderot, numéro six, troisième étage, porte quatorze.

Je suis en route.

Le père François a rangé le téléphone, sest laissé tomber contre le mur du couloir, assis sur le sol.

Violette est venue se frotter doucement à sa soutane, a émis un petit ronron triste.

Tu es très forte, ma belle, a-t-il soufflé. Tas bien fait de venir me chercher.

Elle sest couchée à côté de lui.

Il sest mis à ressasser toutes ces fois où il avait remis sa visite à plus tard, où il navait pas vu la lassitude sur le visage de Madame Laurent, où il navait pas compris quelle espérait peut-être une visite. Pardon, Marguerite. Pardon

Claude est finalement arrivé, quinze minutes après. Essoufflé, bien bâti, il sest étonné de trouver le prêtre par terre.

Quy a-t-il, père François ?

Marguerite Laurent ne répond pas. Jai jai peur quil soit arrivé malheur.

Le policier a seulement hoché la tête il avait déjà vu ce genre de situation.

Restez là.

Il frappe fort, à la manière dun policier.

Madame Marguerite Laurent ! Cest la police ! Ouvrez sil vous plaît !

Pas un bruit.

Il a alors sorti un pied-de-biche, la glissé dans la fente, a poussé de toutes ses forces. La serrure a fini par céder en grinçant.

Ils sont entrés. Dans lappartement, ça sentait le renfermé, les médicaments Ce genre de silence qui met mal à laise.

Dans le couloir, tout est à sa place : le manteau marron de Marguerite accroché, ses pantoufles alignées près du seuil.

Au fond, la porte de la chambre est entrouverte.

Claude pousse la porte. Sarrête net.

Le père François passe la tête au-dessus de son épaule, et son cœur seffondre.

Marguerite était installée dans son fauteuil, près de la fenêtre, enveloppée dans son vieux plaid. Les mains rejointes sur la poitrine, la tête un peu penchée en arrière.

On dirait quelle dort.

Mais son visage tout cireux, inerte.

Seigneur, murmure-t-il.

Le policier approche, touche son poignet réflexe professionnel puis secoue la tête.

Déjà plusieurs jours. Trois, au moins voire plus.

Trois jours.

Le père François sest laissé glisser à genoux, là, devant la porte.

Trois jours seule, dans ce silence. Et personne qui est venu. La fille dans une autre ville, les petits-enfants, loin aussi. Les voisins ? On ne remarque même plus les voisins, aujourdhui.

Seule Violette était restée. À côtés delle, fidèle. Elle aurait pu partir, la fenêtre était entrouverte. Mais elle nest pas partie.

Et puis, quand elle a compris que tout était fini, elle a traversé la ville pour venir à léglise.

Vous la connaissiez bien ? lui demande Claude, sortant son carnet.

Oui, cétait ma fidèle. Une très belle âme.

Il faudra prévenir la famille. Vous savez où sont les papiers ?

Dans le buffet, ou dans son secrétaire, je pense. Je peux appeler sa fille, jai son numéro.

Claude acquiesce, puis ajoute :

Daccord. Jappelle aussi les secours.

Le père François sapproche à nouveau du fauteuil, regarde ce visage devenu paisible.

Aucune souffrance. Dieu est venu la chercher sans bruit, sûrement pendant son sommeil.

Pardon, souffle-t-il. Pardon de ne pas être venu plus tôt, de ne pas avoir vu.

Sa main se pose doucement sur une mèche de cheveux blancs.

Il fait le signe de croix sur elle et commence à lire les prières des défunts, tout bas, en pleurant.

Dans lencadrement de la porte, Violette surveille sa maîtresse, immobile.

À ce moment-là, le père François comprend parfaitement : cette chatte a aimé Marguerite plus que quiconque.

Plus que sa fille, qui nappelait quune fois par mois.

Plus que les petits-fils, qui ne passaient que pour les fêtes.

Violette est restée jusquau bout.

Et même après, elle est venue chercher de laide.

Le père François sagenouille devant elle, la prend dans ses bras.

Violette ne bronche pas, enfouit sa tête contre le cœur du prêtre, ronronne faiblement.

Ça y est, tout va bien, souffle-t-il. Je moccuperai delle. Entre tes mains, elle aura droit à un bel enterrement, dignement. Et toi, tu resteras avec moi, daccord ?

Et il sest mis à pleurer.

Les larmes tombaient dans la fourrure grise, pendant quil la caressait, en se répétant que lamour, le vrai, ne se dit pas, il se montre.

On a enterré Marguerite trois jours plus tard.

Sa fille, Clarisse, était là, le visage fermé, en noir. Les petits-enfants nétaient pas venus, ils étaient trop loin ou trop « occupés ».

Une vingtaine de fidèles surtout les mêmes vieilles dames sont venues lui chanter un « Donne-lui, Seigneur, le repos éternel » dune voix tremblante.

Le père François a présidé. Il lisait les prières et, du regard, demandait pardon à Marguerite pour son silence, pour sa distance.

Au pied du cercueil, roulée en boule contre le dallage froid du chœur, il y avait Violette.

Elle était venue dès le matin, quand on avait amené le cercueil. Et elle na pas bougé.

La fille a tenté de la chasser, agitant son petit foulard noir :

Allez, ouste, ce nest pas ta place ici !

Mais le père a posé sa main sur son bras :

Laissez-la. Laissez-la dire adieu.

La fille a hésité, puis sest tue.

Au cimetière, on a pris Violette dans un panier, pas question de la laisser seule.

Après la cérémonie, Clarisse est venue voir le prêtre :

Merci. Pour tout. Davoir été là, davoir prévenu.

Ce nest pas à moi quil faut dire merci, a-t-il glissé tout bas. Cest à Violette. Cest elle qui ma averti.

La fille a regardé la chatte, un drôle de mélange dans le regard.

Gardez-la, alors Je ne peux pas, jai des allergies.

Je comptais bien, a répondu le père en souriant doucement.

Sans mot, la fille est repartie sans même saluer la tombe de sa mère.

Le père François est resté là, à regarder le petit mont de terre sombre.

Marguerite Laurent. Discrète, oubliée.

Combien, comme elle, vivent ainsi, vieillissent, partent dans le silence dun appartement ? Quasiment invisibles. Sauf pour Dieu. Et, parfois, pour un chat.

Il a baissé la tête, a caressé Violette.

On rentre à la maison ?

La chatte a émis son petit ronronnement, si discret.

Dès lors, dans léglise Saint-Martin, un chat gris est toujours roulé en boule sur le rebord du chœur. Les fidèles lui donnent des friandises, la caressent, lui murmurent :

Quel brave animal, quel cœur tendre.

Le père François sourit toujours doucement à cette vue.

Le soir, il s’installe dans son vieux fauteuil, prend Violette sur ses genoux, la caresse jusquà ce quelle ferme les yeux en ronronnant.

Et dans ses yeux jaunes, on dirait quil reste la lumière, douce et persistante, de la petite veilleuse du chœur. Une lueur qui ne séteindra jamais.

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Une chatte entre dans l’église et s’allonge devant l’autel – le curé comprend aussitôt
Le Bonheur Retrouvé — Monsieur, cessez donc de me suivre à la trace ! Je vous ai déjà dit que je porte le deuil de mon mari. Ne me poursuivez pas ! Vous commencez à m’effrayer ! — j’en venais presque à crier. — Je me souviens… Mais j’ai l’impression que c’est votre propre vie que vous pleurez. Pardonnez-moi, — insistait mon… admirateur. …Je séjournais en cure thermale. J’aspirais au calme et au chant des oiseaux de la forêt, pas aux assiduités d’hommes importuns. Mon mari était décédé brutalement il y a peu. J’avais besoin de me retrouver, de faire le deuil de cette perte irréparable. Avec Oleg, mon époux, nous venions d’entamer des travaux dans notre appartement ; on économisait, on se privait… puis, d’un coup, Oleg fit un malaise, le SAMU n’a rien pu faire. Deuxième crise cardiaque. Après ses funérailles, je me suis retrouvée seule, sans compagnon, sans chantier fini, mais avec deux fils adolescents. Mes forces me quittaient. Comment survivre à la perte ? Au travail, on m’a attribué un séjour en cure. Je refusais. Même sortir de chez moi m’était pénible. Mes collègues ont insisté : — Tu n’es ni la première, ni la dernière veuve. Tu as des enfants. Il faut vivre ! Pars prendre l’air, Marina. Remets de l’ordre dans tes pensées. J’ai accepté, la mort dans l’âme. Quarante jours étaient passés depuis le décès de mon mari. Ma blessure intérieure ne cicatrisait pas. À la cure, on m’a placée dans une chambre avec une jeune femme pétillante, Vika. Elle respirait la joie de vivre, ce qui m’irritait presque. Je ne souhaitais pas lui confier mon chagrin. Et puis, à quoi bon ? Elle avait déjà dans son sillage le maître de cérémonie, comme souvent dans ce genre d’établissement où célibataires, divorcés et veufs cherchent à rompre leur solitude. Pas question qu’on m’y prenne… J’avertissais Vika de rester sur ses gardes. Il était sûrement déjà marié deux ou trois fois. Vika riait : — Allons, ne vous inquiétez pas, Marina ! Je ne suis pas née de la dernière pluie… Et l’oisillon filait chaque soir en rendez-vous. Pour ma part, je restais enfermée, plongée dans un livre que je ne lisais pas et un poste de télévision que je ne voyais pas. …Un matin, je me suis réveillée de bonne humeur. J’ai ouvert la fenêtre — quelle paix ! J’ai pensé : « Allons marcher un peu sous les arbres, écouter les oiseaux, respirer. » C’est là que je l’ai croisé. Un inconnu, remarqué déjà au réfectoire, un petit homme au regard sans gêne, un brin guindé. Il était minutieusement rasé, habillé à la perfection. Chaque soir, il m’offrait une révérence. Je répondais d’un hochement de tête — politesse oblige. Un jour, il s’est assis à ma table : — Vous semblez vous ennuyer, madame — dit-il de sa voix de velours. — Non — ai-je répondu, sur la défensive. — Ne mentez pas. Votre tristesse se lit sur votre visage. Puis-je vous aider ? — insistait l’inconnu. — Bien vu. Le deuil d’un mari défunt. Encore une question ? — Je me suis levée, signifiant la fin de la conversation. — Je suis désolé. Toutes mes condoléances. Mais… allons, faisons connaissance. Je m’appelle Valentin — se hâta-t-il. On voyait bien qu’il avait peur que je lui échappe. — Marina — ai-je concédé, avant de m’éloigner. Dès lors, Valentin s’installait soir après soir à ma table et m’offrait des bouquets de campanules, qui poussaient partout alentour. C’était agréable sans toutefois me donner envie de nouer de nouveaux liens. Valentin, lui, ne lâchait pas l’affaire. Il me rejoignait dans mes balades. Je prenais soin de porter des chaussures plates pour limiter notre différence de taille. Lui n’en avait cure : ni de sa petite stature, ni de son crâne brillant. Il séduisait par la voix. Un timbre pareil, je n’en avais jamais entendu — hypnotisant. Je crois que j’étais prise au piège… Bientôt, nous allions ensemble aux soirées dansantes, en ville acheter des fruits… Valentin voulait m’inviter dans sa chambre. Stoïque, je résistais. Finalement, il me rappela : — Marisha, demain, c’est le départ. Tu viendras prendre le thé ce soir chez moi ? — Il faut que j’y réfléchisse. …Pour cette dernière soirée, je me suis décidée : ne pas blesser Valentin, je suis venue, sachant ce qui m’attendait. Table magnifiquement dressée, douceurs à profusion, champagne sorti d’on ne sait où. — Portons un toast, Marisha. Je ne sais comment me séparer de toi demain… Laisse-moi ton adresse, je viendrai, — dit Valentin, un brin triste. — Tu m’oublieras au bout de deux jours. Je vous connais, vous les hommes. On boit à quoi, Valentin ? — Tu ne comprends pas ? À l’Amour, Marisha, à l’Amour ! — leva-t-il son verre. …Au matin, nous réveillant dans les bras l’un de l’autre, je regrettais d’avoir résisté toute la cure. Pourquoi ne pas avoir cédé plus tôt ? J’étais amoureuse comme une midinette. Mais il fallait déjà partir. …J’ai fait mes adieux à Vika, en larmes sur son lit. — Qu’est-ce qui t’arrive, Vika ? — Je suis enceinte, Marina. Je ne sais pas de qui… sanglotait-elle. — Ton fameux animateur ? — Je ne sais pas… J’en ai fréquenté un autre… du centre d’à côté. Il est marié — avouait la « grande fille ». — Appelle tes parents, qu’ils viennent t’épauler. D’ici là, allons voir le directeur, — la sermonnai-je. Et Vika disparut en pleurs. Oui, ma petite, tu n’as pas fini d’en voir… Je me préparais à rentrer. Vingt-quatre jours qui m’avaient rendue tout cela si familier, surtout Valentin… L’autocar approchait. Valentin m’attendait avec un bouquet de campanules. Je pleurais, le serrais fort. Voilà, c’était fini… Fugitif roman d’amour. J’aurais tout quitté s’il m’avait appelée… Nous vivions dans des villes différentes. Seule la lettre pouvait relier nos mondes. C’est la lettre de sa femme que je reçus : elle savait tout et affirmait qu’avec mes quarante ans, contre ses trente à elle, jamais je ne pourrais la remplacer. Je n’ai pas répondu. …Six mois plus tard, Valentin se présenta à ma porte. Mes fils, étonnés, ne dirent mot. — Valentin ? Simple passant ou autre chose ? — Autre chose… Tu ne me chasses pas, Marisha ? — balbutiait-il. Mes garçons, gênés, filèrent dans leur chambre. — Entre. Qu’est-ce qui t’amène ? Un mot de ta femme, peut-être ? — Pardonne-moi. J’ai tenté de t’écrire, mais ma femme est tombée dessus… Je reconnais ma faute. Nous sommes divorcés. — Valentin, si j’avais su que tu étais marié, rien ne se serait passé. Et maintenant ? — Épousons-nous, Marina — proposa-t-il tout à trac. — Je ne sais pas. J’ai des enfants. Comment vont-ils l’accepter ? Je ne peux pas décider sur un coup de tête — j’étais pourtant touchée de la demande. — Les enfants, c’est une chance. J’ai moi-même une fille de dix ans, — me surprit-il. — Une fille ? Tu l’as abandonnée ? — Mais non, Marisha, jamais ! Je vais la récupérer. Sa mère boit. Nous vivrons ensemble, tous réunis, — m’assura mon « fiancé ». — Attends, Valentin… Je ne connais même pas ta fille ! Tu précipites les choses. Laisse-moi le temps d’en parler à mes garçons. Ensuite, on verra. Viens manger, « futur époux » — souris-je. Une famille unie, bien sûr, cela ne s’est pas fait. Disputes, départs, coups d’éclat… Vivons ensemble n’est pas toujours synonyme d’harmonie. …Le temps passe vite. Mon fils aîné, André, et Alena (la fille de Valentin) se sont mariés, mais se sont brouillés avec nous, nous reprochant d’avoir brisé leurs familles d’origine. Selon eux, Valentin n’aurait jamais dû quitter sa femme, et moi, en tant que veuve, rester fidèle à mon défunt mari. Ils sont partis vivre ailleurs. Valentin et moi, nous avons haussé les épaules… et continué à nous aimer sincèrement. …Un an a passé. Les enfants ne sont pas revenus. Alena appelait Valentin seulement pour son anniversaire. …Trois ans ont passé. Un jour, ils nous invitent chez eux. Surprise et méfiance, mais nous y sommes allés. Alena et André venaient d’avoir un garçon — notre petit-fils commun ! Quelle joie ! Autour de la table, ils nous ont demandé pardon : la vie nous apprend à pardonner, à respecter ceux qui nous ont donné la vie. Leur fils, ils l’avaient appelé Miroslav, pour célébrer l’union et la paix. Voilà, notre bonheur retrouvé avec Valentin… un bonheur né de nos épreuves et de la renaissance de l’amour. LE BONHEUR RENAISSANT : L’HISTOIRE D’UNE VEUVAGE, D’UNE RENCONTRE PRÉCIEUSE EN CURE, DE NOUVELLES FAMILLES, DES ENFANTS EN RUPTURE, ET DU PETIT-FILS QUI RÉCONCILIE TOUT LE MONDE