La Famille Inassouvie

Alors, chers invités, vous avez assez mangé ? Vous avez assez bu ? Jai tout fait pour vous ? demande Juliette en se levant à la tête de la grande table.
Oui, ma sœur, répond calmement Bruno, comme dhabitude, tu déchires tout !
Je suis daccord à 100% ! soutient sa sœur Nathalie. On a appris à cuisiner ensemble quand on était seules avec maman, mais je ny arrive jamais aussi bon! Cest pour ça que je tinvite toujours à préparer mes fêtes!
Maman, sinterrompt Amélie, je viens à peine de sortir de la salle de sport, je ne peux pas rester les bras croisés! Mais je ne pouvais pas marrêter!
Maman, je vais tenvoyer ma femme pour que tu lui apprennes à cuisiner, lance André.
Cest pour ça que je tai épousé! sexclame Valentin en rotant dun air satisfait. Excusezmoi!
Alors, jai bien fait! sourit largement Juliette. Elle marque une pause pendant laquelle son sourire sefface. Et maintenant, mes chers et précieux, elle fait un souffle, foutez le camp de chez moi!

Cest le dernier dîner que je prépare pour vous! Cest la dernière fois que je me démène pour vous! Je ne veux plus vous voir, vous entendre, ni même vous connaître!
Elle attrape le grand saladier massif et le jette au sol dun geste fou!
Stop, les marmots! La soirée est finie! ditelle avec un rictus méchant. Je ne laisserai plus personne se servir sur mon dos, surtout pas vous!

Un silence glacial tombe sur la table, les convives restent sous le choc.
Ils pouvaient sattendre à un tel geste de nimporte qui, mais jamais de Juliette, la douce, serviable, docile et appliquée.
Tu exagères? demande Valentin. Il se prend aussitôt une claque de sa femme.
Appelez durgence, elle a une crise! sexclame Nathalie.
Juliette prend le flacon de jus restant:
Qui touche le téléphone, il aura la tête qui tourne! souritelle gentiment. Alors pourquoi vous restez figés? Bougez vos jambes, partez! Vous êtes mes gloutons insatiables!

Juliette! lance fermement Bruno. En tant que grand frère, je te dis : calmetoi et reprendstoi !
Non! répond Juliette avec un sourire. Je ne veux plus vous servir! Je ne veux plus rien faire pour vous! Et je ne courrai plus à la rescousse de ceux qui ne savent même pas se débrouiller! Cest fini!
Mais questce qui ta piqué? demande Valentin, les joues rougissantes. Tout allait bien, non?
Je ne vous ai pas réunis par hasard, sassoit Juliette sur sa chaise, se penche en arrière. Votre arrogance dépasse toutes les limites, et depuis longtemps déjà! Votre dernier démarché ma montré à quel point vous êtes devenus insolents. Alors je ne veux plus jamais vous croiser.
Mais on na rien fait de mal, réplique André.
Exactement, mon fils! sécrieil.

On raconte quil faut mener une vie bien remplie, et on ne peut pas débattre. Mais questce que « bien»? Chacun a sa propre définition.
Juliette a quarantecinq ans, convaincue davoir vécu correctement. Au pire, elle ne peut se reprocher rien. Elle est la troisième dune fratrie, deuxième fille. Ses parents laimaient, elle adorait son frère, ne dérangeait pas sa sœur. Elle travaille, na jamais cherché la gloire, ni la facilité. Elle sest mariée, a eu deux enfants, a été une épouse fidèle, aimante, soutenant toujours son mari, ne le critiquant jamais. Mère dévouée, elle a élevé ses enfants, les a envoyés dans la vie. Même adulte, elle reste proche de ses frères et sœurs, prête à aider, à célébrer, à résoudre les problèmes, à partager les joies. On la décrit comme gentille, attentionnée, intelligente, compréhensive. Cest pourquoi elle croit avoir mené une bonne existence. Mais à quarantecinq ans, elle découvre ce que signifie être abandonnée, et ce, au pire moment possible.

JulietteMichaud, annonce le médecin après le déjeuner, tous les résultats sont là, aucune contreindication. On programme lopération?
Bien sûr, docteur, répondelle tristement, la décision est déjà prise.
Je comprends, dit le médecin en remarquant son découragement, mais on ne sait jamais
Programmezla, faitelle un geste de la main. Plus tôt on commence, plus vite on finit.
Daccord, note le médecin dans le dossier. Vous dînez ce soir, demain vous ne mangez plus, aprèsdemain vous passez sous le bistouri.
Il se tourne alors vers la voisine de chambre, Catherine :
Madame, vos analyses posent problème, nous allons examiner cela.
Bien, Docteur Olivier, répond Catherine.

Quand le médecin séloigne, il demande à Juliette :
Pourquoi tu es si sombre? Tu crains lopération?
Un peu, acquiesce Juliette. Mon mari jetteelle un œil à son téléphone.
Mon mari me chantait des chansons, ricane Catherine. Je sens quils amèneront les enfants à leur mère, il organisera une fête! Rien ne le dérange, il finira par travailler! Peutêtre atil aussi pris le large?
Daprès son dernier message vocal, il est de retour, Juliette serre les lèvres. Il sait quon doit opérer! Il devrait au moins me soutenir! Mais il est déjà au bar avec ses amis!
Ah, ces hommes, secoue la tête Catherine, toujours les mêmes! Le chat et la souris!
Et cest blessant, répond Juliette. Lablation de lutérus, cest sérieux. Un petit geste dencouragement aurait fait du bien! Je lui ai déjà dit que javais peur, que javais besoin de son soutien, et il ne répond même plus depuis que je suis partie!

Catherine a dix ans de moins que Juliette, et manque dexpérience pour la consoler, alors la conversation séteint dellemême. Juliette ne dîne pas ce soir, ne prend rien avec elle, sachant quavant lopération il faut jeûner. Elle regarde le plafond en silence.

Elle se rappelle le jour où Victor sest cassé les deux jambes au travail. Elle le rendait visite chaque jour, prise dans le métro, lui apportait de la nourriture maison, des vêtements propres. Elle restait tard, le soutenait, puis ne rentrait chez elle quà minuit. Quand on lui a laissé sortir, elle a pris un congé pour laider, comme un écureuil sur un tournevis. Aucun mot, aucun regard, aucune pensée na manqué à son mari, qui buvait, cuisait des jus, appelait, envoyait des cœurs par SMS.

Pourquoi il me traite ainsi? sinterroge Juliette quand Catherine revient du dîner.
Ce nest pas seulement ton mari! sourit Catherine. Tout le monde fait ça! Les « consommateurs »! Ils apprennent à la maison à se mettre sur le cou des autres?
Je pousse mon mari depuis trois ans, via des connaissances, dans un poste plus copieux. Et il ne veut rien! Jusquà ce que je menace le divorce et les pensions alimentaires, il ne bouge pas dun poil!
Le tien travaille, répond Juliette.
Ton mari a dautres caprices, agiteelle les mains. Ce sont tous des exploiteurs! Sils ne sont pas tenus à leurs comptes, ils sinstallent sur votre cou, volent vos jambes, et vous font courir! Cest ce que jai compris!

Elle se demande si elle nest pas trop dure avec son mari, si lopération ne la pas rendue nerveuse.
Ça nempêche rien, dit Catherine. Et le fait que tu nentends plus aucune parole gentille de sa part, cest évident! Mon mari, même sil est nul, me ramène chaque jour des fruits, mappelle, menvoie des cœurs.

Juliette se recouvre dune couverture, la tête baissée.

Passer une journée sans manger, même si le corps le réclame, ce nest pas simple. Juliette essaye de se distraire avec Catherine, mais le médecin la envoyée faire des analyses dès le matin, alors Catherine nest là que par à-coups.

Le téléphone dans la main :
Les proches ne refuseront jamais de parler pour passer le temps, pense Juliette.
Son fils André ne répond pas, il envoie juste un message disant quil rappellera. Sa fille Amélie raccroche deux fois, puis le numéro devient injoignable.
De bons enfants, marmonne Juliette, perdue.
Ils ne répondent pas? demande Catherine, reprenant son souffle entre deux examens.
Imagine! sécrie Juliette. Ce nest pas si difficile de répondre à sa mère?
Les adultes? réplique Catherine. Ils vivent déjà séparés.
Oublieles, maman, ils ne reviendront que quand ils auront besoin de quelque chose! Ils ont quitté le nid, le vent les emportera! Mon aîné de seize ans ne me regarde plus du tout. Sils vivent séparés, les parents ne servent à rien! Au moins ils viendront aux funérailles!
Non, cest faux! On a de belles relations! assure Juliette. Alors pourquoi ne répondentils pas?

Catherine sen va, Juliette reste pensative.
«Vraiment, cest si difficile de trouver une minute pour parler à sa mère?» se ditelle. «Tous leurs appels récents portent sur largent, pas sur lamour.»

Tristement, elle se souvient des mots de Catherine : «Les oiseaux ont quitté le nid». Maintenant ils vivent leur propre vie, ne pensant aux parents que quand il leur faut quelque chose.

Elle rappelle son mari, aucune réponse. Elle envoie un message, il reste non lu.
Ah, Victor! murmureelle. Tu ne devrais pas être si paresseux!
En soirée il apparaît enfin, mandant:
«Où sont nos économies? Le salaire a disparu, on na plus rien!»
Il a reçu son salaire il y a trois jours.
Pourtant! sexclame Juliette. Un festin comme une montagne, du vin à profusion!

Elle ne répond pas, pensant quune petite attention de sa part aurait suffi. Mais il ne montre aucun signe de préoccupation.

Son frère Benoît répond à lappel, mais dit quil est occupé et raccroche.
Ce type, toujours occupé, dit Juliette.
Catherine nest plus là, Juliette nentend aucune réplique. Elle se rappelle les six mois où elle a vécu entre deux maisons après que la femme de Benoît la quitté, laissant les enfants. Juliette a tout géré: la mère, la cuisinière, la femme de ménage, tout, jusquà ce que Benoît trouve une nouvelle compagne. Elle a dû régler des conflits, parce que Benoît voulait que les enfants aiment sa nouvelle femme, alors quelle voulait que les siens restent les siens.

Un an et demi, jai essayé de les réconcilier, sans aucun remerciement. Et maintenant il est de nouveau occupé.
Quand Juliette rappelle le soir, seules des tonalités courtes et le clic se font entendre.
Merci, petit frère, pour la liste noire!

Il savait aussi que Juliette allait subir une opération difficile. Quand il a demandé à prendre les enfants pendant un mois, Juliette a refusé, invoquant lopération.

Sa sœur Nathalie ne lui consacre que cinq minutes, et seulement pour savoir comment il va:
Quand serastu de nouveau opérationnelle? Ma bellefamille arrive, une dizaine de personnes. On les loge à lhôtel, mais il faut les nourrir chez nous, avec abondance! Tu es notre seul espoir!
Je ne sais pas, Nathalie, répond Juliette. Lopération est compliquée. Deux à trois semaines dhospitalisation, puis un congé de convalescence. Les médecins disent quil faut au moins cinquante jours.
Non, non, ma sœur! Ce nest pas comme ça! Tu dois être prête en trois semaines, comme un éclair! Cest la famille du mari, ils sont plus importants que tout!
Nathalie, jai peur, avoue Juliette.
Allez, ne fais pas le drama! Bégue et! Jai besoin de partir!

«Questce que ça? Une opération «en bande»? Les complications peuvent arriver! Le diable sait ce qui peut arriver!», sécrie Juliette en regardant son téléphone. «Et ce chef cuisinier? Il a cinquante ans et na jamais cuisiné!»

Nathalie rappelle sans cesse la petite sœur pour faire la cuisine pour ses invités: collègues, amis du mari, fêtes diverses. Juliette ne quitte plus la cuisine depuis deux jours, mais personne ne linvite à la table.

Questce que tu vois? sindigne Nathalie. Ce nest pas une soirée ordinaire!

Lopération se déroule sans complications, mais lhôpital la garde deux semaines supplémentaires. Juliette ne rappelle personne. Personne ne pense à elle: ni le mari, ni les enfants, ni le frère, ni la sœur.

Après bien des réflexions, elle prend une décision décisive.

Juliette, questce que tu racontes? sénerve Benoît. On ta enlevé lutérus et le cerveau?
Ah, tu ten souviens! sexclame Juliette, ravie. Je pensais que plus personne ne se rappellerait de moi!

Elle se replace à la tête de la table.
Écoutez, mes chers parents! Jai passé deux semaines à lhôpital, et aucune âme na pensé à moi, à ce qui marrive! Pas mon frère aimant, pas mes enfants qui maiment plus que leur nouvelle mère, pas ma sœur qui ma toujours utilisée comme cuisinière gratuite, pas mon mari qui a tout dépensé, même nos économies pour la villa. Aucun de mes chers enfants na même appelé!

Un souffle de colère plane au-dessus de la table.
Toute ma vie, jai été prête à tout faire pour vous. Et au moment où jai besoin dune simple présence, vous avez disparu! Jai compris que je peux me débrouiller toute seule. Je ne veux plus être votre factrice, ni votre cuisinière.

Elle sadresse à chacun à son tour :
Victor, divorce et adieu! Tu quittes mon appartement!
Enfants, vous vivez votre vie? Continuez comme ça! Si vous avez besoin daide, appelez papa! Vous avez perdu votre mère!
Et vous, Benoît et Nathalie, je vous regarde déjà loin! Engagez des nounous et des chefs ailleurs! Assez!

Des voix sélèvent, choquées: «Tu es folle? Comment peuxtu?»
Tout leJuliette, le cœur libéré, referma la porte et séloigna, prête à vivre enfin pour ellemême.

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