«On va squatter chez toi jusqu’à l’été !» : Comment j’ai mis dehors la famille envahissante de mon mari et changé les serrures. Le visiophone n’a pas seulement sonné, il a hurlé, exigeant mon attention. Je jette un œil à l’horloge : sept heures du matin, samedi. Mon unique occasion de dormir enfin après la clôture du bilan trimestriel – certainement pas pour recevoir du monde. Sur l’écran s’affichait le visage de ma belle-sœur. Sylvie, la sœur de mon mari Philippe, avait clairement l’air de vouloir prendre d’assaut la Bastille ; trois tignasses hirsutes se profilaient derrière elle. — Philippe ! — hurlai-je sans décrocher. — Ta famille veut entrer, débrouille-toi. Il est sorti de la chambre, mettant son short à l’envers. Il savait qu’un ton pareil signifiait que ma patience envers sa famille était épuisée. Pendant qu’il bredouillait dans le combiné, j’attendais déjà dans l’entrée, les bras croisés. Mon appartement, mes règles. Ce 3 pièces en plein centre, je l’avais acheté et remboursé seule, longtemps avant le mariage, et je me voyais mal y héberger indéfiniment des invités. La porte s’est ouverte, et la troupe a fait irruption dans mon couloir impeccable, parfumé au diffuseur de luxe. Sylvie, encombrée de sacs, n’a même pas daigné me saluer. Elle m’a écartée du couloir comme si j’étais un meuble. — Eh ben heureusement qu’on est arrivés ! — a-t-elle soupiré, balançant ses bagages sur le carrelage italien. — Maud, tu restes plantée ? Mets la bouilloire, les enfants meurent de faim. — Sylvie, — ma voix était glaciale, et Philippe s’est ratatiné. — Qu’est-ce que vous faites ici ? — Philippe ne t’a pas dit ? — a-t-elle fait mine de s’étonner. — On est en plein travaux chez nous. Impossible d’y vivre, c’est sale, on doit changer les tuyaux, refaire les sols… On squatte ici une semaine, ça ne te dérange pas ? Vous avez de la place à ne plus savoir qu’en faire. J’ai jeté un regard à Philippe, qui fixait désespérément le plafond, comprenant qu’il passerait un mauvais quart d’heure. — Oui, une semaine, — ai-je tranché. — Pas un jour de plus. Pour la nourriture, débrouillez-vous. Les enfants ne courent pas partout, pas touche à mon bureau, et silence après 22h. Sylvie a roulé des yeux : — T’es pas commode, Maud. On se croirait à la prison de la Santé. Allez, où est-ce qu’on dort ? J’espère pas par terre. L’enfer a commencé. «Une semaine» est vite devenue deux, puis trois. Mon appartement, que j’avais décoré avec un architecte, était en train de virer taudis : montagnes de chaussures sales, désordre et gras dans la cuisine, Sylvie jouait à la châtelaine. — Maud, le frigo est vide ? Les enfants ont besoin de yaourts, nous on veut bien un peu de viande… Tu gagnes bien ta vie, tu pourrais penser à la famille ! — Tu as ta carte, va faire les courses, — ai-je rétorqué, sans lever les yeux de mon ordi. — Livraison dispo toute la nuit. — Radine, — grommela-t-elle en claquant le frigo. — On n’emporte rien dans la tombe. Mais le vrai point de rupture, c’est quand je les ai surpris dans ma chambre : le grand sautait sur mon matelas orthopédique flambant neuf, la petite… dessinait sur le mur avec MON rouge à lèvres Chanel édition limitée. — Hors de ma chambre ! — ai-je rugi. Sylvie a débarqué, a levé les bras au ciel : — Mais c’est rien, ce sont des enfants ! Bon, on a réfléchi : les travaux continuent. Du coup… on reste jusqu’à cet été ! Ça vous fait de la compagnie, non ? Philippe est resté muet. Une vraie carpette. J’ai serré les dents. Puis, un soir, Sylvie a laissé son portable sur la table. Écran allumé : un message de « Marina Location » disait : «Sylvie, virement effectué pour le mois prochain, les locataires aimeraient rester jusque fin août…» Suivi d’une notification bancaire «+ 1 000 €». Tout s’est éclairci. Aucun travaux. La profiteuse sous-louait son propre T2 pour encaisser, et squattait chez moi, économies sur la bouffe, les charges, tout. J’ai pris une photo, sans trembler. — Philippe, viens voir. J’ai montré la photo. Il a blêmi. — Peut-être une erreur ? — L’erreur, c’est que tu ne les as pas fichus dehors plus tôt, — ai-je calmement dit. — Demain midi, ils sont partis. Sinon, toi aussi. Sylvie a quitté l’appartement pour du shopping chic, enfants laissés à Philippe. Dès qu’ils sont partis : — Philippe, tu prends les enfants et tu vas au parc. Longtemps. J’ai appelé un serrurier d’urgence. Puis la police municipale. Nouvelle serrure, nettoyage intégral, j’ai tout balancé dans des sacs-poubelle de 120 L : fringues, jouets, cosmétiques. Tout sur le palier, prêt à partir. Quand Sylvie est revenue, chargée de sacs du Printemps : — C’est quoi ce cirque ? MAUD, t’es folle ? C’est mes affaires ! — Exactement. Récupère-les. Hôtel fermé. Elle s’est ruée vers la porte, stoppée net par le policier. — Résidente ? Justificatif ? — Mais… je suis la sœur de Philippe ! On est invités ! — Plus maintenant. — ai-je répondu sèchement. — Au fait, dis bonjour à Marina, et demande si tes locataires prolongent jusqu’en août. Sylvie est restée bouche bée. — Tu n’as pas le droit ! — Tu veux qu’ils fouillent les sacs ? On parlera aussi des loyers non déclarés, et d’un bijou disparu pour le reste. Elle a pâli. — Tu es une salope, Maud. Le Bon Dieu te le fera payer. — Dieu est occupé. Moi, je profite du calme retrouvé. Elle a embarqué ses sacs. Le policier, impassible, m’a souhaité bon courage. J’ai refermé la porte, savouré le claquement du nouveau verrou et le parfum du propre. Philippe est revenu, seul, bredouillant des excuses. — Encore une fois, Philippe… et tes valises les rejoignent sur le palier. Clair ? Il a hoché la tête, terrifié. J’ai dégusté mon café brûlant, dans le silence absolu de MON appartement enfin vide. La couronne ne me serre pas. Elle me va parfaitement.

«On va rester ici jusquà lété !» : Comment jai viré la famille sans-gêne de mon mari et changé les serrures.

Linterphone ne sétait pas contenté de sonner ; il avait poussé une véritable sirène dalerte, réclamant lattention de toute la résidence. Jai jeté un œil à lhorloge : sept heures du matin, samedi. Le seul jour où je pouvais espérer dormir enfin après avoir clos le bilan trimestriel et surtout pas le jour pour recevoir du monde.

Sur lécran, le visage de ma belle-sœur. Sophie, la sœur de mon mari Philippe, affichait lair déterminé dune révolutionnaire, et derrière elle sagitaient trois tignasses en bataille.

Philippe !, ai-je lancé dun ton qui ne présageait rien de bon, toujours sans décrocher le combiné. Cest ta famille, à toi de gérer ça.

Mon mari a surgi du lit, enfilant son short à lenvers en tentant de se faire oublier. Il savait que ce ton-là annonçait un orage. Pendant quil bredouillait à linterphone, je suis restée debout dans lentrée, les bras croisés. Cet appartement, un trois-pièces haussmannien au cœur de Lyon, je lavais acheté deux ans avant notre mariage, en saignant pour rembourser mon prêt. Je navais aucune intention de voir des étrangers envahir mon espace.

La porte sest ouverte en grand et une petite troupe a envahi mon couloir, tout juste nettoyé et parfumé par mon diffuseur à la fleur doranger. Sophie, chargée de valises, ne ma même pas saluée. Elle ma déplacée dun coup de hanche, comme si jétais un tabouret.

Enfin arrivés !, a-t-elle poussé avec un énorme soupir, déposant ses sacs sur mon carrelage italien. Pauline, tu comptes garder la porte toute la matinée ? Mets la bouilloire, les enfants meurent de faim !

Sophie, ai-je soufflé dune voix plate, tandis que Philippe rentrait la tête dans les épaules. Quest-ce que vous faites là, exactement ?

Ah, il ne ta pas dit ?, elle a pris lair dune martyre candide. On fait refaire tout à la maison ! Travaux, poussière, impossible dy vivre. On squatte ici une petite semaine. Avec tous ces mètres carrés, vous ne serez pas à létroit !

Jai lancé un regard catégorique à mon mari. Il étudiait le plafond, déjà résigné à sa condamnation du soir.

Philippe ?

Pauline, ce nest quune semaine Ma sœur, tu comprends Pas possible davoir les enfants dans la poussière

Une semaine, ai-je martelé. Sept jours exactement. Chacun sa nourriture, pas de courses pour tout le monde. Les enfants ne courent pas dans lappart, ne touchent pas aux murs et surtout, personne à moins dun mètre de mon bureau. Silence absolu après vingt-deux heures.

Sophie a levé les yeux au ciel, agacée :

Tu exagères, Pauline. On nest pas en prison. Bon, soit. Où on dort ? Jose espérer pas par terre ?

Cest ainsi que lenfer a commencé.

La « petite semaine » sest vite changée en deux. Puis trois. Mon appartement, conçu avec un architecte dintérieur, nétait plus quune porcherie. Les chaussures crasseuses sempilaient dans lentrée, mattendant en embuscade. La cuisine était en désordre permanent : taches de gras sur la pierre, miettes, flaques collantes. Sophie simposait comme chez elle, traitant la maison comme un hôtel avec personnel.

Pauline, tu comptes remplir un jour le frigo ?, ma-t-elle lancé un soir en le trouvant vide. Les enfants veulent des yaourts, et puis on mangerait bien un peu de viande avec Philippe. Tu gagnes bien ta vie, tu pourrais penser à tes proches, non ?

Tu as ta carte, des supérettes et UberEats, ai-je coupé net, sans quitter mon écran. Profite, livraison H24.

Radine, a-t-elle marmonné en claquant la porte du frigo si fort que tout a tremblé. Au cimetière ya pas de tirelire, souviens-toi.

Mais ce nest pas cette réplique qui a tout fait basculer.

Un soir, rentrée plus tôt que prévu du travail, jai retrouvé mes neveux dans ma chambre. Laîné sautait sur mon matelas orthopédique hors de prix. La petite dessinait sur le mur avec mon rouge à lèvres Chanel, édition limitée.

Dehors ! ai-je hurlé si fort quils ont déguerpi en panique.

Sophie a débarqué, regardant le carnage et la pommade écrasée, et na eu quun haussement dépaules :

Bah, ce sont juste des gamins. Un trait sur le mur ça se nettoie ! Et ton rouge à lèvres, cest un bout de gras coloré Tu ten rachèteras, tu ne vas pas en mourir. Au fait, avec cette équipe de clowns sur notre chantier, les travaux prennent du retard. On a pensé rester encore jusquà cet été. De toute façon, à deux ici, vous vous ennuyez !

Philippe fixait le sol, incapable dun mot.

Je nai rien dit. Jai filé menfermer dans la salle de bain pour ne pas commettre un délit à linstant.

Le soir même, Sophie est partie prendre une douche, laissant traîner son smartphone sur la table de la cuisine. Lécran sest allumé, affichant en larges caractères une notification dun certain « Marie Location » :

« Sophie, virement bien reçu pour le prochain mois. Les locataires sont ravis, ils veulent prolonger jusquen août ? »

Juste après, une alerte bancaire : « Crédit : +1100 ».

Le puzzle sest instantanément assemblé. Aucun chantier. Cette profiteuse loue son petit deux-pièces à des étrangers pour se faire de largent facile, et squatte chez moi à mes frais. Courses, factures, tout est pour moi, plus son loyer en prime ! Rentable, son business.

Jai pris mon téléphone. Jai photographié lécran. Mes mains, curieusement, étaient glacées et stables.

Philippe, dans la cuisine, sil te plaît.

Il est venu. Je lui ai montré la photo. Son teint a oscillé du rouge au blanc.

Pauline, cest sûrement une erreur ?

Lerreur, cest que tu ne les as pas encore fichus dehors, ai-je tranché. Tu as un choix. Demain midi, tout le monde dehors. Ou alors, demain, tu pars aussi, avec ta famille et ton cirque.

Mais ils vont dormir où ?

Ça mest égal. Sous un pont, au Ritz si ça leur chante. Je ne veux plus les voir.

Le matin, Sophie parade sans gêne, mannonçant quelle va « juste faire les boutiques » (sans doute avec largent de la location). Elle laisse généreusement ses enfants à Philippe, en congé exceptionnel.

Jattends que la porte claque derrière elle.

Philippe, emmène les enfants en balade, au parc. Pour longtemps.

Pourquoi ?

Pour que je fasse enfin un ménage de printemps virulent.

Dès quils sont sortis, jattrape mon téléphone. Appel au serrurier, puis à la police municipale.

Finie la comédie de lhospitalité. Le grand nettoyage commence.

« Cest sûrement une erreur ? » Le doute plaintif de la veille de Philippe résonnait alors que jassistais, sur le pas de ma porte, à la pose du nouveau barillet.

Pas derreurs. Juste une froide détermination.

Le serrurier, un grand type avec un tatouage sous la manche, opérait rapidement.

Belle porte. Mais là, avec ce verrou, il faut une disqueuse pour passer.

Cest le but. La solidité.

Largent du virement léquivalent dun bon dîner étoilé valait bien ma tranquillité. Ensuite, jai sorti des sacs-poubelle noirs, ultra solides, et tout fourré dedans sans état dâme : soutien-gorge de Sophie, collants enfants, jouets, biberons sétalaient sur le palier. Plus de tendresse. Un geste sec, la salle de bain vidée de la cosmétique de Sophie dans le sac.

En quarante minutes, le palier était noyé sous cinq sacs gonflés et deux valises esseulées.

Quand la police municipale est arrivée, dossier de propriété en main, je les attendais à la porte.

Bonjour, lieutenant. Propriétaire unique, ai-je dit en brandissant mes documents. Je demande à consigner toute tentative dintrusion de personnes non résidentes.

Le jeune agent, les yeux cernés, feuilleta sans enthousiasme mes papiers.

Cest de la famille, ça ?

Plus vraiment, ai-je répondu, sourire tranchant. On est passés en conflit ouvert.

Une heure après, Sophie débarque, chargée de sacs tout droit du Printemps, rieuse puis pétrifiée face à notre comité daccueil et la montagne daffaires devant chez moi.

Cest quoi ce cirque ? Pauline, tes folle ? Cest à moi tout ça !

Exactement, ai-je croisé les bras. Récupère et va-ten. Lhôtel est fermé.

Elle a tenté de forcer le passage, stoppée par lagent.

Madame, vous êtes résidente ? Preuve dhébergement ?

Je je suis la sœur de Philippe ! On est invités !, sest-elle tournée vers moi, le visage écarlate. Tu fais quoi, idiote ? Où est Philippe ? Jappelle tout de suite !

Appelle donc, ai-je consenti. Il ne répondra pas. Il explique à tes enfants pourquoi leur mère est si débrouillarde.

Elle a tenté, rappelé. Boîte vocale. Jai deviné que Philippe avait enfin compris le message ou avait simplement peur de perdre tout au divorce.

Tu nas pas le droit !, a-t-elle hurlé, laissant tomber un sac où glissait une boîte descarpins neufs. On a des travaux ! On na nulle part où aller ! Et mes enfants ?

Arrête ton cinéma, ai-je avancé dun pas, la dominant du regard. Dis donc bonjour à Marie et vérifie si tes locataires veulent bien rester jusquen août. Sinon, faudra virer tes pigeons pour emménager.

Elle a blêmi, bouche ouverte comme un poisson hors de leau.

Mais comment tu

Il fallait verrouiller ton téléphone, super-businesswoman. Un mois à squatter, ruiner mon appart et faire la marchande. Bien joué. Mais maintenant, écoute-moi.

Jai parlé calmement, chaque mot aussi net quun carreau de faïence neuve dans la cage descalier :

Tu prends tes affaires et tu disparais. Si je te recroise, toi ou tes enfants, à moins dun kilomètre de chez moi, je ferai un signalement fiscal. Location non déclarée = redressement. Et je déposerai plainte pour vol, qui sait ce quon va trouver dans tes sacs si les policiers regardent

Lancienne bague de ma grand-mère en sécurité dans mon coffre, mais elle nen savait rien. Sophie a blêmi encore.

Tu es monstrueuse, Pauline, a-t-elle crissé. Dieu te jugera.

Dieu a dautres chats à fouetter. Moi, par contre, jai enfin lappartement pour moi.

Elle a raflé ses sacs, lancé quelques injures, supplié un taxi en tremblant. Le fonctionnaire municipal sest contenté dun regard blasé, soulagé déviter un rapport.

Quand la porte de lascenseur sest refermée sur Sophie, ses valises et ses illusions, je me suis tournée vers lagent.

Merci pour votre service.

Tant que vous gardez de bonnes serrures, tout ira bien, a-t-il haussé les épaules.

Je suis rentrée et ai refermé la porte avec le son neuf dun verrou de qualité. Une odeur de javel flottait. Le service de nettoyage était déjà passé à la cuisine et sattaquait à la chambre.

Philippe est rentré deux heures plus tard. Seul. Il avait rendu les enfants à Sophie en bas, alors quelle chargeait son taxi. Il est entré, sur la défensive.

Pauline elle est partie.

Je sais.

Elle disait nimporte quoi sur toi

Je men fiche pas mal de ce que hurlent les rats quon jette du navire.

Jétais à la cuisine, appréciant un café fraîchement moulu dans ma tasse préférée, intacte. Plus aucune trace de rouge à lèvres sur le mur : tout avait été nettoyé. Le frigo nabritait que mes produits.

Tu savais pour la location ?, ai-je demandé sans croiser son regard.

Non ! Je te jure, Pauline ! Si javais su

Si tu avais su, tu naurais rien dit, ai-je lâché. Écoute-moi bien. Cest la dernière fois. Un seul autre écart de ta famille et tes valises finiront à côté des leurs. Tu as compris ?

Il a hoché la tête, nerveux. Il savait : cette fois, je ne plaisantais pas.

Jai avalé une gorgée de café.

Il était parfait.

Brûlant, fort, et surtout savouré dans le silence absolu de mon propre appartement.

Ma couronne ne me serre pas.

Elle est taillée sur-mesure.

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«On va squatter chez toi jusqu’à l’été !» : Comment j’ai mis dehors la famille envahissante de mon mari et changé les serrures. Le visiophone n’a pas seulement sonné, il a hurlé, exigeant mon attention. Je jette un œil à l’horloge : sept heures du matin, samedi. Mon unique occasion de dormir enfin après la clôture du bilan trimestriel – certainement pas pour recevoir du monde. Sur l’écran s’affichait le visage de ma belle-sœur. Sylvie, la sœur de mon mari Philippe, avait clairement l’air de vouloir prendre d’assaut la Bastille ; trois tignasses hirsutes se profilaient derrière elle. — Philippe ! — hurlai-je sans décrocher. — Ta famille veut entrer, débrouille-toi. Il est sorti de la chambre, mettant son short à l’envers. Il savait qu’un ton pareil signifiait que ma patience envers sa famille était épuisée. Pendant qu’il bredouillait dans le combiné, j’attendais déjà dans l’entrée, les bras croisés. Mon appartement, mes règles. Ce 3 pièces en plein centre, je l’avais acheté et remboursé seule, longtemps avant le mariage, et je me voyais mal y héberger indéfiniment des invités. La porte s’est ouverte, et la troupe a fait irruption dans mon couloir impeccable, parfumé au diffuseur de luxe. Sylvie, encombrée de sacs, n’a même pas daigné me saluer. Elle m’a écartée du couloir comme si j’étais un meuble. — Eh ben heureusement qu’on est arrivés ! — a-t-elle soupiré, balançant ses bagages sur le carrelage italien. — Maud, tu restes plantée ? Mets la bouilloire, les enfants meurent de faim. — Sylvie, — ma voix était glaciale, et Philippe s’est ratatiné. — Qu’est-ce que vous faites ici ? — Philippe ne t’a pas dit ? — a-t-elle fait mine de s’étonner. — On est en plein travaux chez nous. Impossible d’y vivre, c’est sale, on doit changer les tuyaux, refaire les sols… On squatte ici une semaine, ça ne te dérange pas ? Vous avez de la place à ne plus savoir qu’en faire. J’ai jeté un regard à Philippe, qui fixait désespérément le plafond, comprenant qu’il passerait un mauvais quart d’heure. — Oui, une semaine, — ai-je tranché. — Pas un jour de plus. Pour la nourriture, débrouillez-vous. Les enfants ne courent pas partout, pas touche à mon bureau, et silence après 22h. Sylvie a roulé des yeux : — T’es pas commode, Maud. On se croirait à la prison de la Santé. Allez, où est-ce qu’on dort ? J’espère pas par terre. L’enfer a commencé. «Une semaine» est vite devenue deux, puis trois. Mon appartement, que j’avais décoré avec un architecte, était en train de virer taudis : montagnes de chaussures sales, désordre et gras dans la cuisine, Sylvie jouait à la châtelaine. — Maud, le frigo est vide ? Les enfants ont besoin de yaourts, nous on veut bien un peu de viande… Tu gagnes bien ta vie, tu pourrais penser à la famille ! — Tu as ta carte, va faire les courses, — ai-je rétorqué, sans lever les yeux de mon ordi. — Livraison dispo toute la nuit. — Radine, — grommela-t-elle en claquant le frigo. — On n’emporte rien dans la tombe. Mais le vrai point de rupture, c’est quand je les ai surpris dans ma chambre : le grand sautait sur mon matelas orthopédique flambant neuf, la petite… dessinait sur le mur avec MON rouge à lèvres Chanel édition limitée. — Hors de ma chambre ! — ai-je rugi. Sylvie a débarqué, a levé les bras au ciel : — Mais c’est rien, ce sont des enfants ! Bon, on a réfléchi : les travaux continuent. Du coup… on reste jusqu’à cet été ! Ça vous fait de la compagnie, non ? Philippe est resté muet. Une vraie carpette. J’ai serré les dents. Puis, un soir, Sylvie a laissé son portable sur la table. Écran allumé : un message de « Marina Location » disait : «Sylvie, virement effectué pour le mois prochain, les locataires aimeraient rester jusque fin août…» Suivi d’une notification bancaire «+ 1 000 €». Tout s’est éclairci. Aucun travaux. La profiteuse sous-louait son propre T2 pour encaisser, et squattait chez moi, économies sur la bouffe, les charges, tout. J’ai pris une photo, sans trembler. — Philippe, viens voir. J’ai montré la photo. Il a blêmi. — Peut-être une erreur ? — L’erreur, c’est que tu ne les as pas fichus dehors plus tôt, — ai-je calmement dit. — Demain midi, ils sont partis. Sinon, toi aussi. Sylvie a quitté l’appartement pour du shopping chic, enfants laissés à Philippe. Dès qu’ils sont partis : — Philippe, tu prends les enfants et tu vas au parc. Longtemps. J’ai appelé un serrurier d’urgence. Puis la police municipale. Nouvelle serrure, nettoyage intégral, j’ai tout balancé dans des sacs-poubelle de 120 L : fringues, jouets, cosmétiques. Tout sur le palier, prêt à partir. Quand Sylvie est revenue, chargée de sacs du Printemps : — C’est quoi ce cirque ? MAUD, t’es folle ? C’est mes affaires ! — Exactement. Récupère-les. Hôtel fermé. Elle s’est ruée vers la porte, stoppée net par le policier. — Résidente ? Justificatif ? — Mais… je suis la sœur de Philippe ! On est invités ! — Plus maintenant. — ai-je répondu sèchement. — Au fait, dis bonjour à Marina, et demande si tes locataires prolongent jusqu’en août. Sylvie est restée bouche bée. — Tu n’as pas le droit ! — Tu veux qu’ils fouillent les sacs ? On parlera aussi des loyers non déclarés, et d’un bijou disparu pour le reste. Elle a pâli. — Tu es une salope, Maud. Le Bon Dieu te le fera payer. — Dieu est occupé. Moi, je profite du calme retrouvé. Elle a embarqué ses sacs. Le policier, impassible, m’a souhaité bon courage. J’ai refermé la porte, savouré le claquement du nouveau verrou et le parfum du propre. Philippe est revenu, seul, bredouillant des excuses. — Encore une fois, Philippe… et tes valises les rejoignent sur le palier. Clair ? Il a hoché la tête, terrifié. J’ai dégusté mon café brûlant, dans le silence absolu de MON appartement enfin vide. La couronne ne me serre pas. Elle me va parfaitement.
Enfin, j’ai trouvé mon bonheur