La peur de devenir belle-mère : Lise redoute d’épouser un veuf

La crainte de devenir belle-mère : Léontine redoutait dépouser un veuf.
Je me souviens encore de ces années lointaines où la belle-mère savait pertinemment que Léontine craignait dépouser le veuf, non pas à cause de la petite fille quil élevait seul ni de lécart dâge, mais par peur pure et simple de cet homme au regard froid, un regard qui perçait jusquau fond du cœur. Son cœur battait si fort, comme sil essayait de se protéger des flèches que lançaient ces yeux glaciaux. Léontine gardait les yeux baissés, de longs moments sans oser les relever. Et, quand elle le faisait, des larmes brillaient, prêtes à dévaler sur ses joues rougies par la honte.
Et ces larmes coulaient, telles des averses, sur ses joues empourprées. Ses mains tremblaient, ses petits poings serrés dans une attitude de défense contre la belle-mère et ce prétendant imposé. Mais la parole, traîtresse, trahit Léontine, qui répondit tout bas : « Jaccepte. »
Eh bien, voilà, cest décidé ! Comment refuser une telle maison, un tel mari ? fit la belle-mère. Il traitait sa première épouse comme une princesse, elle qui était frêle comme une brindille, toujours souffrante, toussotante. Quand ils marchaient, il avançait de trois pas, elle dun seul, elle devait souvent sarrêter, respirant comme une vieille locomotive, et lui la prenait tendrement dans ses bras, sans jamais de querelle, pas comme ton père, loriginal.
Alors quelle était enceinte, on ne la voyait presque jamais, toujours alitée ; et souvent cest lui-même qui veillait sur lenfant la nuit, tandis quelle saffaiblissait. Sa mère en parlait ainsi.
Mais toi, tu es robuste comme un navet ! Il te dorlotera, il saura tirer parti de ton intelligence. Tu sais faucher, filer, tisser, tu fais tout avec brio. Ce serait presque un péché de te donner à un jeune homme qui na pas encore montré toute la bêtise de sa jeunesse. Celui-là, on le connaît, son cœur est ouvert. Quelle chance pour toi !
Je préparerai de la bonne vieille goutte, on fera une petite veillée un veuf na pas besoin de noce tapageuse, inutile dirriter le souvenir de la défunte avec des danses. Il a voulu quon ne prépare pas de trousseau, la maison déborde de tout.
Jacques avait épousé sa première femme par amour, sachant bien que Pauline était de santé fragile, mais sa mère répétait que cétait un homme robuste qui avait besoin dune épouse, non dune enfant Mais ni les conseils, ni la raison, rien ne laurait détourné : il navait dyeux que pour Pauline.
On murmurait au village que Pauline lavait ensorcelé, car quel autre que quelquun sous emprise aurait sacrifié sa vie à une existence de maladies et de tristesse ? Les médecins disaient que les poumons de Pauline étaient si faibles que le moindre rhume virait à la bronchite, à lasthme, ou pire.
Jacques croyait que son amour ferait barrage à la mort et guérirait sa femme. Au début, tout se passa bien après leur mariage : ils étaient joyeux, reconnaissants à la vie, mais peu à peu la félicité laissa place à la fatigue. Quand Pauline tomba enceinte, sa faiblesse devint telle quelle ne pouvait plus ni laver le linge ni traire la vache, pas même brosser sa magnifique chevelure.
On disait que cétait « la grossesse », quaprès laccouchement elle reprendrait des forces. Jacques la soignait avec un dévouement sans faille, mais sa mère lui reprochait davoir amené une infirme à la maison. Jacques protégeait sa femme bec et ongles, repoussant même sa propre mère.
Pauline mit au monde une petite fille, et Jacques crut que leur bonheur renaîtrait. Un peu, mais pas pour longtemps. Un simple rhume fut le point de bascule, Pauline ne se remit jamais. Elle séteignait à vue dœil.
À lhôpital, le médecin fut direct :
Ses poumons ne tiendront plus.
Pauline comprit, elle navait plus beaucoup de temps. Dabord elle tint bon, sefforçait de sourire, mais ses yeux trahissaient la douleur, langoisse pour le lendemain, pour sa fille.
Son extrême maigreur, ses omoplates saillantes, ses doigts devenus des brindilles parlaient deux-mêmes : la mort rôdait tout près.
Se sentant partir, Pauline demanda à son mari découter sa dernière requête.
Nul homme ne peut défaire les volontés du Bon Dieu. Notre amour sest épuisé à lutter contre la mort, je nai plus la force Je vous demande pardon à toi et à la petite. Ma vie na été quune suite de souffrances, je vous ai fait souffrir aussi.
Jacques prit ses mains décharnées, les porta à ses lèvres, comprenant au rythme de son souffle haché quil lui restait à peine quelques instants à vivre.
Pauline, dune voix faible, parla de son amour, de ses soucis pour lenfant, puis ajouta :
Épouse Léontine, cest une brave fille, elle sera bonne épousée, et aussi bonne mère. Elle a, elle aussi, connu bien des épreuves, élevée par des marâtres et des pères indignes. Sa vie ma touchée et ma propre mère connaît bien sa famille, sait lire dans les cœurs.
Léontine est douce, travailleuse, patiente, jamais elle ne fera de mal à la petite, elle taimera aussi. Sois envers elle ce que tu fus pour moi, traite-la avec tendresse, comme si jétais encore présente dans sa chair. Pardonne ces paroles ce nest pas seulement mes poumons qui sont obscurcis, mais mon âme aussi dinquiétude pour notre fille. Mais lavenir, cest Dieu qui le décide. Prends garde, nattriste pas notre fille, ou je te maudirai de lau-delà.
Tandis quelle serrait faiblement la main de Jacques, ses larmes coulaient, il sentait la vie senvoler de sa bien-aimée. Son visage paisible, angélique, était tourné vers Dieu, la main serrée dans la sienne, puis plus rien.
Il lembrassa des pieds à la tête, chuchotant quil lui obéirait jusquau dernier souffle. Cest pour cette raison quun an après, il demanda la main de Léontine.
La mère de Jacques la grand-mère appuya cette décision. Elle aussi, malade, sentant sa fin venir, voulait sassurer que sa petite-fille et son gendre connaîtraient encore un peu de bonheur.
Elle connaissait toutes les épreuves traversées, à en prier Dieu et remercier Jacques pour la bonté envers sa fille.
Comme dans un brouillard, les fiançailles arrivèrent. Voyant combien sa petite-fille souffrait de labsence de sa mère, Jacques décida de faire ce dernier pas. Il observa Léontine qui lui semblait si humble, docile, gracieuse, presque le double de Pauline. Les mêmes tresses, le même sourire, la même démarche.
Parfois, il lui prenait lenvie de sapprocher pour lenlacer, en silence, le temps de se remémorer lombre de sa femme. Léontine, quant à elle, ne sut jamais vraiment pourquoi elle accepta dépouser Jacques. Peut-être fatiguée dêtre la servante de la marâtre, usée par les cris contre son père ivrogne ou les moqueries de ses demi-sœurs, ou bien par pitié pour la fillette de Jacques.
Mais, acceptant ce mariage, elle comprit quelle aurait à franchir une épreuve de plus : apprendre à aimer Jacques.
Après les fiançailles, Jacques voulut présenter sa fille à Léontine.
Victoire, la grand-mère, ne quittait guère la maison, consacrant toute son attention à la petite Aline. Chaque minute, chaque seconde même, elle sémerveillait dAline. Parfois, la nuit, son époux la surprenait penchée sur sa fille, murmurant sans doute des conseils pour laccompagner dans la vie après son départ.
Jacques avait le cœur serré à lidée de ce que Victoire avait bien pu confier à leur enfant lors de ces nuits. Aline nétait pas une enfant sociable, elle sattachait seulement à son père, sa mère, sa grand-mère, et cette autre vieille femme bougonne.
Jacques fit donc venir Léontine chez lui. La fillette ne fut pas effrayée, au contraire, elle se mit aussitôt à séduire la nouvelle venue, lui montra ses jouets, lui demanda de jouer avec elle, chercha ses caresses et lui adressa de jolis sourires malicieux. Léontine, attendrie, la prit plusieurs fois dans ses bras et réajusta de la main ses beaux cheveux soyeux tout à fait ceux de sa mère.
Je pourrais te coiffer, ma belle, tu ressemblerais à une princesse.
Jacques observait, le cœur gonflé de joie, cette complicité naissante. Il avait craint lentrée de Léontine dans leur foyer ; Aline ne cessait de demander sa maman, espérant toujours son retour, courant à lentrée dès quun visiteur frappait.
Il avait tenté dexpliquer, mais à quatre ans, Aline navait pas besoin dexplications, elle avait besoin de chaleur, de tendresse maternelle. Jacques savait que, malgré tout son amour et son dévouement, jamais il ne remplacerait cette douceur, cette chaleur-là.
Il redoutait de se tromper sur Léontine. Mais lorsquil vit les larmes perler sur les lèvres dAline à lidée que Léontine sen aille, son cœur sapaisa.
Aline prit la main de Léontine, lentraîna dans sa chambre, découvrit la couverture de son lit, tapota très sérieusement les oreillers et, folle de joie, commença à sauter jusquau plafond.
Léontine se souvint alors de lépoque où une marâtre était entrée dans sa propre vie, des reproches reçus pour un morceau de pain, des rares sucreries offertes en secret seulement à ses demi-sœurs, des punitions infligées pour quelque tâche mal faite, des vêtements rapiécés à porter, des soirs à recouvrir dun drap son père endormi divresse, le cœur gros de pitié ; elle se souvint des mots durs de la marâtre, des malédictions jetées à la volée La gorge nouée, elle sapprocha dAline.
Elle la serra fort, fort, puis sallongea près delle jusquà ce que la fillette sendorme dun sommeil paisible. Jacques, submergé de bonheur, ne savait comment exprimer sa gratitude envers Léontine. Ils burent du thé ensemble, un long moment, les yeux dans les yeux, souriant doucement. Il ne la renvoya pas chez elle ce soir-là.
Non, Léontine demeura. Une épouse doit rester au foyer, là où lattend le destin, là où naît une nouvelle tendresse.

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La peur de devenir belle-mère : Lise redoute d’épouser un veuf
Heureusement, au moins j’ai eu de la chance avec ma femme ! — Lydie, j’ai posé ma lettre de démission ! — téléphone Paul à sa femme. — Tu acceptes un retraité au chômage ? — On verra comment tu te comportes ! — répond Lydie. Le professeur Oleg Paulovich Cherbakov, docteur ès sciences enseignant dans une des plus grandes universités de Paris, reçoit un courriel exigeant qu’il attribue la meilleure note en mathématiques avancées à cinq étudiants. Un paradoxe effarant : la meilleure note exigée en mathématiques supérieures… Le professeur, âgé et élevé dans la meilleure tradition républicaine — « il vaut mieux mourir debout que vivre à genoux » — se retrouve confronté à cette injonction venue du rectorat, qui, plutôt que d’exiger une version contraire, lui commande de céder. Bref, mets cinq ! Avec mention, si possible ! Et la vie sera belle… Professeur fatigué, malade — diabète, hypertension et surpoids après soixante-dix ans, mais qui s’en soucie ? Ses étudiants ne l’aimaient pas, non — ils le haïssaient ! Et lorsque Lydie, sa femme, décida de consulter sa page d’avis, elle manqua d’avoir une attaque, et pas de joie, mais de stupeur. Insultes à toutes les lettres de l’alphabet, tout ça parce qu’il était exigeant et ne notait que sur le mérite. Et, selon la nouvelle génération, il n’aurait pas dû faire ça — puisqu’ils payaient leurs études ! Comment ça, il fallait aussi avoir quelque chose dans la tête ? On imagine combien les dirigeants de l’institut avaient touché pour distribuer de telles directives… Pourtant, le professeur, fin observateur et amateur de sarcasmes, a tout de suite compris d’où venait le pot-de-vin — et a refusé le « cadeau » dans une élégante formule : « Celui qui vous paie en liquide finit souvent par finir au pénal ! » Il resta sans argent, mais avec un grand sentiment de satisfaction morale, si caractéristique des citoyens républicains de la vieille école. Le professeur, c’était un « bon costaud à la française », solide, fiable, à la différence de nos héros perdus dans la forêt… Là est la morale : reste chez toi — pourquoi courir les bois comme le Petit Chaperon rouge ? Oleg Paul ne cherchait jamais les aventures — mais elles le trouvaient. En poste depuis des décennies, sa charge avait diminué… mais les ennuis grandissaient. Les jolies secrétaires du département récitaient chaque jour les exigences montantes de la direction, tandis que la paie stagnait. Il aurait fallu depuis longtemps une prime de pénibilité pour les enseignants ! Elles n’y connaissaient rien en mathématiques, comme la plupart des responsables d’établissement. Pour gérer, pas besoin de savoir — il suffit de rédiger ! Où est le rapport annuel ? Allez, secoue-toi, professeur ronchon ! On le regardait de haut : que peut-on attendre de ce dinosaure ? Il ne sait même pas ce que veut dire « gênant » et ne s’exclame jamais « trop stylé » ! Et son pantalon, franchement ? Pourquoi pas des jeans comme tout le monde ? Le travail n’apportait plus que de la lassitude : la joie, c’était la famille — sa femme adorée, deux fils et cinq petits-enfants. Avec Lydie, c’était une longue histoire… Elle n’avait pas aimé au départ l’étudiant de maths. Lui, amoureux dès le premier regard, finit par la convaincre. Malgré le froid, Oleg lui apporta cinq œillets emballés dans du journal — le chic de l’époque. Première rencontre, entre poésie et prosaïsme : « Tu as mis un pantalon chaud ? » — de quoi rougir ! Plus tard, leur seconde rencontre, après quatre ans, les réunit. Et maintenant, à vingt-cinq ans, Lydie n’était toujours pas mariée — aucune opportunité crédible ! Et les souvenirs du pantalon chaud lui faisaient sourire… Entre-temps, Oleg était devenu maître de conférences avec une belle chapka en loutre, bien mieux que toutes les fourrures bas-de-gamme. Non, Lydie n’était pas vénale, elle le vit simplement autrement, libérée du malaise de la première fois. Ils se marièrent, elle devint le pilier du mathématicien. Et à chaque heure difficile, il pensait à elle : quel bonheur de l’avoir ! En ce jour, il attend le quorum pour sa leçon : trois présents sur quinze. Mais comme on disait : paye et tout ira bien ! Attendre n’était plus possible, il commence… Un étudiant entre, en retard, venant « des toilettes » — pour trente minutes ! Audace sans limite. Lecçon continuée, mais les décisions du professeur sont réfléchies et responsables. Lors du contrôle, le même étudiant ne sait rien, mais fait partie des cinq auxquels il « faut » mettre la meilleure note. Il se contente de fixer le prof, certain de son bras long. Mais Paul refuse l’arrangement, donne la feuille sans note, propose une nouvelle chance… et envoie un mail au recteur : les cinq, c’est vous qui les mettrez ! Il pose aussitôt sa démission, décidé à ne plus revenir, quitte à briser son dossier de carrière ! Tant pis pour eux — Paul était leur seul professeur de mathématiques supérieures… — Lydie, j’ai posé ma lettre de démission ! — annonce-t-il à sa femme. — On verra comment tu te comportes ! — répond Lydie. — Tu veux des choux farcis ou du poisson pour dîner ? — Puisque je suis un bon élève, fais donc des choux farcis ! — choisit Paul. Et ajoute, fidèle à son habitude : — Il fait froid, si tu sors, mets un pantalon chaud ! — Moi aussi, je t’aime ! — lui répond doucement Lydie.