Mais je n’aimais pas mon mari.

Deux femmes à peine connues, assises sur un banc près dune tombe, se retrouvent à parler après avoir travaillé chacune sur des sépultures différentes. Lune porte un béret gris, lautre saccroche à son foulard noir.

Vous parliez de votre mari? demande la première, en désignant une plaque commémorative où un portrait de lhomme porte un chapeau de marin.

Mon époux Cela fait déjà une décennie que je ne parviens plus à laccepter, je suis épuisée, je ne trouve plus la force. Jai pourtant aimé cet homme passionnément répond la seconde, ajustant les extrémités de son foulard sombre.

Un silence lourd sinstalle. La première pousse un soupir, puis, dune voix cassée, ajoute :

Moi, je nai jamais aimé mon mari.

Linterlocutrice tourne la tête, intriguée :

Combien dannées avezvous partagées ?

Nous nous sommes mariés en 1971, comptez comme vous voulez.

Et pourtant vous dites ne pas laimer, après tant dannées

Cest par rancune que je me suis mariée. Jaimais un autre garçon, mais il sest tourné vers sa camarade, alors jai pensé «faisonsnous avancer». Et voici Yann, le «brideau», qui ma suivie partout, qui mattirait, et

Que sestil passé alors ?

Jai failli fuir le jour même du mariage. Le village chantait, et moi je pleurais. Jai cru que ma jeunesse séteignait. Mais quand je lai vu, il était petit, trapu, avec des cheveux clairsemés et des oreilles pointues. Son costume était trop grand, comme une selle sur une vache. Il souriait, heureux, et ne lâchait pas mon bras je me suis sentie coupable.

Et après ?

Nous avons emménagé chez ses parents. Ils soufflaient sur nous comme des poussières. Jétais ronde, les yeux couleur prune, les cheveux en tresse, le corps qui déchirait les coutures de ma robe. Tout le monde voyait que nous ne formions pas un couple.

Le matin suivant, même mes souliers étaient lavés par la mère de Yann. Je criait, je commandais, je me plaignais delle, parce que je me sentais pitoyable. Je naimais pas et rien ne marchait, qui voudrait dune bellefille comme moi?

Un jour, Yann propose : «Allons travailler sur le réseau ferroviaire du Nord, gagner un peu dargent, nous séparer de nos parents.» Jai donc suivi le vent. On a été intégré à un détachement qui partait dAmiens, puis, après un court trajet, vers la frontière alsacienne. Les femmes furent placées dans un wagon, les hommes dans un autre. Yann navait plus de vivres, je navais quun sac, et les passages entre les wagons étaient inexistants.

Je me suis liée damitié avec les autres femmes, la joie régnait autour de la table: on partageait les tartes que ma mère avait préparées pour le voyage. À la gare, Yann arriva, affamé, et moi, embarrassée, lui mentis en disant que tout était épuisé. Il me rassura, me sourit, et repartit vers son wagon, sûr de ce quil disait: «Il y a de quoi se sustenter dans le train.»

Je le criai à travers le couloir, le voyant séloigner. Il était timide, incapable de prendre du pain aux autres, il préférait se taire. En quelques minutes, je lai oublié.

Arrivés à la petite auberge du poste, on nous a mis dans une salle commune : trentecinq femmes et jeunes filles dans une même pièce, les hommes séparés. On nous avait promis plus tard des chambres familiales, mais je nen voulais plus. Chaque fois quil apparaissait, je faisais semblant dêtre occupée, pressée, comme si je navais pas le temps. Les autres femmes me reprochaient mon attitude: «Tu es mariée, alors pourquoi»

Je me suis juré de divorcer. Aucun enfant nétait né, nous navions même pas survécu deux ans ensemble, et lamour nexistait pas. Par pitié, je passais parfois la nuit dans le même dortoir avec lui.

Un jour, le charismatique Grégoire, grand, à la chevelure bouclée, est apparu sur le chantier. Nous travaillions comme maçonnes, les nuits étaient longues, mais les rations étaient généreuses: bière belge, oranges, saucisson jamais vu chez nous. Des concerts étaient organisés, et on dansait dans le hangar.

Cest là que nos regards se sont croisés. Les filles le présentaient, il a jeté un œil à moi, et voilà que je suis tombée amoureuse, brûlante. Yann, jaloux, essayait de me retenir, mais mon cœur tournait autour de Grégoire. Jai annoncé :

Je divorcerai de toi.

Nous avons eu une petite cabine séparée, les cloisons fines mais présentes. Yann restait toujours à proximité, son ombre me suivait, mais je ne pensais plus à lui.

Grégoire et moi avons commencé une liaison discrète. Un jour, il a avoué à sa compagne Katia quil était enceinte de moi, et il sest mis à me traiter comme une brute, maccusant dêtre la cause de son malheur. Une dispute éclata à la station, il sest battu, et Yann a été transporté à lhôpital. Jy suis allée, jai crié contre le conducteur qui lavait mené là, mais il na rien pu faire.

À lhôpital, Yann était allongé, le visage bleu, le bras gonflé comme une jambe dhomme. Jai demandé :

Pourquoi être entré en scène?

Parce que je taime! sestil exclamé.

Je me suis sentie désolée pour lui, pour les femmes enceintes quon renvoie du chantier, pour les enfants qui ne sont pas attendus. Jai compris que je ne pouvais plus vivre sans lui.

Il sest levé sur des béquilles, nous sommes restés près de la fenêtre, il portait un pyjama de vieux patient, le regard perdu. Il ma dit :

Ne divorce pas, partons, mon enfant sera à nous.

Jai répondu :

Pourquoi?

Parce que je taime, atil répliqué.

Je suis partie, le cœur serré, mais lespoir dune vie meilleure avec un enfant au milieu du froid sibérien. Nous avons déménagé en BasseSavoie, Yann, discret, a trouvé du travail grâce à son diplôme dingénieur en mécanique. Il est devenu chef déquipe sur les pompes hydrauliques, revenait toujours avec des cadeaux gourmands.

Jai une femme disaitil, enceinte.

Je cachais les yeux, et dans la maternité, jai découvert que le fils de Grégoire était noir comme le charbon. Yann na jamais montré démotion, il souriait, les larmes retenues. Un an plus tard, jai donné naissance à Maxime, nommé daprès le père, mais cétait Yann qui la élevé. Aucun sentiment ne subsistait: ni amour, ni haine. Les enfants grandissaient, je ne pensais quà les nourrir.

Un jour, en voulant laver le linge, jai hésité à prendre le seau. Les hommes se moquaient: «Le chef lave le linge?» Il a répliqué :

Leau est glacée. Mieux vaut que la femme tombe malade? Quils disent ce quils veulent!

Je lai arraché du seau, furieuse, son amour excessif me rendait folle.

Maxime, à treize ans, était inscrit à la police locale. Jai rencontré un agent, Pierre, gentil, célibataire, qui sentendait bien avec lui. Il ne respectait pas son père, Yann, qui était trop mou. Maxime fuyait les coups, et je me battais parfois pour le protéger.

Yann a été envoyé à Paris pour des études, puis à Lyon pour un travail. Il a refusé de partir, je lai supplié: «Vasy.» Il est parti, amer. Un policier, Serge, ma conseillé de divorcer, de me libérer.

La femme en foulard noir, toujours silencieuse, a essuyé ses larmes :

Pourquoi pleurezvous? demandaije.

La vie est une vague qui parfois nous submerge. atelle murmuré.

Je lui ai raconté que Yann mavait écrit une lettre, que je conservais encore. Il y avouait que je navais jamais aimé, que je ne faisais que supporter. Il promettait de menvoyer la moitié de son salaire, de me souhaiter le bonheur. Aucun ressentiment, seulement la douleur quil gardait pour lui.

Le vent dautomne soufflait, les feuilles tombaient autour de nous. Une autre femme, Mireille, sest jointe à nous, et nous avons parlé de nos vies brisées, de nos souvenirs, de la façon dont lamour peut survivre même au cœur des graves.

Finalement, le vieux couple est retourné à la tombe, le regard fixé sur la pierre où le nom de Yann était gravé. La femme en béret gris a levé la main, a fait signe à son amie et à lhomme qui laccompagnait, puis a murmuré :

Le bonheur, cest aimer et être aimé.

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

four × four =

Mais je n’aimais pas mon mari.
Je ne te laisserai à personne