**Journal Intime**
*Je ne te donnerai à personne.*
Inès, mettons les choses au clair dès maintenant. Je moccuperai de toi, et toi, en échange, tu ne prétendras à rien. Tout reviendra à mes enfants. Daccord ? me demanda mon nouveau mari, le regard insistant.
Daccord, Marius, répondis-je dans un soupir.
Cétait il y a cinq ans.
Je navais jamais vraiment voulu me marier. Jétais bien seule. Une égoïste, peut-être. Javais un bon travail, un appartement, une amie, un chat. Que demander de plus ?
Pourtant, le temps passait. Tout le monde autour de moi trouvait mari et enfants. Ma meilleure amie, Amélie, était partie vivre en Allemagne avec sa famille.
Dès que je croisais une connaissance, la question tombait : « Alors, cest pour quand ? »
Que répondre ? Déjà été mariée ou toujours en attente ?
Puis jai rencontré un homme. Je me suis dit : pourquoi pas ? Changer de statut. Passer de vieille fille à femme mariée. Jai séduit mon Olivier, il na pas eu le temps de réagir. Cétait un bon garçon, docile, calme, qui cuisinait bien. Un seul problème : je ne laimais pas. Et je ne pouvais pas me forcer. Il faisait tout pour me plaire, je le sentais, mais
Nous avons vécu ensemble trois ans. Puis Olivier est mort subitement. Il navait même pas 35 ans. Son cœur a lâché. La mort ne prévient pas. Les remords mont rongée. Je me suis jugée froide, incapable daimer. Jai juré : plus jamais de mariage.
Amélie mappelait, vantant sa vie en Allemagne, minvitant à la rejoindre. Jai pris lavion pour Düsseldorf. Tout était nouveau.
Amélie parlait sans cesse de son quotidien.
Inès, ce soir, nous sommes invités à lanniversaire du patron de mon mari. Tu viens ? Je lui ai parlé de toi. Marc a hête de te rencontrer. Je lui ai montré ta photo, disait-elle, excitée.
Tu es folle ? Pourquoi jirais ? Un Allemand. Non ! protestais-je.
Mais tes complètement bête ! Marc est un homme formidable ! Divorcé, deux fils adultes. Ne rate pas ça, Inès ! insistait-elle.
Bon, je réfléchirai, cédai-je. Qui aurait su, alors, combien je lui en serais reconnaissante plus tard ?
Pas besoin de réfléchir ! On va te marier avec lui ! lança-t-elle soudain.
Jeus limpression que tout était déjà décidé. Bon, jirais. Je ne voulais pas vexer mon amie.
Le soir même, Amélie, son mari et moi sommes allés chez Marc.
Un homme charmant, la cinquantaine, nous a accueillis chaleureusement. Jétais stupéfaite. Mon prétendu marié était si séduisant. Marc ma baisé la main, ma invitée à table. Jétais prête à lépouser sur-le-champ. Toute la soirée, nous avons échangé des regards, souri, plaisanté.
Dailleurs, Marc parlait assez bien français. Sa grand-mère était originaire de Lyon. Parfait ! Nous avions tant de sujets en commun.
Nous avons échangé nos numéros. Au cas où. La vie est si imprévisible.
Après ce séjour, je suis rentrée chez moi, le cœur léger.
Dès lors, je ne pensais plus quà Marc. Je voulais aimer et être aimée. Il mappelait souvent. Nos conversations duraient des heures. On aurait dit que nous nous connaissions depuis toujours.
Et puis, Marc ma demandé en mariage. Sans hésiter, je me suis envolée pour Düsseldorf.
Marc mattendait à laéroport avec un somptueux bouquet de roses rouges. Mon futur mari sest mis à genoux devant moi. Jétais rouge de honte. Les passagers observaient la scène. Marc ma offert les fleurs, ma embrassée passionnément. Puis il ma portée jusquau taxi. Les témoins ont applaudi, souriants.
Nous sommes arrivés chez Marc. Trois jours damour fou, de folie, sont passés en un éclair. Une étincelle. Nous navions pas besoin de parler. Tout était clair.
Ensuite, Marius ma présentée à ses fils et à sa mère. Ce fut un choc.
Ses deux fils mariés mont dévisagée avec méfiance, comme si jétais une intruse. Sa mère, centenaire, trônait dans son fauteuil roulant, fière et immuable. Ni les fils ni la mère ne parlaient français.
Je me suis dit : me voilà avec une joyeuse famille. Quelle idée ! Marc a senti mon malaise. Mais les présentations étaient faites, place au repas. Pas besoin de discuter. Juste goûter aux spécialités locales.
Dieu merci, tous vivaient séparément. Les fils habitaient une autre ville, la mère était en maison de retraite. Elle avait bel et bien 93 ans. Une fois installée, après le mariage, Marc ma posé ses conditions. Tout irait à ses fils après sa mort. À moi, des funérailles dignes. Jai accepté. Tout était notarié.
Mais ses fils ne mont pas crue. Ils ont tout fait pour perturber notre paix. Pas un instant de répit. Marc memmenait chaque semaine les voir. Et il fallait rendre visite à sa mère toutes les semaines. Je supportais tout en silence.
Je ne travaillais pas, mais je voyageais en Europe deux fois par an. Et surtout, jaimais mon mari. Les bons moments surpassaient les mauvais.
Quatre années ont passé ainsi. Puis Marc est tombé malade. Gravement. Alité. Les soins, les visites à sa mère, les tensions avec ses fils, tout reposait sur moi. La vie sest figée. Un an de maladie, de veille incessante. Marc a changé son testament en ma faveur. Je nen savais rien.
Ses fils, eux, ont frappé à notre porte dès le lendemain. La discussion fut tendue. Ils suppliaient leur père de revenir sur sa décision. « Les femmes vont et viennent, mais les fils restent. Rien ne compte plus que le sang. »
Jobservais, silencieuse. Marc semblait épuisé. Jai demandé à parler. Je maîtrisais désormais lallemand.
Ne vous inquiétez pas. Je ne veux rien, sauf votre père. Juste quil guérisse. Je nai jamais rêvé dhéritage.
Les fils ont appelé leurs femmes. Elles attendaient dans le jardin, assises sur un banc. Deux épouses, au regard interrogateur. Leurs maris ont hoché la tête. Marc les a fait sortir, sauf moi.
Inès, tu renonces vraiment à tout ? Pourquoi ? Tu te retrouverais seule, sans rien.
Toi seul comptes. Le reste na pas dimportance. Guéris, Marius ! dis-je, les larmes aux yeux.
Cétait vrai.
Marc a repris espoir. Quand je lui ai annoncé que nous attendions un enfant, il a retrouvé la santé.
Nous avons eu une fille, Hélène. Marc a voulu lappeler comme sa mère, qui fêtait beaucoup dannées. Je nai pas protesté.
Marc adorait notre Hélène. Ses fils la détestaient. Une héritière de plus. Jai alors demandé à Marc de léguer tout à ses fils. Gardons juste la maison. La paix avant tout.
Marc na pas discuté.







