Je nai plus supporté les caprices de ma bellemère pendant le réveillon et je suis partie chez ma copine.
Qui a découpé la salade comme ça ? Regarde les dés, ils sont aussi gros que des cornichons géants! Aucun ne tiendra dans la bouche. Je tai répété cent fois que la coupe doit être fine, gracieuse, pour que le goût se libère, pas comme si on lavait haché à la hache! la voix de Marceline Dubois résonnait plus fort que le bruit du téléviseur où Victor Lemoine, encore une fois, préparait sa fameuse séance de sauna.
Mélisande resta figée, le couteau suspendu au-dessus du bol de carottes cuites. Il était quatre heures de laprèsmidi, le 31 décembre. Son dos bourdonnait comme si elle venait de décharger un wagon de charbon, et ses pieds, chaussés de pantoufles usées, tremblaient sous la douleur dune petite coupure fraîche.
Marceline, prit-elle une respiration profonde, essayant de ne pas laisser son ton vaciller sous la montée dune hystérie, ce sont des dés ordinaires, standards. Cest comme ça que nous les faisons toujours. Si ça ne vous convient pas, ne mangez pas cette salade. Nous avons trois autres salades.
Ne pas manger? sexclama la bellemaman, la main agrippant le bord du sucrier, presque le faisant basculer. Cest quoi ce ton avec la mère de mon fils? Je suis venue pour fêter, unir nos familles, et tu me traites comme un morceau de pain! Victor! Tu entends comment ta femme me parle?
Victor, assis dans le salon à démêler des guirlandes, poussa un soupir résigné. Il détestait les conflits, alors il adoptait la stratégie de lautruche: la tête dans le sable, attendre que la tempête passe.
Maman, cria-t-il depuis le canapé, coupe un peu plus finement, tu as peur? Elle veut le meilleur pour vous. Elle était chef cuisinière, elle sait mieux.
Jétais responsable de la cantine! senorgueillit Marceline, redressant un énorme broche; mes normes dhygiène étaient plus strictes que des dents de requin. Et toi, Mélisande, ta cuisine ressemble à un dépotoir, tes torchons tachés servent à essuyer tes mains. Cest de la saleté!
Mélisande reposa le couteau. En elle, une colère lente mais sûre commençait à bouillonner, celle qui finit toujours par des conséquences irréversibles. Ce nétait pas le premier Nouvel An avec sa bellemaman, mais il semblait le plus lourd. Marceline était arrivée deux jours plus tôt, prétendant aider, mais en réalité inspectant chaque recoin, jugeant: la bru désordonnée, le fils mal nourri, aucun petitenfant (car la bru était manifestement égoïste), et un appartement sans goût.
Le torchon est propre, je lai sorti ce matin, il a juste reçu une goutte de jus de betterave, répliqua calmement Mélisande. Marceline, pourriezvous quitter la cuisine? Il faut que je rôtisse le canard, il fait chaud et étouffant ici.
Le canard? fronça les sourcils la bellemaman, méfiante. Tu las mariné à quoi? À la mayo comme lan passé? Cest vulgaire! Il faut le tremper deux jours dans une sauce aux airelles et au genévrier. Je tai envoyé la recette sur le groupe familiale. Tu nas pas lu?
Je lai mariné à ma façon, avec des pommes et du miel. Victor adore.
Victor naime que ce que tu lui as imposé! Tu as ruiné son estomac avec tes inventions. Il a sûrement déjà la gastrite, regarde comme il est pâle. Moi, je lui faisais des boulettes à la vapeur, des soupes lisses
Mélisande sentit le canard prête à senvoler hors du four, voire vers la tête de la «deuxième mère».
Bon, cest fini, essuyatelle ses mains sur le tablier. Le canard va au four, les salades sont prêtes, il ne reste plus quà dresser la table et me mettre en ordre.
En ordre? lança Marceline dun regard scrutateur. Tu devrais au moins faire un masque de concombre, sinon Victor te regarde comme si tu étais un lavevaisselle. Un homme doit voir une reine, pas une domestique.
Mélisande avala ce morceau de critique pour lamour de Victor, pour la fête, pour ne pas commencer lan avec une dispute. Elle plaça le lourd plat dans le four, programa le minuteur et séclipsa vers la salle de bain.
Sous le jet deau, les larmes jaillirent enfin. Pendant cinq minutes, elle resta assise au bord de la baignoire, sanglotant, le mascara coulant. Elle avait trentecinq ans, chef de service dans une grande société de logistique, responsable de vingt employés. Elle avait acheté cet appartement avec Victor, en y injectant son héritage. Pourquoi subiraitelle des humiliations sous son propre toit?
«Parce que la famille,» murmura une voix intérieure, celle de sa propre mère. «Il faut être sage, supporter. Une petite querelle vaut mieux que la guerre.»
Elle se lava, appliqua des patchs, tenta un sourire devant le miroir. «Bon, il reste six heures. On écoutera les cloches, on mangera, elle ira se coucher. Demain jemmènerai Victor faire le tour du sapin, et je resterai avec mon livre.»
En sortant, lappartement exhalait du sapin et la viande qui rôtissait. Tout semblait se remettre en place.
Dans la chambre, son manteau de soirée un bleu nuit en velours, découpé dans le dos reposait sur le lit. Elle lavait acheté spécialement pour les fêtes, dépensant la moitié de sa prime.
Mélisande, tu vas vraiment porter ça? senquit Marceline, surgissant sans frapper.
Oui, cest ma robe de fête.
Mon dieu le velours va te transformer en marmite! La couleur est funèbre, le Nouvel An doit être éclatant, lumineux! Jai un pull en lurex, je peux te le prêter si tu rentres dedans.
Merci, mais non. Jaime cette robe, Victor laime.
Victor sen fiche tant que tu ne le découpes pas. Je te dis: ça ne va pas. Ça met en avant tous tes défauts. Tu ferais mieux daller à la salle de sport que de grignoter des biscuits à minuit.
Mélisande shabilla en silence, les mains tremblantes, la fermeture éclair coincée.
Laissemoi aider, sinon tu le brises, même si cest cher, même si cest stupide, saisit Marceline la fermeture, la tirant dun coup qui fit vaciller Mélisande. Voilà, regarde. Je tai prévenue, ne pleure pas si Victor regarde les jeunes filles.
À dix heures, la table était dressée. Le cristal scintillait, les bougies crépitaient, le canard, rosé et parfumé, trônait au centre. Victor portait une chemise blanche, Marceline arborait la fameuse robe en lurex, couverte de bijoux, ressemblant à un sapin de Noël.
Mélisande se sentait comme un citron pressé. Aucun appétit, aucune envie. Elle ne voulait que la fin de la soirée.
Alors, levons nos verres! lança Victor, faisant couler le champagne. Lan a été dur, mais nous avons survécu. Lessentiel, cest que nous soyons ensemble!
Oui, dur, acquiesça la bellemaman, levant son verre. Surtout pour moi. La santé se dégrade, la tension saute, aucune aide. Le fils travaille, la bru est toujours prise par sa carrière. Aucun petitenfant. La solitude
Maman, on vous appelle, on vient, tenta Victor de se justifier.
Vous appelez une fois par semaine, juste pour faire beau. Passons à autre chose, buvons pour que certaines femmes redeviennent de vraies hôtesses, quelles se souviennent de leur rôle féminin.
Mélisande but une gorgée, sentant le champagne brûler.
Goûtez la salade, proposatelle, poussant le hareng en salade russe vers la bellemaman. Jai fait la mayonnaise maison, comme vous aimez.
Marceline piqua le morceau, renifla, grimaca et lavala lentement, les yeux roulés.
Que dire le hareng est trop salé, la betterave pas assez cuite, croquant comme du gravier. Et la mayo Oublie, tu as mis trop de vinaigre? Elle vous rend aigre!
Du jus de citron, selon la recette, murmura Mélisande.
Du citron! Dans la salade! Qui ta appris à cuisiner? Ta mère, que le ciel la bénisse, nétait pas cuisinière. Vous ne mangez que des plats préparés, doù votre main pâle.
Ces mots frappèrent Mélisande comme un coup de poignard. Sa mère était morte depuis trois ans, et la perte était encore vive. Sa mère était une femme douce, travaillant deux emplois pour élever sa fille, pas de temps pour les marinades au genévrier, mais toujours une maison chaleureuse.
Ne touchez pas à ma mère, chuchota Mélisande, le sang fouettant son visage.
Quaije dit? La vérité ne tue pas. Victor, passez le pain, sinon cette salade est immangeable, il faut laccompagner.
Victor tendit le pain sans même la regarder, mangeant comme un fantôme.
Soudain, comme un interrupteur qui se déclenche, la colère, la rancune, la fatigue disparurent, remplacées par un calme glacial. Elle regarda son mari, cet homme qui avait promis de rester à ses côtés dans la joie comme dans la peine, mais qui, à cet instant, la laissait subir les attaques de sa mère.
Victor, cest bon? demandat-elle.
Euh normal. Mél, arrêtons les disputes à table. Ma mère a seulement exprimé son avis.
Avis, daccord.
Mélisande se leva lentement.
Tu vas où? Un plat chaud? Reste encore, ordonna Marceline. Non, je ne vais pas chercher le chaud.
Mélisande sortit du salon, retira la robe de velours, la suspendit dans le placard, enfila jean et pull chaud, prit son petit sac de sport, y mit cosmétiques, sousvêtements, pyjama, chargeur.
Dans le couloir, elle enfila doudoune, bonnet, bottes.
La voix de Marceline résonna depuis le salon :
je dis à la voisine pourquoi tu as acheté cette mijoteuse, la nourriture y meurt! Victor, où est Mél? Elle tarde, estelle vexée? Tu devrais la faire voir un médecin.
Mélisande jeta un œil au passage du salon.
Je ne suis pas vexée, Marceline. Jai simplement tiré des conclusions.
Victor laissa tomber la fourchette.
Mél, où vastu? En jean?
Je men vais, Victor.
Au magasin? Il manque quelque chose? Jy cours!
Non. Je quitte la maison. Continuez à manger le canard. Il était aux pommes, pas au genévrier, donc excusezmoi. Jetez les salades, elles sont immondes.
Mél, arrête ce cirque! sindigna Marceline. Tu reviens tout de suite à la table! Les invités arrivent, les cloches sonnent dans une heure!
Je nai pas dinvités, répliquat-elle calmement. Jai deux étrangers chez moi: celui qui me hait, et celui qui sen fiche. Bonne année.
Elle se retourna vers la porte dentrée.
Mél ! Mél ! cria Victor, renversant la chaise, la suivant. Tu deviens folle? Il fait nuit, où vastu?
Vers celui qui me valorise.
Elle ouvrit la porte. Le vent soufflait une neige douce, les pétards retentissaient au loin. Lair glacial nétait pas froid, elle se sentait légère.
Elle composa le numéro de sa meilleure amie.
Sophie, tu dors? cria la ligne.
Écoute? On fait la fête! Tu veux venir? On a du riz pilaf, du champagne à gogo! Le code de linterphone?
Je sais.
Un taxi arriva, le prix astronomique, mais elle ny prêta pas attention. Le véhicule jaune sarrêta, elle sinstalla à larrière, et pour la première fois depuis ce jour interminable, elle sourit.
Chez Sophie, le hall sentait la mandarine et le pilaf. Sophie, en sweatàcapuche décoré de rennes, la serra si fort que les os craquèrent.
Entrez, ma chère! Oh, vous êtes glaciale! Misha, sers le bonus!
Dans lappartement de Sophie et de son mari Misha, une bande bigarrée se pressait : leurs enfants, le chien, deux amis. Aucun visage figé, tout le monde riait, la musique jouait. Sur la table, pas de cristal, mais des serviettes en papier, une grande marmite de pilaf, des toasts à la truffe et un seau de mandarines.
Mél, tu arrives pile à lheure! cria Misha. On va faire des vœux maintenant! Assiedstoi!
Ils lui tendirent un verre, une assiette de pilaf fumant.
Mange, tu dois avoir faim, murmura Sophie. Tu ne prendras jamais une bouchée de salade quand tu cuisines.
Mél goûta le pilaf. Cétait divin, sans normes sanitaires, sans genévrier, simplement lamour.
Questce qui sest passé? demanda Sophie, quand les cloches sonnèrent douze coups, tout le monde cria «Hourra!», avala du champagne, se calma légèrement.
Mél résuma rapidement le canard, la salade, la «toile» sur la tête, le silence de Victor.
Quel sacrilège, conclut Sophie. Ta mère une sorcière. Bien pensé de partir. Tu es belle, intelligente, tu trouveras un homme qui te portera sur ses épaules et aimera même ta bellemaman.
Le téléphone de Mél vibra, affichant une lueur comme un sapin. Vingt messages de «Victor», cinq de «Marceline», des SMS WhatsApp : «Mél, reviens, on ne trouve pas le tirebouchon!», «Mél, où sont les serviettes?», «Maman pleure, la tension!», «Égoïste, comment astu pu nous abandonner?».
Elle les lut, riant aux larmes, un rire libérateur.
Ils ne trouvent même pas un tirebouchon marmonnat-elle, essuyant les larmes. Deux adultes qui ne peuvent ouvrir une bouteille, cest pathétique.
Laissefaire, lui coupa Sophie le téléphone. Ce soir cest ta nuit. Allons danser!
Elles dansèrent jusquà trois heures du matin. Mél oublia la fatigue, le dos douloureuxAu petit matin, le soleil dhiver éclata comme un feu dartifice silencieux, et Mélisande, le cœur léger, sut quelle venait de renaître de ses propres cendres.







