Une voiture arrive à la benne à ordures. Une grande serviette grise senvole sur le sol bétonné. Le concierge, en maugréant, sapprête à la ramasser, mais la serviette se met à bouger et glisse derrière les conteneurs. En jetant un œil entre la barrière métallique et les bacs, lhomme aperçoit un gros chat gris…
Lété tant attendu, aimé de tous, touche à sa fin. Son couronnement, le mois daoût, se révèle cette année anormalement frais et pluvieux, comptant ses derniers jours.
Aux premières lueurs dun matin, une belle berline étrangère se gare dans une cour dimmeuble. Le concierge, enlevant les feuilles mouillées tombées plus tôt que dhabitude sous la pluie nocturne, remarque immédiatement le véhicule. Aucun habitant du quartier ne possède une voiture aussi luxueuse.
Les vitres teintées dissimulent lintérieur. « Ils sont venus rendre visite à lun des résidents», pense Monsieur Léon, mais il se trompe.
Après une minute dattente, la voiture file vers les conteneurs, sarrête, la porte passager sentrouvre et la grande serviette grise sabat sur le béton.
«Quel genre de personnes ne jettent même pas leurs déchets dans les bacs?», pense le concierge, irrité, et se précipite pour ramasser cet objet mal placé. La voiture redémarre et dépasse le grognon Léon qui sort de lentrée.
Leffort du concierge est vain. La serviette se révèle vivante et séchappe derrière les bacs. En se glissant dans lespace entre la clôture en fer et les poubelles, il découvre un gros chat gris, tremblant de peur, recroquevillé.
Questce que cest que ce bordel? Pourquoi notre cour attiretelle tant les gens méchants? On a vu des chiots, des chatons Au moins, ils ont été récupérés. Mais maintenant, on jette un chat adulte. Qui veut dun gros matou? Il finira sûrement par errer. Allez, sors, naie pas peur.
Le chat ne lève même pas la tête, se cachant davantage sous son corps.
Sors dici, sinon le camion poubelle arrivera et te bourrera de conteneurs
Le félin reste immobile, tel un statue, dans une posture inconfortable mais, à ses yeux, plus sûre.
Léon, déçu, repart. Son travail est sous les yeux de tout le voisinage ; il doit finir le nettoyage et passer à la cour voisine.
Ces gens râle lhomme âgé.
Ainsi, ce gros chat gris, presque de race britannique, se retrouve soudain sans toit ni les conforts que les animaux de maison ont, à linverse des errants.
Lorsque le camion à ordures arrive, le chat, paniqué, surgit de sa cachette et se précipite dans la cour. Ne trouvant aucun autre refuge, il se glisse dans lherbe sous une grande table de jardin et sy replie, envahi par des pensées amères.
Dans sa tête, tout est à lenvers. Il ne comprend pas comment il a atterri ici ni ce quil doit faire désormais.
Au fond de lui subsiste lespoir : quon revienne le chercher. Mieux vaut vivre dans une maison que dans la rue. Alors il décide dattendre dans la cour, de peur que ses propriétaires ne reviennent sans le retrouver.
Galène Dupont, qui a vu sa fille Élodie se marier, vit seule au deuxième étage dun immeuble de cinq étages. Élodie, mariée, habite dans la même ville et rend parfois visite à sa mère.
Elles sont non seulement mère et fille, mais aussi les meilleures amies. Aucun secret, aucune rancune ne les sépare, comme il arrive parfois même entre les proches.
Les habitants, qui remarquent le chat calme et propre, pensent quil appartient à un voisin et quil vient simplement se promener. Galène le regarde avec admiration, émerveillée par ce gros beau chat gris.
Quand il ny a plus personne, le chat grimpe sur le banc du jardin, désormais désert à lautomne, pour surveiller les environs.
Les passants, pressés par leurs occupations, ne prêtaient guère attention à ce félin maussade.
Il y passe la nuit, car il na nulle part où aller. Séloigner à la recherche dun abri serait dangereux ; il craint que ses maîtres ne reviennent à tout moment, pensait le chat.
Côté nourriture, cest difficile. Grâce au concierge consciencieux, la cour reste propre, mais le chat ne trouve rien dautre que les restes dans la benne. Des corbeaux bien nourris et fiers, au bec solide, arrivent en bande et semparent toujours en premier des miettes.
En fouillant les détritus, ils gardent un œil vigilant. «Essaie dintervenir, et ni tes dents ni tes griffes ne taideront», menacent-ils. Même les chiens qui saventurent près des conteneurs ont peur deux, et le chat, affaibli chaque jour, se sent menacé.
Après quelques semaines de vie de rue, le chat autrefois élégant a tellement changé que tout le monde comprend quil est errant. Les parents, craignant quun chat de gouttière soit malade ou morde, interdisent strictement à leurs enfants de sen approcher.
Malgré les opposants qui détestent la présence danimaux sans abri dans la cour, certains résidents nourrissent discrètement le chat affamé, dont Galène Dupont fait partie.
Ainsi, le chat vit sur le banc du jardin. Lautomne sinstalle pleinement, arrosant la terre de pluies longues et monotones, teintant tout dun gris mélancolique.
Lhumeur du félin reflète le temps. Il se décourage, comprendant que personne ne reviendra le chercher
Après avoir écouté le récit du concierge, une jeune femme sensible, Sophie Marceau, remarque le chat abandonné. Elle a déjà trouvé des propriétaires responsables pour des animaux errants.
Sophie tente de placer le chat sur le rebord dune fenêtre pour lhiver, mais en vain. Les habitants, pour diverses raisons, redoutent dadopter un vagabond jeté par ses maîtres inconnus, et aucune persuasion ne suffit.
Après avoir consulté ses proches, elle nose pas franchir le pas, tout comme Galène qui craint de ne pas pouvoir gérer un gros chat adulte.
La détresse de lanimal la touche, mais la femme na pas le courage de prendre une telle responsabilité. Elle ne savait pas que, le soir, le chat, vaincu par la peur, grimpe à lescalier de secours près de son balcon et se glisse dans le jardinet de fleurs qui y est accroché.
De là, il observe longtemps la fenêtre de la cuisine, respirant les odeurs alléchantes et ressentant la chaleur domestique qui lui manque tant. Triste, il redescend à son banc.
Deux mois sécoulent dans la rue. Les nuits deviennent froides, et le chat, trempé et désespéré, sinstalle résigné sur le banc.
À loccasion des fêtes de novembre, la fille dÉlodie, Camille, et son mari Julien arrivent chez Galène pour passer la nuit. Camille saffaire toute la journée à préparer le repas : rôtis, salades, tartes, et la table est dressée. Ils restent à discuter jusquà tard.
Encore la pluie, et on annonce de la neige demain matin
Galène place une tasse de thé sur la table, tire les rideaux et pousse un léger sanglot, les mains serrées contre sa poitrine. Le chat gris, effrayé, la fixe.
Un instant plus tard, il se précipite en arrière, frôlant la rambarde glissante dun saut.
Quy atil, maman? Pourquoi tant de peur?
Camille, il y avait un chat sur le balcon qui reste toujours sur le banc. Il sest effrayé. Et sil tombe
Comment estil arrivé là?
Ils sortent sur le balcon et voient le chat recroquevillé sur le banc, les poils mouillés, tentant de retenir la moindre chaleur qui provient de la fenêtre ouverte.
Il a grimpé par lescalier de secours», déduit Julien.
Quel courage! Il faut le nourrir.
Tous restent un moment dans lair froid et humide, puis décident de se réchauffer en faisant bouillir de leau pour le thé. Galène, pensive, reste à la table. Sa fille verse le thé.
Maman, jai mis une part de gâteau avec une petite rose, comme tu aimes. Bois tant que cest chaud.
Galène tire le rideau, les larmes aux yeux, et regarde par la fenêtre.
Non, je nen peux plus.
Elle prend un morceau de viande grillée et se dirige vers le hall.
Jy vais tout de suite,» affirmetelle en enfilant son vieux manteau.
Le chat ne résiste pas dans ses bras ; lémotion le transforme en une masse de fourrure grise, les pattes tremblantes. La femme, serrant le fugueur mouillé contre elle, le ramène chez elle.
Personne ne lui demande jamais pourquoi elle a agi ainsi. On ne lui pose pas la question, car elle est la seule du quartier à avoir fait le geste humain.
Le chat, grelottant, passe une semaine entière sous le radiateur chaud. La nourriture savoureuse ne le comble pas autant que la chaleur du foyer. Sa nouvelle maîtresse le nomme: Prunelle Procope. Avec son air distingué, il devient un véritable gentleman félin.
Si lon cherche le chat idéal, cest bien Prunelle Procope. Ce chat docile et élégant devient membre à part entière de la famille et est adoré de tous.
Parfois, sa maîtresse plaisante :
Prunelle Procope, quels crimes avezvous commis pour être jeté hors de votre maison et finir sur ce banc?
Le chat, qui a erré plusieurs mois, reste muet. Il ne possède pas la parole humaine, et même sil lavait, il ne saurait répondre, car il ignore luimême la raison.
Prunelle vit chez la bienveillante Galène depuis près de deux ans. Il est rassasié, choyé et satisfait. Pourtant, quand il entend une voix forte, il ne peut pas chasser la peur de son ancienne vie ; le gros chat se blottit au sol et se cache.
Tous ceux qui connaissent le grand chat gris restent perplexes. Pourquoi ontils jeté ce chat parfait?







