Jai toujours pensé que Mireille, ma petite chatte, navait quune envie: manger. Depuis trois semaines, elle faisait les mêmes plaintes chaque matin, comme si la faim était la seule chose qui comptait. Tout allait bien chez nous, dans notre appartement du 3ᵉ arrondissement à Paris; je la gâtais, lui offrais du poulet frais, du fromage blanc, des vitamines. Jamais elle na goûté à des croquettes industrielles, quelle rejetait comme du poison.
Un matin, elle sest réveillée devant une assiette vide. La surprise la dabord rendue muette, puis furieuse; elle a même essayé de mattirer lattention en miaulant devant le téléphone qui sonnait deux fois dans la cuisine. Curieuse, elle a poussé la porte de la chambre et a trouvé Madame Dupont sa propriétaire allongée sur le sol. Au même instant, les clefs ont tinté, la porte sest ouverte et une bande dhommes en uniforme a fait irruption. Ils ont soulevé Madame Dupont, lont traînée hors de lappartement et ne sont plus jamais revenus. La porte sest claquée, et Mireille sest retrouvée seule, affamée, dans un logement désormais silencieux.
Elle disposait deau, mais on ne se nourrit pas deau. Plus tard, dehors, elle a compris que leau était un trésor aussi rare que le pain rassis quon trouve derrière les poubelles. Elle errait, miaulait, pleurait, réclamait de la nourriture, mais personne ne venait. Le cinquième jour, la porte sest à nouveau ouverte ; des inconnus sont entrés. Mireille, pensant quon allait enfin la nourrir, a sauté vers eux et a poussé un miaulement désespéré. On la ignorée, puis un des hommes la attrapée par le collier et, dun geste brusque, la jetée dans lentrée de limmeuble.
Choquée, affamée, tremblante, elle sest cachée dans un coin, attendant la nuit. Au petit matin, elle a trouvé le courage de sortir, cherchant à boire et à manger. Elle a grimpé les escaliers, puis redescendu, se retrouvant dans un couloir sombre où lobscurité la faisait pleurer. Au rezdépart, un homme à moitié endormi est sorti, la saisie et la rejetée à lextérieur, dans la nuit noire. Ainsi, Mireille sest retrouvée perdue dans une ville quelle ne connaissait quà travers la fenêtre.
La soif devint urgente. Elle a découvert une petite flaque deau qui puait, mais cétait quand même de leau. Elle la bue, puis, sentant lodeur daliments avariés, elle a grignoté le bord dun biscuit détérioré. La faim sest légèrement apaisée. Soudain, un autre chat a sifflé, fouettant lair de sa queue, prêt à lattaquer pour défendre son territoire. Mireille sest retirée, effrayée.
Des chiens aboyaient, des passants lançaient des pierres, et elle sest réfugiée dans les arbres du parc. Sa fourrure, habituellement luisante, était maintenant sale et terne. Elle ne pouvait plus se lécher sans attirer la poussière et même du verre brisé dans ses poils, ce qui lui faisait saigner le bout de la langue. Elle ne savait plus si elle survivrait.
Arrivée au parc de la Villette, elle y trouva moins de chats mais plus de promeneurs avec leurs toutous. La nuit, près des bancs, elle dénichait des morceaux de pain. Ce jour-là, elle sest cachée dans un arbre pour échapper à un gros braque, attendit la moitié de la journée, puis décida de chercher davantage à manger et à boire.
En redescendant prudemment, elle a trouvé un morceau de baguette et un petit bout de saucisson. Elle les a engloutis rapidement, guettant chaque bruit. Le problème de la nourriture était résolu, il ne restait plus que leau. Elle a repéré une zone où les gens buvaient en été, laissant des gouttes sur le sol. Si la pluie navait pas tout absorbé, elle aurait pu shydrater.
Soudain, un gémissement a retenti. Un homme était allongé sur lherbe près dun banc, visiblement affaibli. Mireille, dabord indifférente, sest approchée. Lhomme, les yeux fermés, a poussé un autre gémissement. La chatte, sentant quil ne pouvait pas se lever, a reniflé son visage, puis a repéré à côté de lui le petit appareil que sa maîtresse utilisait pour appeler. Lhomme, tremblant, tentait de le saisir sans succès.
«Miaou, aidemoi!» a semblé demander la voix de lappareil. Mireille a poussé lobjet du bout de la patte, encore et encore, jusquà ce quil glisse dans la main de lhomme. Un bourdonnement sest fait entendre, et une voix familière sest faite jour:
«Papa, où estu? Pourquoi ne répondstu pas?»
«Fille, je suis au parc, près du grand parterre. Jai chuté, je narrivais pas à attraper mon téléphone.»
«Nous arrivons, tiens bon.»
Lhomme, allongé sur lherbe, a souri à Mireille :
«Merci, petite! Tu mas sauvé la vie.»
Des pas se sont approchés, des gens revenaient au parc. Mireille, affamée et assoiffée, sest enfuie, ne buvant pas encore, mais cherchant un coin sûr.
Les jours ont suivi, elle vivait au jour le jour, grimpant aux arbres le jour, fouillant le sol la nuit. Un orage la trempée, la froidure la glacée, mais leau de pluie était plus facile à trouver.
Une semaine plus tard, la voix de lhomme, maintenant mariée à une jeune femme nommée Marion, a résonné :
«Je suis tombé ici, et la chatte était déjà là.»
«Papa, elle a sûrement couru loin!»
«Marion, je crois quelle était autrefois domestique. Cherchonsla.»
Ils ont appelé «Miaou, miaou» et le son a attiré la chatte. Elle a reconnu la douceur de la voix, semblable à celle de Madame Dupont qui lincitait à manger. Elle sest glissée hors de son abri.
Marion a remarqué Mireille, sest approchée doucement, a sorti un petit sachet de croquettes et la pressé dans la patte de la chatte. Lodeur était si appétissante que Mireille na pu résister ; en quelques secondes, le sachet était vide.
«Miaou, ma petite, merci, tu mas sauvé!» a dit lhomme, caressant son front. «Viens avec nous, tu ne seras plus jamais seule.»
Il a continué, sa voix chaleureuse rappelant les doux mots de lancienne maîtresse. Mireille sest frottée contre son bras, ronronnant comme jamais. La femme a aussi caressé la chatte, et elles ont toutes deux été remplie dune étrange émotion.
Ils ont emmené Mireille chez le vétérinaire le lendemain.
«Mireille, que sestil passé?», a demandé le vétérinaire.
«Vous la connaissez?», a interrogé lhomme.
«Oui, cest une chatte de race pure, toujours à jour avec ses vaccins.»
Le vétérinaire a alors entendu lhistoire de lhomme : la propriétaire, une dame âgée, était décédée et les héritiers lavaient abandonnée. «Quelle horreur!», a-t-il protesté. «Elle mérite mieux.»
«Désormais elle est à nous, elle ne vivra plus dans la rue,» a déclaré lhomme en souriant.
«Donc tu tappelles Mireille?Enchanté de te revoir, petite.»
On lui a administré les injections nécessaires. Mireille na pas résisté, comprenant que ces humains voulaient vraiment laider.







