«Oublier ou revenir ?»
Camille, tu seras la perle rare de mon aquarium, déclara dun ton sûr mon prétendant.
Je restai bouche bée :
Tu plaisantes, Julien ? Je veux être ta unique perle, pas lune parmi tant dautres Tu es déjà marié ? Pourquoi ne lapprendre que maintenant, alors que je viens chez toi?
Non, je ne le suis pas, mais hésita Julien.
Termine, je veux tout savoir sur les hommes algériens.
Tu sais, Camille, mes parents ont déjà choisi ma future épouse. Je ne peux les contredire. Nous pourrons nous unir temporairement, mais il faut que tu deviennes musulmane, sinon il tourna le dos et fixa le hublot de lavion.
En étant à quatre mois de grossesse, ces paroles me blanchirent le visage. Pourquoi le dire à 30000mètres daltitude? Il aurait pu me prévenir avant le décollage. Je fermai les yeux, tentai de me calmer. Il ne fallait pas sauter mes proches et collègues mavaient mis en garde :
Ne taventures pas, Camille, ce nest pas ton univers. Leur religion, leurs mœurs, leur vision des femmes tu vas te mordre les coudes.
Je nécoutai personne, jétais loin dimaginer le piège.
Je suis professeure à luniversité de Lyon, jenseigne le russe aux étrangers. Jai aidé de nombreux étudiants à sintégrer dans un pays étranger, les traitant comme nimporte quels élèves.
En septembre arriva un nouveau groupe, parmi eux Julien, un Algérien au regard malicieux, à la silhouette élancée. Il me plaisait tout de suite, à la fois sérieux et espiègle, un vrai «cheval de course» du Maghreb.
Julien vivait en résidence universitaire, était studieux et toujours poli. Un jour il sapprocha de moi avec une requête insolite :
Professeure Camille, quels sont vos tarifs pour les cours particuliers?
Aucun. Pourquoi ? Tu travailles bien, répondisje sans voir que jentrais dans le filet du jeune homme.
Camille, accepteriezvous une petite réunion lança-til, les yeux pétillants.
Si tu insistes. De quoi sagitil? acquiesçaije, naïve.
«Relations», résumail brièvement.
Ce soirlà, je me rendis dans la petite chambre de la résidence où Julien mattendait. Le décor était désastreux: vieux meubles cassés, vitres sales qui ne laissaient pas passer la lumière, absence deau chaude. Pourtant, sur la table, une rose fraîche parfumait la pièce, des fruits lavés brillaient sur une assiette nette, et une bouteille de vin rouge reposait à côté. Je compris quil avait préparé ce moment.
Nous parlâmes de la vie, des études, de sa famille. Tout semblait convenable. Mais cette soirée ouvrit la porte à dautres nuits, où nous nous précipitâmes lun vers lautre comme des chevaux sauvages dans la steppe. Nous tombâmes dans labîme, puis nous envolâmes vers le ciel. Nous nétions plus sur terre.
Dix ans plus tard, je ne souhaiterais pas revivre cela. Les conséquences de cet amour brûlant furent lourdes. Le département entier connaissait notre liaison ; les collègues secouaient la tête, les étudiants chuchotaient notre histoire comme un roman à leau de rose.
Camille, ne perds pas la tête. Reprendstoi avant quil ne soit trop tard. Pourquoi rester avec Julien? Il a des jeunes femmes prêtes à lépouser en Algérie, où lon se marie dès treize ans. Toi, tu as vingtsept ans. Tu nas pas besoin dun homme qui te fait rêver, me mettait en garde une collègue, son mari étant alcoolique.
Ah les filles, je ne renoncerais pas à un tel feu! rêvait une autre, encore célibataire.
Moi, javais perdu mon repère. Jétais prête à suivre Julien jusquau bout du monde, même au-delà de lAlgérie.
Pendant les vacances dété, nous partâmes pour la famille de Julien. À bord, il commença à me parler de choses étranges: il voulait que je devienne la «perle maîtresse», cestàdire la femme principale de son harem. Lidée me terrifia et me mit sur les nerfs.
Lavion atterrit à Alger. Nous fûmes accueillis par des amis bronzés, souriants, qui nous conduisirent chez les parents de Julien. Ils me reçurent chaleureusement, même si je ne parlais pas larabe. Nous communiquions en anglais. Dans un coin, une jeune fille dune quinzaine dannées, les yeux à peine visibles sous ses vêtements épais, se tenait debout.
Voici Amélie, la future épouse de mon fils, présenta son père sans la moindre hésitation.
Je voulais menfouir dans le sol. Amélie nétait pas une beauté ; je, au contraire, était grande, brune, aux courbes dune horloge, un vrai cliché de la femme française. Mais javais vingtsept ans, elle nen était quà quinze
Je rentrai de ce voyage déprimée. Le retour était impossible, le bébé arrivait. Peu à peu, jéchangai ma garderobe colorée contre des hijabs gris, des niqabs, ne gardant que du mascara et du crayon pour les yeux. Jacceptai le mariage temporaire, je me convertis à lislam, tout cela pour lhomme que jaimais et que je voulais obéir.
Sept années sécoulèrent. Nous déménageâmes en Angleterre. Javais trois fils, Amélie deux filles. Julien subvenait aux besoins de tous, mais je me sentais comme la maîtresse âgée, étrangère dans ma propre vie. Ma jalousie envers la jeune Amélie explosait chaque fois que Julien la regardait ; mon cœur se gonflait dune douleur insoutenable.
Je ne pouvais plus supporter cette situation. Partir sans regarder en arrière signifiait perdre mes enfants, car en cas de divorce, ils resteraient avec le père. Je décidai finalement dun geste désespéré.
Julien, je veux retourner en France, lui disje, les larmes au bord des yeux.
Camille, questce qui te manque? me demandatil, surpris.
Pardonnemoi, tu ne comprendras jamais mon âme. Lâchemoi, sil te plaît, sanglotaje.
Très bien, retourne auprès de tes parents. Les enfants et moi penserons à toi. Reviens vite, me caressatil lépaule.
Un mois plus tard, je repris lavion pour Paris.
Deux ans se sont écoulés depuis. Je parle régulièrement au téléphone avec Julien et les enfants. Amélie a eu un garçon. Mes fils grandissent, se souviennent de moi. Je suis partagée entre la nostalgie et la certitude que je ne peux plus fuir.
Au fond, jai compris que lamour ne doit jamais vous obliger à abandonner votre identité. Il faut savoir écouter son cœur tout en préservant sa liberté, sinon on se perd soimême dans le reflet dun autre.







