Cher journal,
Ce matin, mon petitfils Théo sest accroché à mon bras, les yeux brillants, tirant mon collet comme sil voulait que je le suive. Il marmonnait, les lèvres pincées, cherchant le mot qui le ferait enfin entendre. Jai resserré mon écharpe à carreaux rouge et noir ce long morceau de laine qui, à chaque fois que je me penche, saccroche à son visage.
Les franges de lécharpe chatouillaient le doux nez rougi de froid de Théo. Il a fait la moue, frotté ses joues avec ses doigts, puis ma lancé, avec cette voix de petit garçon qui ne sait pas encore parler, un «Euh». Jai rugi un peu, presque comme un ours qui grogne : «Mange!». Il a répété, timide, «Euh, euh». Le temps semblait sétirer, la neige tombait en une couverture blanche qui aurait pu envelopper nos deux silhouettes, si nous navions pas été interrompus par la présence dÉlodie Dubois, cuisinière du restaurant «Tout le monde à la cantine», qui venait de sortir de la cuisine, les yeux pétillants derrière ses lunettes à monture ronde.
«Vincent, cest vous?» a-t-elle lancé en toussant, comme pour se faire entendre au milieu du vent. «Alors, ce foulard rouge, on dirait que le Père Noël vous la offert!»
«Oui, cest à moi depuis longtemps, pourquoi vous en mêlez?» ai-je répliqué, le nez collé à son tablier. Élodie a haussé les épaules, un sourire un peu grinçant sur les lèvres. «Tu tes encore fait piquer par le petit Théo?Ta petite Lydie nest pas revenue?»
«Lydie est partie en mission,» ai-je expliqué, le ton sec. «Elle ne reviendra pas ce moisci. Cest elle qui a mis la cloche sur tes épaules, ma chère!Ton père nest jamais venu me voir depuis longtemps. Il a eu un autre enfant, un garçon normal, vous voyez?Tu comprends, Théo?» Jai jeté un regard taquin à mon petitfils qui haussa les épaules, indifférent.
Élodie, toujours aussi chaleureuse, a déposé une main sur mon épaule, sentant à peine le parfum de soupe et de gratin qui flottait autour delle. Son regard sest posé sur Théo, qui semblait vouloir avaler le monde tout entier. Elle a commencé à parler de la cantine, du pain chaud, des soupes aux légumes, de la tarte aux pommes quelle préparait chaque dimanche. Jai senti une vague de nostalgie me submerger, comme si les souvenirs dune enfance à Marseille me revenaient en mémoire.
«Allez, on y va, Théo,» a dit Élodie en me poussant vers la porte. «Je prends mon jour de congé, je moccupe de vous, il y aura assez de place pour tout le monde à la cuisinière!»
Jai secoué la tête. «Pas le temps, il faut rentrer.» Jai pensé à notre petit appartement du 8ᵉ étage, aux escaliers grinçants, au bouton dascenseur qui me faisait toujours grincer les dents quand Théo appuyait maladroitement dessus. Il grimpait, tirait, râlait, et moi, je me lamentais de le voir grandir sans savoir comment laider.
Nous avons quitté la cantine, Élodie nous regardant séloigner avec une pointe de tristesse. Elle voulait nous couvrir de son affection, même si je ne partageais pas ses sentiments. Le froid de lhiver ne cessait de sabattre sur la ville, et le grandpère et le petitfils avançaient, le foulard rouge flamboyant comme un phare dans la tempête. Jobservais le paysage, les flocons qui tournaient comme des danseurs de ballet, pensant à la façon dont la vie senroule autour de nous, comme les franges de mon écharpe.
Un jour, alors que la neige était particulièrement épaisse, Élodie ne put plus supporter lattente et nous fit entrer dans son petit restaurant. Je lui ai crié : «Nous nallons pas! Retourne à la maison, Théo!» Mais elle a insisté, et jai fini par accepter. Le restaurant était bondé, les tables serrées, le moindre plat était savoureux soupe, rôti, riz à la façon «bourgeoise», salade, compote. Elle servait même du pilaf de temps à autre, un clin dœil à ses voyages.
«Comme chez nous, !» disait-elle en souriant. Elle semblait simaginer une grande famille avec des gamins ronds, un mari travailleur, et des rires qui remplissaient la salle à chaque repas. Elle rêvait denfants, peu importe le sexe, juste un petit nid où le lait maternel et les câlins abondent. Mais le destin lavait laissée seule.
Dans le hall, les habitués nous ont salués, un petit geste de reconnaissance pour le duo habituel du «Tout le monde à la cantine». Élodie a installé Théo sur une petite chaise, lui a donné une cuillère comme on donne une épée à un chevalier. Le garçon a dabord refusé, les larmes aux yeux, puis, sous le regard de la cuisinière, il a finalement avalé la soupe.
Après le repas, je me suis senti faible, la maladie me rongeait depuis plusieurs jours. Mon corps était glacé, les os douloureux, et pourtant je devais préparer le petitdéjeuner pour Théo, le laver, le coiffer, le faire griller deux œufs sur le feu de ma petite cuisine. Un matin, alors que je rangeais la vaisselle, je lai pris dans mes bras, assis sur le canapé, et nous avons regardé ensemble les vieux épisodes de «Jeunesse». Jessayais de le faire répéter les mots, il essayait, il mâchait, et parfois il réussissait à dire un son qui me faisait sourire.
À un moment, Élodie a débarqué avec un plateau chargé, criant : «Allez, Théo, prends la cuillère!». Il a tourné la tête, a pleuré, et la cuisinière a tenté de le convaincre, en le pressant contre elle. Une infirmière, Galina, a essayé de lui mettre la soupe, le garçon se débattait, la cuisine était un vrai théâtre de cris et de gestes.
Malgré tout, le repas a fini, le petitgâteau aux pommes a été servi, le thé a été partagé. Jai remarqué quÉlodie aimait chanter, sa voix grave et profonde remplissait la pièce dune chaleur qui rappelait le feu de la cheminée. Théo, qui était encore timide, a commencé à babiller, à répéter les dernières lignes dune chanson sur un cheval qui courait dans les champs de pavot.
Le soir, Élodie a aidé Théo à mettre son manteau, a promis : «Vincent, appelle si tu as besoin de quoi que ce soit.» Jai hoché la tête, le cœur lourd mais apaisé.
Quelques jours plus tard, jai eu une forte toux qui ma cloué au lit. Théo, malgré son âge, était devenu mon aidant, maidant à se lever, à me nourrir, à aller à la crèche. Quand je lai vu se blottir contre moi, je lai entendu dire, presque pour la première fois : «Je taime, grandpère.» Ce mot, simple mais sincère, a brisé la glace qui entourait mon cœur.
Élodie est revenue, frappant à la porte, insistant pour que je me lève. Elle a administré une injection douloureuse, mais je lai supportée, pensant à la chaleur du repas partagé, aux rires, à la vie qui continue malgré les tempêtes de neige et les douleurs.
Ce soir, alors que les étoiles scintillent au-dessus de Paris, je me sens à la fois épuisé et rempli dune douce gratitude. Le petitfils, le grandpère, la cuisinière tous ces personnages se sont entremêlés dans le tissu de ma vie. Jai encore tant à apprendre, tant à dire, mais au moins je sais que, même dans le froid de lhiver, il y a toujours une chaleur qui persiste, cachée dans les gestes simples damour et de partage.
À demain, cher journal.







