Et voilà comment on vit

— C’est drôle, est-ce que tout le monde vit comme moi ? se demande souvent Élodie. Pourquoi ma propre famille, à qui je consacre toute mon énergie et mon âme, finit-elle par me prendre pour acquise ?

Élodie a épousé Jérôme par amour. Ils étaient camarades de classe au lycée. Juste avant le bac, une idylle s’est déclarée entre eux, intense et passionnée. Elle voulait se marier tout de suite après la remise des diplômes, mais sa mère l’a freinée.

— Ma chérie, pourquoi te précipiter pour le mariage ?

— Maman, tu ne comprends pas, Jérôme et moi, c’est l’amour.

— Et alors ? À votre âge, tout le monde croit être amoureux. Termine tes études d’abord, ensuite tu te marieras.

— Mais Jérôme part faire son service militaire à l’automne, insistait Élodie.

— Raison de plus pour attendre. Ça te permettra de vérifier si cet amour est solide, répondait sa mère, inflexible.

Les parents de Jérôme lui ont aussi conseillé d’attendre après l’armée. Pour voir si Élodie l’aimait vraiment. Finalement, le couple a suivi les conseils.

Élodie a accompagné son fiancé à la gare, le cœur serré.

— Ma chérie, attends-moi, promets-moi, murmurait Jérôme en l’étreignant. Comme ça, on verra si notre amour résiste.

— Ne t’inquiète pas, je t’attendrai, assurait-elle avec conviction.

Et elle l’a attendu. Jérôme est revenu grandi, plus beau que jamais. Le mariage a eu lieu, suivi d’un voyage de noces sur la Côte d’Azur, offert par leurs parents. Après la lune de miel, Élodie a compris qu’elle aurait dû l’écouter : son nouveau mari était incapable de faire face aux difficultés de la vie.

Les problèmes de Jérôme surgissaient à chaque instant. Élodie ignorait qu’il était un éternel râleur.

— Tu sais, mon patron est ingrat, il refuse de me donner une prime, se plaignait-il.

— Peut-être que tu ne fais pas assez d’efforts ? suggérait-elle.

— Je travaille comme tout le monde. Pourquoi Antoine a eu une prime et pas moi ?

— La prochaine fois, peut-être.

— Ma voiture consomme trop, c’est insupportable. Et les prix en magasin… Je suis allé voir des pièces détachées, j’ai vu les tarifs et je suis parti. Comment on fait pour vivre ?

— Jérôme, c’est la vie. On devrait refaire la déco de l’appartement, hasardait Élodie.

— Avec quoi ? Tout coûte trop cher. On n’a pas les moyens, on vivra comme ça.

Il ne savait rien gérer, pas même changer une ampoule, de peur de s’électrocuter. Puis les enfants sont arrivés, un après l’autre, multipliant les soucis. Élodie a dû tout prendre en main. Les factures, les réparations, les extras pour boucler les fins de mois, les frais de crèche, les activités des enfants… Elle ne refusait rien à son fils et sa fille, quitte à porter elle-même un vieux manteau et des bottes usées.

— Je ne veux pas qu’ils se sentent inférieurs aux autres. Alors je travaille du matin au soir. Au moins, je ne dépense pas en coiffeur, ma sœur me coupe les cheveux. Les salons de beauté, c’est pas pour moi…

Le soir, elle cuisinait, lavait, repassait, recousait, jusqu’à minuit passée. Personne ne l’aidait. Jérôme, le ventre plein, s’écroulait devant la télé. Les enfants pensaient que c’était normal. Seule sa sœur Aurélie la réprimandait :

— Tu te tues à la tâche pour eux. Jérôme, il sert à quoi, à décorer le canapé ? Tu ne penses plus à toi, regarde dans quel état tu es. Tu n’as pas quarante ans, qu’est-ce que ça sera plus tard ? Il va te quitter, tu verras…

— Oh, et qui voudrait de lui ? Qui accepterait de le dorloter comme un enfant ? rétorquait Élodie, amère.

Aurélie avait vu juste. Un jour, Jérôme a provoqué une dispute sans raison.

— Dis-moi ce que tu veux, vraiment, a demandé Élodie.

— Je te quitte. Je pars.

— Pour aller où ?

— Ça ne te regarde pas. J’ai rencontré une veuve, un peu plus âgée que moi, mais riche. Son mari lui a laissé un bel héritage. Elle sera ravie de s’occuper de moi.

Élodie n’en revenait pas.

— Après toutes ces années à tout faire pour lui, à subvenir aux besoins de la famille, voilà ma récompense.

Elle a sombré dans la dépression. Aurélie lui a offert un séjour en thalasso. Le changement d’air, les montagnes, la mer l’ont remise sur pied.

Les années ont passé. Les enfants ont grandi. Des amies ont tenté de la remarier, mais elle se méfiait.

Raphaël, son fils aîné, étudiait à l’université et travaillait comme barman.

— Maman, on veut louer un appart avec des potes. Tu es d’accord ?

— Bien sûr, mon chéri. C’est bien de prendre ton indépendance.

Sa fille, Amélie, annonça après son BTS :

— Maxime et moi, on veut vivre ensemble. Tu me soutiens ?

— Bien sûr, répondit Élodie, soulagée. Enfin, je vais pouvoir vivre pour moi.

Avec plus de temps et d’argent, elle s’est offert des vêtements neufs, une coupe chez le coiffeur. En se regardant dans le miroir, elle ne se reconnaissait plus.

— C’est vraiment moi ?

Au travail, ses collègues ont été éblouis.

— Quelle transformation ! Tu es magnifique !

Amélie, stupéfaite, lui a demandé :

— Je t’ai à peine reconnue ! Au fait… je peux t’emprunter de l’argent ?

— Bien sûr, mais tu me rembourseras. Je compte m’acheter une voiture.

— Une voiture ? Pourquoi faire ?

— Pour voyager, cet été.

Amélie a été vexée. Maxime ne travaillait plus, et elle n’avait pas l’intention de rembourser.

Élodie aidait ses enfants, mais sans les gâter.

— Qu’ils apprennent à se débrouiller.

Elle lisait, se promenait, découvrant la beauté autour d’elle.

Raphaël, diplôme en poche, est revenu à la maison. Élodie a recommencé à cuisiner, repasser, tandis qu’il cherchait un travail. Finalement, il a été embauché, mais avec un salaire trop modeste pour louer seul.

Puis il a rencontré Chloé, qui avait un studio hérité de sa grand-mère. Ils y ont emménagé.

Élodie, enfin seule, a soufflé. Mais brièvement. Un jour, Amélie est arrivée en larmes.

— Maxime m’a quittée. Je l’ai surpris avec Julie, ma « copine ». Je ne peux plus le voir.

Élodie l’a serrée contre elle.

— Ma chérie, ce n’était pas le grand amour. Tant mieux que ça se termine maintenant.

Amélie s’est cloîtrée dans sa chambre, passant ses journées sur Internet ou devant la télé. Un soir, elle a demandé :

— Maman, on mange quoi ce soir ?

— Tu n’as rien préparé ? Tu étais là toute la journée.

Amélie a claqué la porte.

— J’ai élevé des égoïstes, songeait Élodie.

Les disputes se sont multipliées. Puis Raphaël a annoncé :

— Maman, tu vas être grand-mère ! Et… tu veux bien échanger ton appart

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Et voilà comment on vit
L’Injustice : — Maman, répéta Aline, pourquoi je n’ai pas reçu un million ? Seulement trois cent trente mille… C’est quoi cette somme ? On entendait le sèche-cheveux tourner dans la salle de bain. Maman, Véra, l’éteignit avant de répondre habilement, s’étant déjà servie du million d’un autre : — Oui, c’est ça, trois cent trente mille. Mais Aline aurait dû toucher bien plus. — Trois cent trente ? Et les six cent soixante-dix mille qui manquent ? J’attendais un million complet ! C’est l’argent de mon père, tu étais censée me le verser après la vente de l’appartement. — Oh, Aline, commence pas avec ta comptabilité, fit sa mère, tu sais bien que j’ai tout fait honnêtement. — “Honnêtement” ? Je t’ai donné procuration pour vendre l’appartement que j’ai hérité de mon père. Je t’ai demandé de me transférer la somme… Où est-elle passée ? Aline sentit qu’elle s’était réjouie trop vite. — Je t’ai tout transféré ! reprit Véra en rallumant le sèche-cheveux. J’ai agi en mère, en bonne mère. J’ai partagé également entre tous les enfants. Ta part de tiers, tu l’as eue. Mais ce qui lui revenait de droit aurait dû être entier. — Tu as divisé l’héritage de mon père en trois ? Moi, et eux ? Aline pensait à ses demi-frères. Maman, c’était uniquement pour moi ! Mon père ! On n’a pas le même père, au cas où ça t’aurait échappé. — Quelle importance ? riposta Véra en se coiffant. L’argent, c’est pour la famille. Et puis, ce sont tes frères. Je suis ta mère. Tu voudrais que je regarde sans rien dire pendant que tu utilises tout cet argent, et qu’eux soient jaloux ? Ce ne serait pas juste ! J’ai rétabli l’équilibre. À parts égales. Si seulement elle avait pu revenir au jour où elle avait signé cette procuration… — À parts égales ? Tu as divisé mon million en trois ! Trois cent trente-trois mille chacun ! Où est le reste, maman ? Et l’appartement valait encore un peu plus. — Oui, il restait un peu plus d’un million après tous les frais, lança Véra, j’ai arrondi. Le reste, je l’ai gardé pour mon travail. Tu t’en serais chargée de toutes ces démarches, toi ? Non ! J’ai fait le nécessaire pendant que tu bossais. — Tu ne t’es pas trop fatiguée, j’espère ? — Ne me parle pas sur ce ton ! T’es peut-être la fille de ton père, mais MOI je suis ta mère. Et puis, t’es la grande, t’as moins besoin. Les garçons, eux, il faut bientôt qu’ils montent un foyer. Toi, ma fille, on n’attend pas tant de toi. — Et moi, je ne dois pas fonder de famille ? Je suis censée me contenter du minimum parce que je suis une fille, c’est ça ? Transferre le reste, maman. Immédiatement. — Non. Un mot. Point final. Maman savait qu’Aline n’irait pas plus loin. Attaquer sa propre mère en justice ? En France, ça ne se fait pas, on vous jugerait mal, et puis, une mère, c’est une mère… Quelques semaines plus tard, finances remises d’aplomb, Aline vit passer des photos sur les réseaux sociaux : Ivan posait devant une Polo bleue flambant neuve. Dimitri, avec la légende « Mon nouveau bijou ! ». Les frères s’étaient achetés des voitures. Bon… Aline garda ses 330.000 euros de côté et attendit. Sa grand-mère disait toujours que la patience était d’or. Le temps passa. Un an. Aline économisait, planifiait. Sa mère faisait comme si de rien n’était, papotait au téléphone. Mais ce matin-là, sa voix mit Aline mal à l’aise. — Il y a un souci, maman ? — Mamie… la grand-mère d’Ivan et Dimitri… est décédée ce matin. Aline ressentit un détachement étrange. Cette grand-mère ne fut jamais la sienne. Mais elle répondit malgré tout, par politesse. — Toutes mes condoléances… — Il faut s’occuper des obsèques, des papiers… Les garçons ne savent pas s’y prendre, tu viens ? Aline, bloquée par son travail, ne put se libérer. — Maman, je travaille. Je ne peux pas assister aux obsèques d’une personne que j’ai vue trois fois dans ma vie. Elle ne fut jamais invitée chez cette grand-mère. — S’il te plaît ! J’ai besoin d’aide. — Je ne pourrai pas venir, mais je peux t’aider financièrement. Combien faut-il ? Je te fais un virement. — Oh, ce n’est pas pareil… mais bon. Tu peux ajouter 2.000 euros ? — Ça marche. Et j’envoie un peu plus, pour les inattendus. Considère-le comme ma contribution à la mémoire de leur grand-mère. — Merci, Aline. Tu es toujours là pour nous. Aline raccrocha, pas fière, mais soulagée de s’être trouvée une excuse. Six mois plus tard, Dimitri et Ivan s’étaient trouvés de nouveaux jouets : sans doute motos ou smartphones. Un mardi, Aline estima que le moment était venu. Elle appela sa mère depuis la cafétéria de son entreprise. — Salut Maman ! Comment ça va ? — Ma chérie ! Tout va bien. Dimitri travaille, Ivan a rencontré quelqu’un… — Je suis contente pour eux. Mais, maman… j’ai une question. — Laquelle ? demanda Véra avec méfiance. — Six mois sont passés depuis la mort de la grand-mère. Tout est réglé ? Ce fut plus dur que pour les 330.000 euros. — Aline, pourquoi tu demandes ça ? Oui, tout est réglé. — Alors… où est ma part de l’héritage ? — Quel héritage ? répondit sa mère, feignant l’ignorance. Mais Aline, elle, sentait bien le mensonge. — De la grand-mère. — Mais ce n’est pas TA grand-mère. — Et alors ? retorqua Aline, en rappelant la logique de sa mère. Tu disais qu’il ne fallait priver aucun enfant. Mon million ? Tu l’as partagé. L’égalité. Rappelle-toi. — Ce n’est pas pareil ! protesta Véra. Pas du tout la même chose ! — En quoi ? Pour mon père, l’héritage était “familial”, l’argent devait être commun, car on a la même mère. Mais pour la grand-mère de mes frères, soudain, l’héritage est strictement pour eux ? — Arrête avec tes chipotages ! Que veux-tu, que je dise aux garçons que tu veux leur part ? — Je veux juste que tu appliques la logique que tu as utilisée avec moi. Tu les as aidés à vendre l’appartement de leur grand-mère ? — L’argent est déjà dépensé. — En quoi ? Voitures ? Rénovations ? Eh bien, moi aussi je veux en profiter. Où sont mes sous, Maman ? Tu disais que je devais me contenter de moins parce que je suis une fille. Mais moi, je ne suis pas d’accord. Véra semblait réfléchir à la façon de s’en sortir. Chez nous, c’était toujours comme ça. Pour les garçons, tout. Pour la fille venue d’un autre mariage, presque rien. — Aline, tu es vraiment étrange… Pourquoi t’accrocher à ça ? Tu as un bon boulot. Tu es jeune, tu n’as pas besoin de tout ça. Dimitri et Ivan, ce sont des hommes ! C’est plus dur pour eux ! — Donc, d’après toi : l’héritage de mon père, on partage parce qu’on est demi-frères et sœurs ; mais pour celui de la grand-mère, c’est aux garçons, car ce sont des hommes ? — Ne sois pas insolente, lança-t-elle. Pourquoi tant d’avidité ? Jamais maman n’admettrait avoir eu tort. Pour elle, je restais une radine parce que je demandais justice. — Au cas où tu n’aurais pas revu les lois françaises : avec la procuration, tu étais tenue de me verser la totalité de la vente. Le délai de prescription court toujours. Je te le signale simplement, mais… — Aline !! Tu me menaces ? chuchota sa mère, paniquée. — Non, Maman. Mais je peux encore exiger ce qui m’est dû. Réfléchis-y. Tout juste un mois plus tard, Aline reçut tout ce qu’on lui devait… et fut “définitivement” bloquée sur les réseaux familiaux.