Cher journal,
Ce matin, je faisais frire des boulettes de viande quand on a sonné à la porte. En sortant de la cuisine, la voix de ma fille ma interceptée à michemin.
«Maman, cest pour moi,» atelle dit. «Je vais ouvrir.»
«Daccord, je ne savais pas»
«Alors pourquoi tu restes là ? Va, fais cuire tes boulettes,» matelle répliqué, irritée, en se tournant vers la porte dentrée.
«Pourquoi «tes» ? Jai acheté du haché en cuisine»
«Maman, ferme la porte,» atelle lancé, les yeux roulés.
«Tu aurais pu le dire tout de suite.» Je suis retournée à la cuisine, jai fermé la porte derrière moi, éteint le gaz sous la poêle, ôté mon tablier et quitté la pièce.
Dans le vestibule, ma fille enfilait sa veste dhiver. À côté, Pierre, lami de Maïwenn, la regardait dun œil amoureux.
«Bonjour, Pierre. Vous allez où? Vous voudriez dîner avec nous?»
«Bonjour,» a souri le jeune homme, jetant un regard interrogateur à Maïwenn.
«Nous sommes pressés,» a répondu Maïwenn sans me regarder.
«Vous ne changez pas davis ? Jai tout préparé,» aije répété.
Pierre est resté muet.
«Non!» sest exclamée Maïwenn dun ton sec. «Allonsy.» Elle a pris Pierre par le bras et a ouvert la porte. «Maman, tu fermes?»
Jai approché la porte sans la claquer, laissant un petit interstice, alors que je percevais des voix dans la rue.
«Pourquoi tu lui parles comme ça? Ça sent bon, je ne dirais pas non aux boulettes.»
«Allons prendre un café. Jen ai assez de ses boulettes,» a grogné Maïwenn.
«Comment peuventelles lasser? Jadore les boulettes de ma mère, je pourrais en manger tous les jours,» a déclaré Pierre.
Je nai pas entendu la réponse de Maïwenn. Les voix dans lescalier se sont peu à peu tus.
Jai enfin fermé la porte et suis rentrée dans le salon où Bernard était attablé devant la télévision.
«Bernard, allons dîner tant que cest chaud.»
«Allezy.» Il sest levé, a traversé la cuisine et sest assis à la table.
«Questce quon a ce soir?» a-til demandé dun ton autoritaire.
«Riz aux boulettes, salade,» aije répondu en ouvrant la poêle.
«Je tai déjà dit que je ne mange pas de boulettes frites,» a protesté Bernard, mécontent.
«Jai ajouté de leau, elles sont presque vapeur,» aije répondu, tenant le couvercle.
«Très bien, mangeons alors, mais cest la dernière fois.»
«À notre âge, perdre du poids nest pas sain,» aije ajouté en posant devant lui un plat de riz et de boulettes.
«Quel âge? Jai cinquantesept ans, cest lâge de la sagesse et de lépanouissement pour un homme.» Il a piqué une boulette avec sa fourchette et en a mangé la moitié.
«Vous avez conspiré aujourdhui, non?» a lancé Maïwenn, refusant de dîner, tandis que je préparais le reste.
«Ne cuisine pas, tu ferais bien de perdre un peu de poids, sinon tu ne passeras plus la porte,» a rétorqué Bernard, terminant sa bouchée.
«Tu penses que je suis grosse? Jai tout fait pour toi, et soudain tu surveilles ta silhouette. Tu as acheté un jean, une veste en cuir, un béret, même rasé ta tête pour cacher la calvitie. Pour qui? Certainement pas pour moi.» aije demandé, blessée.
«Laissemoi manger tranquillement,» a dit Bernard, enfonçant la fourchette dans le riz sans le porter à ses lèvres. «Donnemoi du ketchup,»
Jai sorti un pot de ketchup du frigo, lai jeté dun geste brusque sur la table et je suis sortie de la cuisine, laissant mon plat intact.
Dans la chambre de Maïwenn, je me suis assise sur le canapé, les larmes roulant sur mes joues.
«Je cuisine, je mefforce, et rien? Aucun remerciement. Mon mari se rajeunit, regarde ailleurs. Il me voit comme une serveuse. Ma fille me regarde comme une employée de maison.»
«Si je suis à la retraite, puisje être traitée comme ça? Jaurais continué à travailler si on ne mavait pas licenciée. Les jeunes sont maintenant privilégiés, mais que saventils vraiment?»
«Je me lève avant tout le monde, même sans travail, pour préparer le petitdéjeuner. Je tourne en rond toute la journée, je nai jamais le temps de me poser. Cest ma faute, je me suis laissée aller.»
Jai pensé que notre famille était correcte, pas parfaite mais respectable. Ma fille est allée à luniversité, réussit bien. Bernard ne fume pas, ne boit pas, gagne bien sa vie. La maison est propre, la nourriture savoureuse. Que lui manquetil encore?
Je me suis regardée dans le miroir du placard. «Oui, jai pris du poids, mais je ne suis pas grosse. Les rides sont moins visibles sur mes joues rondes. Jai toujours aimé bien manger, je cuis bien. Maintenant je porte des boucles doreilles, je me coupe les cheveux courts pour ne pas les déranger.» Jai pensé à perdre un peu, à teindre mes cheveux.
Le matin suivant, je ne me suis pas levée tôt. Jai feint de dormir. «Je suis à la retraite, jai le droit de rester au lit un peu plus longtemps, quils préparent euxmêmes le petitdéjeuner.»
Le réveil a sonné, je me suis bougée et me suis tournée vers le mur.
«Tu es malade?» a demandé Bernard, sans aucune douceur.
«Oui,» aije répondu, le nez dans la couette.
«Maman, tu es malade?» est arrivée Maïwenn.
«Oui, servezvous le petitdéjeuner,» aije murmuré depuis mon lit.
Maïwen a grondé, puis sest dirigée vers la cuisine. Le bruit de la bouilloire, le fracas du frigo, les voix étouffées de ma fille et de Bernard ont filtré à travers les draps. Jai décidé de jouer la malade jusquau bout.
Bernard est entré, porteur dun parfum coûteux que je lui avais offert il y a des années. Il a senti la pièce, puis est parti, suivi de Maïwen. Le silence sest installé. Jai retiré la couette, mais je nai pas voulu me lever, jai fermé les yeux et me suis rendormie.
Une heure plus tard, je me suis réveillée, étirée, et je suis allée à la cuisine. Des tasses sales, du pain éparpillé sur la table. Jai pensé «Je ne suis pas une bonne à tout faire.» Je suis allée prendre une douche, puis jai appelé mon ancienne camarade décole.
«Élodie!», a-telle répondu avec enthousiasme, comme si le temps navait pas changé sa voix. «Comment vastu? Pas trop fatiguée, retraitée?»
Je lui ai raconté que la maison me pesait, que je navais pas vu mes parents depuis longtemps. Elle ma proposé de venir chez elle.
«Bien sûr, viens quand tu veux.»
Je suis partie avec quelques affaires, laissant une petite note sur la table : «Je suis chez Élodie, je reviens bientôt.»
En route vers la gare, le doute ma envahie. «Estce que jagis trop impulsivement?» Mais je me suis décidée, même si les billets étaient en poche et la file dattente au bus était longue.
À la gare, jai retrouvé Élodie. Nous nous sommes embrassées, avons partagé du thé et des pâtisseries encore chaudes. Elle a écouté mon histoire, ma encouragée à changer dapparence, à aller au salon de beauté où travaille Valérie.
La nuit suivante, je nai pas pu dormir, mon esprit tournait : «Comment vontils? Sontils fâchés ou soulagés?»
Au salon, Valérie ma accueillie, ma coiffée, teinté les sourcils, coupé les cheveux. Je me suis presque endormie pendant le brushing. Elle a insisté pour le maquillage, je voulais refuser mais Élodie ma persuadée daller jusquau bout.
Je ne me reconnaissais plus dans le miroir : une femme plus jeune, éclatante. Valérie a appelé le coiffeur pour la manucure. «Cest assez pour aujourdhui, je nen peux plus,» aije supplié.
«Nous vous reprogrammons pour huit heures demain, ne soyez pas en retard,» a répondu Valérie.
En sortant, Élodie a dit : «Regarde comme tu es jolie, qui laurait cru!» Nous avons ensuite fait un tour au centre commercial.
Je suis revenue vêtue dun pantalon fluide, dun chemisier léger, dun cardigan sable. Je portais un nouveau sac, des chaussures élégantes. Je me sentais rajeunie, pleine dassurance, même si je savais que je devais encore perdre du poids.
En sortant du centre, un homme aux cheveux blancs et à la moustache soignée ma saluée. «Bonjour, les filles, vous êtes resplendissantes,» atil dit.
«Cest» aije bafouillé.
«Tu ne me reconnais pas ? Cest Patrick!» atil précisé, mon ancien camarade de classe, mince et autrefois insignifiant.
Nous lavons invité à notre maison, ouvert une bouteille de vin et avons revécu les souvenirs du lycée. Patrick a avoué quil était toujours amoureux de moi. Élodie a souri, moi, rouge de honte.
Le soir, je suis rentrée chez moi, le cœur lourd mais légère. Le lendemain, le téléphone a sonné :
«Maman, papa est à lhôpital!» a crié Sophie (Maïwenn). Mon cœur sest serré. Bernard ma conduit à la gare. «Annie, si tu as besoin de quoi que ce soit, je suis là,» ma dit Patrick. Je lai remercié.
Dans le bus, Sophie ma raconté que son père lavait trompée, quil était revenu après un accident, quil était blessé mais quil vivait encore. Jai compris que je ne devais pas fuir.
Je suis arrivée chez moi au crépuscule, la nuit était bientôt tombée. Sophie ma regardée différemment, avec respect.
Le lendemain, jai préparé un bouillon de poulet et suis allée à lhôpital. Bernard, le visage marqué par la barbe grisonnante, a pleuré en me voyant. Je le nourris à la cuillère.
Deux semaines plus tard, Bernard a quitté lhôpital. En sortant du taxi, un couple est passé devant nous, il sest retourné, visiblement gêné. Sa compagne, une jeune femme rousse, était ma rivale. Bernard sest affaissé, honteux.
«Tu ne reparles plus?» ma demandé Bernard à la maison.
«Non, je ne suis plus grosse, même si je nai pas perdu de poids,» aije répliqué, avec humour.
«Je tai demandé pardon. Je suis idiot. Fais-moi des boulettes, sil te plaît,» atil supplié.
Jai fait frire les boulettes, préparé un bon dîner. «Quel parfum!» a exclamé Sophie, revenue de luniversité.
Nous avons mangé ensemble comme avant, quand elle était encore à lécole, Bernard ne me critiquait plus, il savourait tout. Jai senti que je pouvais encore rester près du feu, à la cuisinière, pour eux.
Cette période ma appris que la vieillesse nest pas un fardeau, mais une étape où le corps change et lâme reste jeune. Nous avons tous nos leçons, mais lessentiel, cest dêtre ensemble. On ne change pas le cheval qui nous porte, on apprend à monter différemment.
«Un bon foyer, une bonne épouse que demander de plus pour vieillir?»
Fin du jour







