Bonheur libre
Attends, Dimitri ! Allez, arrête-toi
Jai ralenti le pas et me suis retourné.
Elle venait derrière moi, Élise, cette adolescente de seize ans, des bottes montantes, une jupe, une courte veste blanche en fausse fourrure et un foulard de laine épaisse noué sur la tête. Des boucles châtain foncé séchappaient de sous le foulard, ce qui mettait en valeur ses yeux, vert noisette, toujours brillants, comme si elle allait pleurer. Ça la rendait fragile, vulnérable, on avait envie de veiller sur elle.
Elle hésitait parfois, glissant sur le chemin gelé menant à la petite maison de briques, mais elle nabandonnait ni sa cadence ni sa détermination.
Élise, arrête de courir ! Fais attention, ça glisse ! lançai-je dun ton ferme. Enfin Cela te va bien, tu sais, de courir. Tes joues sont rouges, tu es pleine de vie, ça fait du bien à voir. Tu vas mieux !
Élise esquissa un sourire, me rejoignit, attrapa ma main tendue, et me lança un clin dœil complice.
Tu voulais quoi ? demandai-je, jetant un œil autour de moi, puis me penchant pour déposer un baiser furtif sur sa joue. Ta mère nous défend dêtre amis, elle menace même de me donner une leçon
Élise baissa les yeux, triturant la poignée de son cartable, mais son sourire revint aussitôt.
Dimitri, ils racontent des histoires, papa et maman ! Ils ne te feront rien ! Viens au cinéma avec moi, ce soir ? chuchota-t-elle. Jai déjà pris les places !
Elle glissa sa mitaine, dévoilant deux billets froissés dans sa paume.
Jai refermé mes mains sur la sienne, presque brûlante, caressant ses longs doigts graciles.
Le cinéma ? Je ne sais pas Jai des choses à faire, fis-je mine de refuser avec un froncement de sourcils. Elle retira sa main si vite, la ramena dans sa mitaine. Mais puisque tu minvites, allons-y, finis-je par accepter, non sans grommeler :
Cest quoi comme film, au moins ? Encore une histoire damour ?
Non, un film de guerre. Matthieu la vu, il paraît que cest passionnant ! secoua vivement la tête Élise. Mais jai peur dy aller seule, et mes amies ne veulent pas maccompagner.
Ah, Matthieu Il ten raconte, des choses ! Vas-y avec lui, il dira oui ! lançai-je, la tête haute, par fierté. Puisque tu lécoutes, alors
Matthieu était dans la classe dÉlise, toujours le premier partout, cultivé, avide de connaissances, mais peu aventureux. Il la suivait sans cesse, ce qui magaçait, mais je savais quil nétait pas un vrai rival. Élise aimait les garçons vifs, aventureux, comme moi.
Seul souci, la route vers sa famille métait désormais fermée, alors que celle de Matthieu restait grande ouverte. Sa mère, madame Pauline, laccueillait toujours à bras ouverts, posant le tapis rouge sous ses pieds.
Je nécoute personne ! soffusqua Élise. Si je tinvite, cest que je n’ai envie de personne dautre. Alors, tu viens ?
Elle rougit, plissa les yeux.
Jeus un pincement au cœur, puis hochai la tête en souriant :
Daccord, allons-y. Puisque Mademoiselle a peur grommelai-je encore, gentiment. Mais qui me console, moi ? Ce nest pas juste, je vais crier toute la nuit, et ma grand-mère va sinquiéter !
Je lui fis un clin dœil complice, elle éclata de rire et fit un geste de la main :
Tu nas peur de rien, toi ! Bon, rendez-vous devant le cinéma à dix-neuf heures précises. Je dois filer, maman prépare la choucroute, la cuisine est sens dessus dessous.
Élise fit demi-tour prudemment et trottina vers chez elle.
Elle habitait deux maisons plus loin, on avait grandi ensemble, chassé les moineaux dans les buissons, on grimpait dans le cerisier malgré les interdictions, pour croquer les fruits bien trop tôt, et on crachait les noyaux, chacun notre tour, pour voir qui irait le plus loin. On avait fait la même école, mais jétais de deux années son aîné. Les autres filles jalousaient Élise puisquun garçon populaire comme moi la portait presque sur un piédestal, et elle, elle ne comprenait pas pourquoi. J’avais toujours été là, pas de raison pour que je ne la remarque pas, non ?
Un hiver, il ny a pas si longtemps, elle était tombée en faisant du ski. Perte déquilibre, trou noir et douleur insupportable. Jambe cassée. Allongée dans la neige, elle paniquait, redoutait la douleur elle la toujours redoutée , même retirer une écharde était un supplice. Et là, une jambe entière
Jétais là, comme toujours. Les cris dÉlise retentissaient à travers tout le quartier. Dès lenfance, elle appelait au secours, et moi, jaccourais. Jai porté Élise jusquà la maison. À lhôpital, ils ont dit : la jambe, pas grave, mais le cœur, là, cest une histoire compliquée, plein de mots bizarres sur le carnet de santé. Elle est restée longtemps alitée, avant de rentrer enfin chez elle, au début du printemps.
Sa jambe mettait un temps fou à guérir, elle enrageait. Souvent, elle était irascible, pleurait, en voulait à sa mère pour un rien. Mais tout changeait quand je venais. Jétalais une mappemonde sur son lit, on y lançait un bateau de papier, ou une petite voiture en bois. On partait visiter le monde ou saventurer sur la banquise, ou alors je faisais venir un jeu de construction, ou on dessinait des journaux muraux
Tu verras, dès que tu perdras ce plâtre ridicule, on partira quelque part ! Tu veux aller où ?
Elle haussait les épaules :
Moi, je veux juste descendre dans la cour, mais maman ne veut pas. Elle répète sans cesse que je dois me reposer, que mon cœur est trop fragile
Des bêtises ! affirmai-je, sûr de moi. Faut juste se bouger ! Mon grand-père Michel, à Lyon, est revenu presque invalide de la guerre, mais un spécialiste est venu dans leur village, la fait bouger, la secoué, et voilà quil marchait à nouveau comme tout le monde ! La médecine avance, Élise, yaura bien un remède pour toi aussi ! Faut pas baisser les bras, bouge-toi !
En la taquinant, je lui chipais sa poupée, elle avançait avec ses béquilles pour la reprendre, rouspétant.
Élise, avec tes histoires de poupée à ton âge ! Tu ressembles à madame Martin, la boulangère, toujours à se plaindre ! Allez, courage, on dansera encore !
Élise ! Va te recoucher ! Dimitri, quest-ce que tu fais ? sexclamait sa mère, madame Pauline, en débarquant. Tu sais bien quil ne faut pas lénerver ! Va-ten, je ten prie !
Je résistais un peu, puis je me faisais gentiment chasser.
Un jour, sur le seuil, elle mattrapa par le col, me plaqua contre le mur, le souffle court.
Écoute-moi, va-ten. Ne viens plus donner tes conseils de médecin de pacotille ! Élise a une maladie grave, elle ne pourra même pas avoir denfants, ça la tuerait, ont dit les médecins. Et moi, je veux une fille en vie, compris ? Et tu ne lui dis rien, elle rêve dune famille, de toute une tripotée de gosses, elle ne doit pas savoir.
Jai compris, sur le chemin du retour chez moi, ce que ça signifiait. Élise était une vraie, une grave malade du cœur.
« Elle va mourir la pensée me traversa lesprit comme un éclair. Et si c’était aujourdhui ? »
Ma grand-mère, madame Suzanne, me vit arriver, retirer veste et chemise, puis me passer un seau deau glacée sur le dos.
Dimitri ! Tu es fou ? Tu vas tenrhumer ! sécria-t-elle, me poursuivant avec une serviette.
Je repris mon souffle, secouai la tête, reprenant mes esprits.
« Impossible quelle meure ! Elle vivra ! Et heureuse, je le jure ! » battis-je du pied.
Dimitri, arrête de faire du bruit, tu me réveilles. File te coucher, cest tard !
Oui, mamie. Je bois un thé et jarrive. Bonne nuit.
On vivait juste tous les deux. Je ne savais que très vaguement quelles étaient les histoires de mes parents, perdus ou disparus. Ma grand-mère évitait den parler, sans doute pour me protéger.
Les médecins, régulièrement, auscultaient Élise. Madame Pauline les recevait à chaque fois comme des rois, sortant les produits du potager, espérant quils la guérissent. Mais les diagnostics ne changeaient pas.
« On ne sait pas encore soigner ça, disait le docteur. Peut-être un jour grâce aux progrès de la science mais, pour linstant, cest du repos complet ! »
Oui, du repos disait sa mère en hochant la tête. Matthieu, lami dÉlise, dit la même chose. Il la fait beaucoup lire
Maman ! rougit Élise, un peu honteuse quon en dise autant sur elle.
Une chance davoir un jeune homme aussi responsable avec vous, Élise ! hasarda le médecin. Il faut le garder sous la main, ça vaudra un bon mari Au revoir, et à dans trois mois !
Ainsi vivait Élise, craignant chaque pas, surveillée de près pour ne pas prendre froid, ne pas courir, jamais.
Au cinéma, il faisait lourd, ça sentait la fumée. Élise me tenait le bras comme une bouée, fondit ensuite en larmes pendant le film, la tête sur mon épaule.
Naie pas peur, Élise, tout ira bien, tu verras lui murmurais-je, la caressant doucement.
Des gens nous firent taire, agacés.
Je me sens mal, sortons un moment, demanda-t-elle à mi-voix.
Daccord, allons-y.
On traversa la salle, un rayon de lumière nous aveugla dans le hall.
Assieds-toi, je vais chercher de leau !
La caissière, outrée, me lança un regard noir.
Si jeune Vous êtes mariés au moins ? Dans quel monde on vit !
Je compris son allusion.
Pas encore, mais ça arrivera bientôt ! répondis-je sans réfléchir.
Comment ? Tu plaisantes ? demanda Élise, tout émue, tremblante.
Elle magrippa, me fit face.
Ce nest pas une blague, répondis-je, sérieux. Je voulais ten parler plus tard, mais voilà Je pars à larmée. Je te promets, à mon retour, on se marie. Tu verras le monde, au moins des manchots ! Je te lai promis, non ?
Elle hocha la tête.
On cherchera les meilleurs médecins, et je te promets quon y arrivera, tu seras maman ! dis-je, sincère. Jaurais voulu lembrasser là, mais la caissière nous fixait comme un cerbère.
Bois ton eau, et on sort ! dis-je en tentant de lui redonner le moral.
Alors, cest vrai, je ne pourrai jamais avoir denfants ? me demanda-t-elle, grave.
Je me rappelai la promesse faite à sa mère, évitant la question :
On verra plus tard. Il faut juste faire attention. Viens, marchons.
Elle se laissa faire, mais je sentais son malaise. Se pensait-elle incomplète, inachevée ?
Pour lui changer les idées, je lemmenai chez Pascal, un ami qui nous laissa essayer sa mobylette. On installa un casque à Élise, je lui dis de ne pas sinquiéter, et lemmenai faire un tour. Ses craintes senvolèrent, il ny avait plus que la route, la vitesse, le vent.
Mais la nuit suivante, un docteur dut venir lui faire une piqûre.
Pourquoi vous ne la ménagez pas ? Les examens approchent, elle nen peut plus
Sa mère sen inquiéta. Élise expliqua qu’il y avait juste un film trop angoissant, que ça passerait.
Tu étais avec Dimitri, hein ? demanda sa mère, soupçonneuse.
Oui. Dimitri me dit toujours la vérité, sur tout même que je naurai jamais denfants
Élise éclata encore en sanglots.
Je vais lui régler son compte ! grogna son père, Poings serrés.
Ne touche pas à Dimitri ! Il est le meilleur, mille fois mieux que votre chouchou de Matthieu !
Au lit ! trancha son père, lobligeant à se coucher. Dimitri a reçu sa feuille de route, bientôt il ne sera plus là !
Dès lors, Madame Pauline ne voulut plus entendre parler de moi.
Je resterai malgré tout, jai juré que tu vivrais heureuse ! Quest-ce que cest que cette prison où tu la retiens ! hurlai-je un soir en cognant à la porte pour lui dire adieu avant mon départ.
Cest son père qui sortit, un fusil à la main.
Tu vas tirer, Monsieur Paul ? Vas-y donc. Je nai personne dautre que ma grand-mère. Et pour Élise, dites-lui juste que je suis parti. Ce sera moins dur.
Face au canon, je ne bronchai pas. Il baissa larme.
Fils, tu es bête. Peut-être que larmée te rendra sage. Va-ten, Élise dort, je ne la réveillerai pas.
Lui et Pauline sétaient mis en tête de me prendre pour responsable de tous leurs malheurs, ils maccusaient de tout.
Peut-être quil aimera larmée et restera là-bas Peut-être quil oubliera Élise, murmura son père.
Ce que personne ne savait, cest quÉlise, éveillée, debout sur le plancher, le regardait, me regardait partir par la fenêtre.
Retourne-toi ! Retourne-toi ! criait-elle intérieurement.
Et je me retournai, faisant semblant dajuster ma casquette, mais en la saluant discrètement. Elle le vit, elle comprit.
Je ne revins que quatre ans plus tard. Élise ne sut jamais que jétais parti en mission en Afrique, où je fus porté disparu. Ma grand-mère, elle, nous quitta avant mon retour. On interdit à Élise daller à lenterrement, on la força à rester concentrée sur ses études.
Tous les courriers quelle écrivit à lunité de mon régiment restèrent sans réponses.
Toujours pas de réponse ? sattrista la postière, Madame Anne. Il doit avoir dautres chats à fouetter Oh tiens, voilà Matthieu ! Il a tout dun petit prof, ce garçon Pourquoi ne vas-tu pas voir avec lui ?
Je revins une année dautomne. La maison était noire, froide, sentait la moisissure. En haut, la pluie avait noirci les murs. Sur le canapé, le foulard de mamie traînait encore. Les icônes sur la petite table, près du lit, sétaient assombries, gravées du temps.
Je restai là, assis, réalisant à quel point tout avait changé, ou peut-être était-ce moi qui avais changé ?
La nuit fut longue. Au matin, jallai du côté du pavillon dÉlise. Dans la cour, madame Pauline étendait du linge.
Madame Pauline ! lançai-je, jetant ma cigarette. Vous navez pas changé !
On aurait dit que des années étaient passées.
Ah ! Qui va là ? demanda la vieille dame en plissant les yeux.
Cest moi, Dimitri. Je peux entrer ?
Sans attendre, jentrai, cherchant la fenêtre dÉlise du regard. Les volets étaient fermés, les fleurs disparues.
Elle est partie, Dimitri. Et toi, donc, tu es en vie ? répliqua la femme, le ton ni chaud ni froid. Revenue ? Bon Il sen est passé, des choses, ici.
Où est-elle partie ? demandai-je en fixant le sol.
À Lyon. Matthieu est entré à la fac là-bas, alors ils y sont allés ensemble.
Quel rapport avec Matthieu ?
Ils sont mariés. Élise ne voulait plus rester, on lui a dit que tu étais mort. Elle sest laissée convaincre. Matthieu a de la famille là-bas. Ils sy sont installés. On a reçu une lettre : ils vont bien, Élise entre aussi à luniversité. Merci à Matthieu qui la accompagnée pendant toutes ces années Quand on a enterré ta grand-mère, Élise nétait plus que lombre delle-même. Mais Matthieu était là. Sil te plaît, Dimitri, laisse-les en paix maintenant. Quils tentent au moins dêtre heureux
Elle posa une main fatiguée sur mon épaule. Je lui trouvai vieilli le visage.
Élise na jamais aimé ce rat de bibliothèque ! grondai-je, crachant de colère.
Jadis, peut-être. Quand tu nétais plus là, elle a compris. Avec lui, elle est en sécurité. Je ten prie, ne reviens plus dans sa vie.
Je partis sans répondre, levant les yeux au ciel. Pauline regagna la maison, son mari lisait, un livre offert par Matthieu.
Je restai un jour de plus dans la maison vide, puis rassemblai quelques affaires, verrouillai portes et fenêtres. Jallai au cimetière, laissai la médaille de baptême de ma grand-mère sur sa tombe.
Pardon, mamie
Et je quittai la ville.
Je devins dur, radical. Je refusais quon me dise non. Je cherchais la face cachée de la vie, me lançais dans diverses affaires, honnêtes ou non, brassant des sommes parfois douteuses. Mais je cherchais.
Retrouver Élise aurait été simple, avec un nom comme Matthieu, la fac de Lyon, les gens comme ça ne se perdent jamais dans la foule. Ce qui comptait, cest que je cherchais toujours une solution.
Après huit ans à écumer le milieu des affaires (pièces détachées, antiquités, épiceries, logistique), jétais en contact avec des fabricants dappareils médicaux, puis des spécialistes parmi les meilleurs du monde.
Pourquoi tintéresses-tu tant aux problèmes de cœur ? me demanda un professeur de lInstitut Pasteur, Lefèvre. On a de grands cardiologues ici. Quest-ce quil se passe ?
Il faut aider quelquun. Quelle puisse vivre répondis-je.
Il te faut un dossier complet, des analyses actualisées. Cest la seule façon de voir si on peut faire quelque chose.
Jai promis de fournir le dossier médical.
Tu vas où ? Murmura Irène, sortant du lit, resserrant sa robe de chambre. Il faisait froid sur le carrelage, mais jaimais aérer la maison, besoin dair.
Désolé, je ne voulais pas te réveiller. Jai des trucs à régler, pour deux-trois jours. Tennuies pas pendant mon absence.
Je lembrassai vivement, la pris contre moi.
Personne chez nous pendant mon absence, daccord ?
Elle leva les mains, moqueuse.
Bien, mon chef ! Tu ne prends même pas de petit-déj ?
Non, je dois filer.
Elle écouta mes pas descendre lescalier, habituée à mes départs précipités.
Elle savait que je ne laimais pas, elle nen demandait pas tant. Mais notre équilibre fonctionnait : jétais là, elle était là. Ensemble, sans passion, mais sans illusion.
Monsieur Durand, je vous remercie pour votre proposition, léquipement est toujours le bienvenu, mais obtenir des dossiers médicaux de nos patients, ce nest pas la même chose ! me disait un directeur dhôpital, monsieur Petit, un homme sec, nerveux au possible, triturant ses ongles bleuis, transpirant sous la pression.
Rassurez-vous, je ne suis envoyé par personne, cest juste personnel. Quel est votre prix ? Cest pour Élise Panier Cest une amie denfance, malade du cœur. Son mari la garde enfermée, la gave de médicaments, mais la force à travailler, jamais de vacances, jamais de loisirs Il profite de sa maladie pour obtenir voiture, logement, avantages. Tout pour lui, rien pour elle. Leur fils, cest pareil, travaillé comme un vieux bonhomme, mais lui, le père, va bien, lui profite. Cest pour elle que je paye, et pour ce garçon !
Jaurais pu tout casser, mais nous étions dans un restaurant, il fallait rester digne.
Vous êtes dangereux, monsieur Durand ! Dangereux ! sétrangla monsieur Petit, maccusant de vouloir détruire un équilibre.
Ce qui est criminel, cest dépouser une femme malade pour senrichir sur son dos ! répondis-je, en haussant la voix.
Jai jeté une enveloppe dans sa serviette. Il a cédé, me remettant les documents nécessaires.
Élise cheminait lentement dans la ruelle. Rien ne la préoccupait, elle avançait simplement, attentive à respirer doucement. Demain, rendez-vous à la clinique, un horaire mal fichu, il fallait quitter le bureau plus tôt. Puis réunion au collège pour son fils, et bientôt la visite des parents de Matthieu Tant à faire, mais là, marcher suffit.
Une mobylette fila, une jeune fille étreignant son cavalier. Un sourire passa sur ses lèvres en se rappelant les virées avec moi.
Élise ! mexclamai-je, la surprenant. Il faut quon parle, vite !
Je lentraînai sur un banc.
Je dois temmener à Paris. Un ami cardiologue, Lefèvre, a trouvé un spécialiste ; avec une opération, tu pourrais vivre normalement. Jai avancé les frais. Tu ne seras plus enfermée ni sur-médicalisée
Matthieu ne me martyrise pas, il veut juste assurer ma sécurité, soupira-t-elle. Tu ne comprends pas
Je comprends très bien. Et je sais aussi quil profite de ta voiture Ne pense plus à lui, on va taider, viens, jai tout organisé, tu nas plus quà dire oui.
Mais toi, ques-tu devenu ? Marié ? détourna-t-elle la conversation.
Non, moi ? Un peu de tout, commence dans les affaires louches, mais cest fini, je fournis des hôpitaux maintenant, jai appris langlais !
Bien. Mon fils sy met aussi, Matthieu a engagé un prof danglais. Tu es retourné chez toi ?
Non Pas la peine den parler. Ce nest pas la question. Lopération est payée, il ne manque que ton feu vert !
Je sentais que je devais faire vite.
Élise ? On tattend à la maison, il est lheure, Valère a faim ! Un homme, Matthieu, nous interrompit, figé de surprise. Dimitri ? Incroyable
Son visage se ferma, il agrippa Élise.
Attends, Matthieu. Dimitri me propose de partir en soins, il a tout organisé
Tu as besoin dair, Élise. Prends un comprimé ! la pressa Matthieu.
Je suivis jusquà chez eux.
Alors, vieux, quest-ce que tu veux ? On fait quoi, maintenant ? Tu cherches quoi dans la vie ? demanda Matthieu, faussement tranquille, en allongeant les jambes.
Élise, assieds-toi, mange donc quelque chose, lança-t-il à sa femme, mâchonnant un brin doignon vert.
Non, je ne suis pas marié. Jai trouvé une clinique spécialisée à létranger ; tu peux être opérée bientôt, finir cette existence rétrécie Tu pourrais à nouveau croquer la vie ! Dis-le, Élise !
Élise, sers du thé à Valère, répondit Matthieu, puis quand elle fut partie, il se fit menaçant, à voix basse :
Tu débarques de nulle part, promets des miracles contre de largent, et nous alors ? Si jamais elle ne se réveille pas, je fais quoi, moi ? Qui soccupe de Valère ? Ici, on gère, pas besoin de sauveur. Les années où on sest serré la ceinture, tu étais où ? Tu nas jamais poussé le fauteuil dÉlise à lhôpital, jamais changé les draps quand elle délirait. Elle est à moi, toute à moi. Je sais mieux que personne ce quil lui faut.
Tes exploits ne mintéressent pas. Ce nest pas un objet ! Donne-lui la liberté dessayer, bon sang ! Tu lutilises ! Elle sen sortira, tu verras.
Je ne partirai pas, Dimitri. Ma vie est ici. Jai peur Et si je ne me réveille jamais Et Valère ? Il ne comprendrait pas Ici, cest suffisant.
Elle passa derrière moi, posa sa tête sur mes épaules.
Prenons le thé, les amis. Il reste des pâtisseries ! proposa-t-elle avec un sourire triste. Tu repartiras ce soir, Dimitri.
Jai refusé de rester, pris ma veste, claqué la porte.
Comment pouvait-on refuser dêtre heureux, alors que tout était prêt ? Javais vendu moitié de mes parts en affaires, persuadé que son salut valait tout lor du monde
Des années de recherches chez les médecins, defforts pour la sauver Tout ça pour ça.
« Au fond, tu voulais juste prouver à Matthieu que tu étais meilleur que lui. Raté ! Perdu ! », me dis-je, envahi par la colère.
Irène veillait dans la cuisine, inquiète.
Coucou murmura-t-elle dans son éternelle robe chaude. Jai fait de la soupe Tu essayes ?
Elle sapprocha, menlaça, inquiète.
Quest-ce que tu as ? bredouillai-je.
Je craignais que tu restes avec elle Tu ne maimes pas, je le sais, mais Je ne veux pas te perdre.
Elle sanglota sur ma poitrine.
Allons, petite, tu es folle ! Je me sentis soudain soulagé, comme libéré dun poids énorme. Je ne devais rien à personne. Je pouvais continuer, aimer Irène, lépouser, avoir des enfants Notre famille serait la nôtre, simplement. Et les autres vivraient aussi, selon leur choix.
Il suffit parfois de sautoriser à être heureux !
En me servant de la soupe, Irène me regardait avec tendresse. Ce soir, nous étions une vraie famille, jen étais certain.







