Loin de ma femme

Je rentre à la maison à bord de la voiture de fonction. Le chauffeur me dépose devant la porte, je descends, épuisé par le trajet, je prends ma valise, je le libère et, en expirant profondément, je murmure: La «cérémonie de retrouvailles» commence.

Ma femme, Camille, apparaît dans une robe longue aux teintes estivales, exactement comme le mois de juillet qui sefface doucement. Elle adore choisir une tenue qui épouse la saison.

En ajustant ses cheveux qui coulent en cascade soyeuse sur ses épaules, elle accélère le pas, me sourit avec bienveillance.

Kévin, on a tellement attendu Tu sais, jai trouvé un architectepaysagiste exceptionnel, tout le monde fait la queue, mais jai négocié

Jai voulu demander le prix, mais je me suis rappelé que, selon la «cérémonie de retrouvailles», il faut dabord embrasser son épouse. Je lai donc fait.

Camille, tu es ravissante, dis-je en lentourant de mes bras, en serrant sa taille fine, et, entre nous, tu mas manqué.

Kévin, moi aussi, répond-elle, sapprochant de moi, oubliant momentanément le paysagiste pour notre jardin.

Est-ce que Nathalie est chez nous? demande le maître de maison.

Chez notre amie, à deux pas dici, la fille des Dolière

Alors, nous sommes seuls Javoue que le manque ma vraiment frappé, je me précipite sous la douche, puis je lattire vers la chambre.

Kévin, jai découvert une boutique je tai déjà acheté quelque chose, ça va te plaire, cest une robe cest époustouflant

Et si on se passait la robe? lui répondsje, la tirant vers moi. Tu peux même rester sans rien, tu mattires déjà comme ça.

Kévin, jai tant essayé, et tu ne veux même pas jeter un œil à mon nouveau dressing

Jy jetterai un coup dœil plus tard, je maiasse, mhabillant, jespère quon trouvera quelque chose à manger sans devoir courir au restaurant.

Bien sûr, on tattendait, AnneMarie a tout préparé.

Ah, cette AnneMarie, la bonne femme de maison

Et moi? Je ne suis pas celle qui trouve les artisans pour embellir notre domaine, pas plus que le nouveau mobilier nest mon mérite

Nos vieux meubles nont même pas eu le temps de se faner, remarqueje.

Et les rideaux? poursuit Camille. Regarde lharmonie des couleurs

Chérie, japprécie tout cela et je ne refuse jamais de financer tes envies, je voulais dire que je prends toujours en charge les dépenses, mais je reste muet pour ne pas la froisser.

Kévin, je dois aller au salon! sexclameelle, prise dune soudaine panique.

Quelle urgence?

Tu ne sais pas, cest un super salon, je me suis inscrite il y a un mois je ne peux pas être en retard, alors ne tinquiète pas, ma chère, Nathalie arrivera bientôt elle devait maccompagner

Où?

Au salon.

Nestce pas trop tôt pour elle?

Quelle shabitue à la beauté, quelle apprenne à prendre soin delle

Laissela grandir, les garçons soccuperont delle, marmonneje.

Tout à fait, mais il faut atteindre le «vol suprême». Camille se tourne dun coup, ses cheveux clairs dansent au rythme de ses gestes.

Je déjeune seul. Peu après, Nathalie surgit.

Papa! saccrochetelle à moi, la «cérémonie de retrouvailles» reprend. Où est maman ?

Elle ne ta pas dit pour le salon ?

Ah, elle est partie! Javais demandé quon memmène, jai besoin dune manucure.

Nathalie, tes ongles sont parfaits, je la félicite.

Papa, tu plaisantes? Ce nest plus à la mode

Jimagine que le vernis a trois jours, mais aujourdhui une nouvelle tendance a envahi ta petite tête et tu veux tout changer?

Papa, sérieusement

Nathalie, je viens de lire un livre

Et quand tu trouves le temps? Tu travailles tout le temps

Sur la route, entre deux pauses dailleurs, tu lis quoi?

Je lis chaque jour, des trucs variés

Jai compris: les dernières modes, le maquillage, les futilités

Papa, je suis une fille

Une fille, une fille Bon, viens ici, je lui donne un baiser sur le front, je taime quand même.

Le soir, Camille revient, toute renouvelée, tourne sur ellemême et me montre son nouveau look. Alors, quen pensestu ?

Je tâtonne, essayant de percevoir le changement, je réponds prudemment: Éblouissant! Tu es ensorcelante.

À la nuit tombée, je suis déjà fatigué, même si je ne suis chez moi que depuis un jour.

Kévin, jai oublié de te dire, Marion a appelé, inquiète pour toi

Ah, ma tante Oui, il faut lui rendre visite je lappellerai demain.

Tu vas chez elle?

Pourquoi «aller»? Nous y allons tous ensemble.

Tu plaisantes? Que faire dans ce bled?

Ce nest pas un bled, cest un centreville. Quatre heures de route.

Je ne vois pas la différence.

Dommage. je somnole, murmurant: Dommage, je devrai y aller seul.

Je naime pas voyager à la clientèle, mais je ne reste jamais longtemps à la maison, les missions me tiennent. Cependant, il serait impardonnable de ne pas voir ma tante Marion, presque une seconde mère pour moi depuis dix ans.

Je prends ma voiture, ouvre les fenêtres, laisse le vent contraire maccompagner, le cœur léger.

Kévin! Tu es enfin arrivé? Marion, à soixantedix ans, est toujours douce, chaleureuse, un sourire qui invite à la conversation. Aucun «cérémonie de retrouvailles» nest nécessaire chez elle.

Tante Marion, pardonne mon absence dune année, les déplacements me retiennent.

Ah, mon petit voyageur, elle me chatouille les cheveux, un peu plus petite que moi. Assiedstoi, je vais te nourrir.

Je me sens comme un enfant, nourri comme avant par ma mère, maintenant par ma tante. La table se remplit dun repas simple mais fait maison.

Kévin, je ne sais pas cuisiner comme vous à la ville, vous dînez sûrement au restaurant?

Camille et Nathalie aiment les restaurants, mais chez moi, cest mieux. Je naime pas flâner à lœuvre dautrui. Dailleurs, je tapporte quelques souvenirs

Pourquoi? Jai tout ce quil faut.

Pardon, tante, mais vous méritez dêtre choyée.

Marion, les bras croisés, me regarde avec fierté. Elle a toujours cru en moi, étudiant assidu, carrière bâtie de mes propres mains, homme responsable.

Kévin, tu parcours tout le pays, tu ne tarrêtes jamais?

Principalement la Savoie.

Il fait froid làbas.

Je ris. Ici, il fait chaud.

Alors tu viens, tu repars

Après le repas, je serre la main de ma tante, lembrasse doucement sur le petit poignet. Merci, ma chère Marion.

Je lappelle toujours ainsi, tendrement. Aucun autre ne le fait, sauf moi.

Kévin, un verre de jus de cassis?

Bien sûr, ton jus revigore comme une eau vive, il chasse toute fatigue.

Je minquiète tu es si souvent absent, la vie de couple, cest dur

Je savoure le jus, je réponds: Difficile? Au contraire, plus je méloigne, plus tout devient plus léger.

Elle seffraye. Que distu? Pourquoi si loin?

Je la rassure rapidement. Ne ten fais pas, Marion, cest juste que je nai jamais goûté un tel breuvage.

Cest à cause de ma confiture de cassis du jardin, expliquetelle. Alors pourquoi si loin?

Si jétais plus près, je létoufferais depuis longtemps.

Qui? sétonnetelle.

Du matin au soir, même la nuit, on ne parle que de salons, de boutiques, de couleurs, de coiffeurs, de manucures, de ce que portent les Dolière Chaque jour la même rengaine. À distance, cest moins pesant. Jarrive, je passe du temps, je donne de largent, je repars. Ça me suffit.

Et Nathalie?

Elle est comme Camille, même passion. Il y a trois ans, je lui ai offert une bibliothèque, jai choisi les livres, jai lu les critiques maintenant ils restent intacts. Jaime le papier, le numérique me sert pour la route. Jai tenté dintéresser Camille et Nathalie, mais elles restent collées à leurs téléphones à chercher le prochain maîtremanucure.

Je ne savais pas, sétonne Marion. Je suis toujours pour la famille, mais là

Non, non, je ne veux rien changer. Jai choisi ma femme. Elle est belle, je lai eu, et je laime. Jaccepte le bruit des intérieurs, des invités, des salons, mais mon cœur reste à elle.

Et la petite Ninon?

Elle sera magnifique, comme sa mère. Elle saura se présenter sous son meilleur jour, épousera un homme ambitieux, et vivra «au chocolat».

Tu repartiras bientôt?

Dans un mois, pour deux semaines seulement. Mais cest assez.

Tu travailles, donc?

Mon travail est mon repos, chère tante.

Le soir, je me prépare à rentrer. J’embrasse Marion, glisse discrètement quelques billets sur le coin de la table et lui offre un pot de confiture de cassis.

Marion est la seule à qui jai avoué que les déplacements me plaisent, que tout me convient, tout comme mon épouse Camille.

Leçon du jour: on peut aimer la stabilité du foyer tout en savourant la liberté des horizons; il suffit daccepter les deux facettes sans perdre son être.

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Loin de ma femme
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