Clémise remarque quHenri porte sa plus belle chemise la même crème quils ont achetée ensemble lan dernier pour son anniversaire ainsi que de nouvelles chaussures. Il a même mis ses boutons de manchette, alors quil porte habituellement un pyjama le dimanche à la maison.
«Clémise, il faut quon parle», ditil en se tenant près de la fenêtre, le dos tourné vers elle.
Elle pose lentement sa tasse de café sur la table. Son cœur saccélère, non pas de peur mais de curiosité.
Henri semble sêtre préparé pour cette conversation comme pour un événement important. Et soudain elle comprend : il attend des larmes, des supplications, des crises. Elle, au contraire, ressent une étrange sérénité.
«Je pense quil vaut mieux que nous nous séparions», poursuitil sans se retourner. «Nous le savons tous les deux.»
«Nous le savons?», répliqueelle, étonnée par sa propre voix, calme, presque curieuse.
Henri se tourne enfin. Sur son visage apparaît la surprise: elle ne réagit pas comme il lattendait.
«Bon, nous sommes adultes. Les sentiments sont passés, à quoi faire semblant?»
Clémise se laisse tomber dans le dossier de la chaise.
Vingtdeux ans de mariage, un fils élevé, ladolescence du garçon, ses propres quarante ans passés. Maintenant, elle entre dans la vraie cinquantaine.
«Et où vaisje?», demandet-elle simplement.
«Eh bien», hésite Henri. «Tu peux rester chez Sophie pour linstant, ou louer quelque chose. Je taiderai financièrement au départ.»
Sophie, sa sœur, a toujours pensé que Clémise sest mariée avec Henri par erreur. «Je taiderai financièrement», ditil, dun ton généreux.
«Et toi, que prévoistu?»
«Moi?», répondil, pris au dépourvu. «Rien de spécial. Peutêtre que je vends lappartement et achète quelque chose de plus modeste.»
«Lappartement?», indiqueelle en penchant la tête. «Celuici?»
«Oui.»
Elle se lève, sapproche de la fenêtre. Henri recule instinctivement. En bas, des écoliers avec leurs sacs à dos traversent la rue, le nouveau cours commence. La vie suit son cours.
«Henri, à qui estelle attribuée lappartement?»
«À moi, naturellement.Pourquoi?»
«À toi?» Sa voix trahit une surprise sincère. «Tu en es sûr?»
Cest la première fois quil semble perdu.
«Bien sûr. Nous lavons acheté il y a longtemps, avec largent que ma mère ma offert avant le mariage.Tu te souviens?»
Elle se rappelle quil avait vendu sa chambre de la résidence et avait dit: «Cest pour lavenir.» Ainsi, cétait pour leur avenir.
Henri reste muet.
«On la enregistrée à mon nom parce que tu navais pas de travail à lépoque, tu cherchais ta voie. Javais besoin de justificatifs de revenus pour la banque.Tu ten souviens?»
«Mais nous nous avions convenu»
«Nous avions convenu que ce serait notre bien commun. Et cest resté ainsi jusquà ce que tu décides de tout partager.»
Clémise reprend sa place, prend sa tasse dont le café est déjà froid et en boit une gorgée.
«Tu sais, Henri, je réalise que tu as raison. Nous devrions vraiment nous séparer.»
«Vraiment?» Il sanime, mais une inquiétude passe dans ses yeux.
«Oui. Et si tu veux une nouvelle vie, faisons les choses correctement.Je garde lappartement, il est à moi. Tu trouveras un logement à tes frais.»
«Clémise, on peut au moins trouver un arrangement humain»
«Ce nestpas plus humain que de te donner ce que tu veux: la liberté, en pleine mesure.»
Henri sassoit en face delle. La chemise la plus chère semble maintenant ridicule.
«Je nai pas dargent pour acheter un appartement»
«Je nai plus lenvie de te subvenir. Tu as dit que nous sommes adultes.»
«Je pensais que nous pourrions régler cela à lamiable»
«Calmonsnous, aucun cri, aucun scandale. Chacun reçoit ce quil veut. Tu voulais que je parte, alors cest toi qui pars. Cest juste, non?»
Clémise se lève, prend sa tasse et se dirige vers lévier.
Son téléphone clignote: une notification de livraison dépicerie commandée hier pour aujourdhui.
«Jai besoin de temps pour réfléchir,» marmonne Henri.
«Bien sûr,» répondelle en posant doucement la tasse. «Mais ne tarde pas; des amies arrivent cet aprèsmidi et je ne veux pas que le spectacle se transforme en drame familial.»
Henri rentre dans la chambre. On lentend parler au téléphone, doucement mais avec excitation. Clémise prépare le déjeuner, coupe les légumes avec des gestes presque méditatifs.
Après une demiheure, il revient à la cuisine.
«Clémise, peutêtre avonsnous été précipités? Reprenons la discussion.»
«De quoi discuter?» Elle ne lève pas les yeux de la planche. «Tu as déjà décidé. Jai accepté. Tout est clair.»
«Mais lappartement Nous avons investi ensemble, les rénovations, les meubles»
«Les rénovations?Celle que mon père a faite de ses propres mains, gratuitement?Ou les meubles que jai achetés avec mon salaire pendant que tu cherchais ta place?»
«Jai toujours travaillé!»
«Oui, mais tu dépensais ton salaire pour toi, et cétait moi qui maintenais la maison. Tu te souviens: «Un homme doit avoir ses propres économies pour garder son estime».»
Henri reste silencieux.
«Tu te rappelles aussi que tu disais ne pas être prêt à être père, puis quand Arthur est né, tu as eu peur de la paternité, mais aujourdhui tu te présentes comme un père attentionné.»
«Quel est le lien?»
«Je comprends que tu as décidé de partir hier, pas la semaine dernière.»
Clémise repose le couteau, se tourne vers Henri.
«Dismoi, Célestine te plaîtelle son appartement? Envisagezvous den acheter un autre?»
Henri pâlit.
«Célestine?Celle avec qui tu échanges depuis six mois, celle qui travaille depuis huit ans dans ton entreprise, sans enfants mais désireuse den avoir?»
«Tu me suivais?»
«Pourquoi suivre? Tu las déjà tout raconté. Tu te souviens de ce soir, il y a trois semaines, quand tu es rentré tout content, parlant de ta collègue?Une femme brillante, prometteuse. Le lendemain, tu as acheté une nouvelle chemise.»
Clémise saisit une serviette, sessuie les mains.
«Ce matin, tu prends la douche avant le travail, alors que dhabitude tu la prenais le soir. Tu as acheté un parfum, tu tes inscrit à la salle de sport pour la première fois depuis dix ans.»
«Clémise»
«Et maintenant tu emportes ton téléphone même sous la douche. Avant, tu le laissais nimporte où. Tu souris toujours en regardant lécran.»
Lécran de sa montre intelligente sallume; Henri regarde rapidement, puis couvre son poignet.
«Célestine écrit?» demandet-elle, sincèrement curieuse.
Henri seffondre sur la chaise.
«Je navais pas prévu»
«Prévu quoi? Tomber amoureux ou te faire prendre?»
«Cest arrivé par hasard. On discutait au travail, puis»
«Et puis tu as décidé que je partirais, cest plus pratique. Lappartement reste à toi, ta réputation est intacte.»
La femme qui part porte la faute, et avec Célestine il pourra commencer une relation sur une page blanche.
Clémise sassoit en face de lui.
«Ce qui est étrange, cest que je ne suis pas en colère. Je suis même reconnaissante. Tu mas montré que je suis bien plus forte que je le pensais.»
«Questce que tu vas faire maintenant?»
«Vivre, ici, dans mon appartement. Peutêtre enfin me consacrer à ce que jai toujours rêvé, mais que je nosais pas. Jaurai du temps pour moi.»
«Et Arthur?»
«Arthur a vingtet un ans. Il est adulte, il se débrouillera.»
Henri se lève, parcourt la cuisine.
«Clémise, on peut trouver un arrangement? Je suis prêt à te verser une indemnité»
«Pour quoi?» Elle, surprise.
«Pour lappartement, pour les années passées ensemble.»
«Henri, tu veux acheter mon appartement pour y mettre ta petite amie?»
«Pas si brutal»
«Tu proposes de me payer pour devenir sansabri?»
Clémise éclate de rire, sincère, sans amertume.
«Avant, jaurais accepté par pitié. Jaurais pensé: «Pauvre de lui, il nest pas méchant, il a juste aimé.» Jirais chez ma sœur et je mexcuserais auprès de toi de ne pas tavoir retenu.»
Elle se dirige vers la fenêtre.
«Maintenant je comprends: tu pensais que jétais une fille naïve qui supporterait tout. Tu tes trompé.»
«Alors tu ne pars pas?»
«Non. Cest toi qui pars. Aujourdhui. Emporte seulement tes effets personnels.»
«Et si je refuse?»
Clémise le regarde, le calme dune femme qui vient de retrouver sa vraie puissance.
«Demain Célestine découvrira que son amant nest pas libre, mais marié. Elle apprendra aussi comment tu comptais régler le logement. Tu penses que ça lui plaira?»
Henri reste muet.
«Tu as une heure,» ajoute Clémise. «Mes amies arrivent à dixhuit heures. Je ne veux pas quelles assistent à une pièce de théâtre familiale.»
Elle attrape le vaporisateur sur le rebord et commence à arroser les plantes.
Dans lappartement, le silence règne, seulement le sifflement de leau et le craquement du parquet sous les pas dun homme qui ramasse ses affaires.
Clémise sourit à sa violette préférée. La vraie vie ne fait que commencer.







