Svetlana a remarqué qu’Igor portait sa plus belle chemise — celle couleur crème, qu’ils avaient achetée ensemble l’année dernière pour son anniversaire. Et de nouvelles chaussures élégantes.

Clémise remarque quHenri porte sa plus belle chemise la même crème quils ont achetée ensemble lan dernier pour son anniversaire ainsi que de nouvelles chaussures. Il a même mis ses boutons de manchette, alors quil porte habituellement un pyjama le dimanche à la maison.

«Clémise, il faut quon parle», ditil en se tenant près de la fenêtre, le dos tourné vers elle.

Elle pose lentement sa tasse de café sur la table. Son cœur saccélère, non pas de peur mais de curiosité.

Henri semble sêtre préparé pour cette conversation comme pour un événement important. Et soudain elle comprend : il attend des larmes, des supplications, des crises. Elle, au contraire, ressent une étrange sérénité.

«Je pense quil vaut mieux que nous nous séparions», poursuitil sans se retourner. «Nous le savons tous les deux.»

«Nous le savons?», répliqueelle, étonnée par sa propre voix, calme, presque curieuse.

Henri se tourne enfin. Sur son visage apparaît la surprise: elle ne réagit pas comme il lattendait.

«Bon, nous sommes adultes. Les sentiments sont passés, à quoi faire semblant?»

Clémise se laisse tomber dans le dossier de la chaise.

Vingtdeux ans de mariage, un fils élevé, ladolescence du garçon, ses propres quarante ans passés. Maintenant, elle entre dans la vraie cinquantaine.

«Et où vaisje?», demandet-elle simplement.

«Eh bien», hésite Henri. «Tu peux rester chez Sophie pour linstant, ou louer quelque chose. Je taiderai financièrement au départ.»

Sophie, sa sœur, a toujours pensé que Clémise sest mariée avec Henri par erreur. «Je taiderai financièrement», ditil, dun ton généreux.

«Et toi, que prévoistu?»

«Moi?», répondil, pris au dépourvu. «Rien de spécial. Peutêtre que je vends lappartement et achète quelque chose de plus modeste.»

«Lappartement?», indiqueelle en penchant la tête. «Celuici?»

«Oui.»

Elle se lève, sapproche de la fenêtre. Henri recule instinctivement. En bas, des écoliers avec leurs sacs à dos traversent la rue, le nouveau cours commence. La vie suit son cours.

«Henri, à qui estelle attribuée lappartement?»

«À moi, naturellement.Pourquoi?»

«À toi?» Sa voix trahit une surprise sincère. «Tu en es sûr?»

Cest la première fois quil semble perdu.

«Bien sûr. Nous lavons acheté il y a longtemps, avec largent que ma mère ma offert avant le mariage.Tu te souviens?»

Elle se rappelle quil avait vendu sa chambre de la résidence et avait dit: «Cest pour lavenir.» Ainsi, cétait pour leur avenir.

Henri reste muet.

«On la enregistrée à mon nom parce que tu navais pas de travail à lépoque, tu cherchais ta voie. Javais besoin de justificatifs de revenus pour la banque.Tu ten souviens?»

«Mais nous nous avions convenu»

«Nous avions convenu que ce serait notre bien commun. Et cest resté ainsi jusquà ce que tu décides de tout partager.»

Clémise reprend sa place, prend sa tasse dont le café est déjà froid et en boit une gorgée.

«Tu sais, Henri, je réalise que tu as raison. Nous devrions vraiment nous séparer.»

«Vraiment?» Il sanime, mais une inquiétude passe dans ses yeux.

«Oui. Et si tu veux une nouvelle vie, faisons les choses correctement.Je garde lappartement, il est à moi. Tu trouveras un logement à tes frais.»

«Clémise, on peut au moins trouver un arrangement humain»

«Ce nestpas plus humain que de te donner ce que tu veux: la liberté, en pleine mesure.»

Henri sassoit en face delle. La chemise la plus chère semble maintenant ridicule.

«Je nai pas dargent pour acheter un appartement»

«Je nai plus lenvie de te subvenir. Tu as dit que nous sommes adultes.»

«Je pensais que nous pourrions régler cela à lamiable»

«Calmonsnous, aucun cri, aucun scandale. Chacun reçoit ce quil veut. Tu voulais que je parte, alors cest toi qui pars. Cest juste, non?»

Clémise se lève, prend sa tasse et se dirige vers lévier.

Son téléphone clignote: une notification de livraison dépicerie commandée hier pour aujourdhui.

«Jai besoin de temps pour réfléchir,» marmonne Henri.

«Bien sûr,» répondelle en posant doucement la tasse. «Mais ne tarde pas; des amies arrivent cet aprèsmidi et je ne veux pas que le spectacle se transforme en drame familial.»

Henri rentre dans la chambre. On lentend parler au téléphone, doucement mais avec excitation. Clémise prépare le déjeuner, coupe les légumes avec des gestes presque méditatifs.

Après une demiheure, il revient à la cuisine.

«Clémise, peutêtre avonsnous été précipités? Reprenons la discussion.»

«De quoi discuter?» Elle ne lève pas les yeux de la planche. «Tu as déjà décidé. Jai accepté. Tout est clair.»

«Mais lappartement Nous avons investi ensemble, les rénovations, les meubles»

«Les rénovations?Celle que mon père a faite de ses propres mains, gratuitement?Ou les meubles que jai achetés avec mon salaire pendant que tu cherchais ta place?»

«Jai toujours travaillé!»

«Oui, mais tu dépensais ton salaire pour toi, et cétait moi qui maintenais la maison. Tu te souviens: «Un homme doit avoir ses propres économies pour garder son estime».»

Henri reste silencieux.

«Tu te rappelles aussi que tu disais ne pas être prêt à être père, puis quand Arthur est né, tu as eu peur de la paternité, mais aujourdhui tu te présentes comme un père attentionné.»

«Quel est le lien?»

«Je comprends que tu as décidé de partir hier, pas la semaine dernière.»

Clémise repose le couteau, se tourne vers Henri.

«Dismoi, Célestine te plaîtelle son appartement? Envisagezvous den acheter un autre?»

Henri pâlit.

«Célestine?Celle avec qui tu échanges depuis six mois, celle qui travaille depuis huit ans dans ton entreprise, sans enfants mais désireuse den avoir?»

«Tu me suivais?»

«Pourquoi suivre? Tu las déjà tout raconté. Tu te souviens de ce soir, il y a trois semaines, quand tu es rentré tout content, parlant de ta collègue?Une femme brillante, prometteuse. Le lendemain, tu as acheté une nouvelle chemise.»

Clémise saisit une serviette, sessuie les mains.

«Ce matin, tu prends la douche avant le travail, alors que dhabitude tu la prenais le soir. Tu as acheté un parfum, tu tes inscrit à la salle de sport pour la première fois depuis dix ans.»

«Clémise»

«Et maintenant tu emportes ton téléphone même sous la douche. Avant, tu le laissais nimporte où. Tu souris toujours en regardant lécran.»

Lécran de sa montre intelligente sallume; Henri regarde rapidement, puis couvre son poignet.

«Célestine écrit?» demandet-elle, sincèrement curieuse.

Henri seffondre sur la chaise.

«Je navais pas prévu»

«Prévu quoi? Tomber amoureux ou te faire prendre?»

«Cest arrivé par hasard. On discutait au travail, puis»

«Et puis tu as décidé que je partirais, cest plus pratique. Lappartement reste à toi, ta réputation est intacte.»

La femme qui part porte la faute, et avec Célestine il pourra commencer une relation sur une page blanche.

Clémise sassoit en face de lui.

«Ce qui est étrange, cest que je ne suis pas en colère. Je suis même reconnaissante. Tu mas montré que je suis bien plus forte que je le pensais.»

«Questce que tu vas faire maintenant?»

«Vivre, ici, dans mon appartement. Peutêtre enfin me consacrer à ce que jai toujours rêvé, mais que je nosais pas. Jaurai du temps pour moi.»

«Et Arthur?»

«Arthur a vingtet un ans. Il est adulte, il se débrouillera.»

Henri se lève, parcourt la cuisine.

«Clémise, on peut trouver un arrangement? Je suis prêt à te verser une indemnité»

«Pour quoi?» Elle, surprise.

«Pour lappartement, pour les années passées ensemble.»

«Henri, tu veux acheter mon appartement pour y mettre ta petite amie?»

«Pas si brutal»

«Tu proposes de me payer pour devenir sansabri?»

Clémise éclate de rire, sincère, sans amertume.

«Avant, jaurais accepté par pitié. Jaurais pensé: «Pauvre de lui, il nest pas méchant, il a juste aimé.» Jirais chez ma sœur et je mexcuserais auprès de toi de ne pas tavoir retenu.»

Elle se dirige vers la fenêtre.

«Maintenant je comprends: tu pensais que jétais une fille naïve qui supporterait tout. Tu tes trompé.»

«Alors tu ne pars pas?»

«Non. Cest toi qui pars. Aujourdhui. Emporte seulement tes effets personnels.»

«Et si je refuse?»

Clémise le regarde, le calme dune femme qui vient de retrouver sa vraie puissance.

«Demain Célestine découvrira que son amant nest pas libre, mais marié. Elle apprendra aussi comment tu comptais régler le logement. Tu penses que ça lui plaira?»

Henri reste muet.

«Tu as une heure,» ajoute Clémise. «Mes amies arrivent à dixhuit heures. Je ne veux pas quelles assistent à une pièce de théâtre familiale.»

Elle attrape le vaporisateur sur le rebord et commence à arroser les plantes.

Dans lappartement, le silence règne, seulement le sifflement de leau et le craquement du parquet sous les pas dun homme qui ramasse ses affaires.

Clémise sourit à sa violette préférée. La vraie vie ne fait que commencer.

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Svetlana a remarqué qu’Igor portait sa plus belle chemise — celle couleur crème, qu’ils avaient achetée ensemble l’année dernière pour son anniversaire. Et de nouvelles chaussures élégantes.
La chaise en trop La boîte de décorations de Noël trône sur la table depuis trois jours. Nadège passe devant, caresse la boîte du plat de la main avant d’allumer la bouilloire. Elle songe, une fois de plus, à la ranger dans le haut du placard, avec les affaires oubliées. Autrefois, avec Victor, ils sortaient la boîte début décembre. Il râlait qu’il était trop tôt, mais finissait par grimper sur le tabouret, cherchant entre les rubans poussiéreux. Boule emballée dans du journal, Père Noël sans nez, guirlande collante sur le pull. Maintenant, le tabouret est contre le mur, vide. Au printemps, leur fils avait descendu la boîte lors de son passage, depuis, elle n’a jamais bougé. La bouilloire siffle, Nadège verse l’eau dans une tasse, allume la lumière jaune au-dessus du gaz. Quatre chaises autour de la table, comme avant. Sur celle près de la fenêtre, repose la chemise chaude de Victor—toujours là, depuis avril. Nadège ne sait quoi en faire. L’enfermer dans l’armoire serait une trahison. L’enlever et laisser la chaise nue serait pire. Son téléphone vibre sur le rebord de la fenêtre : son fils envoie une photo de la petite-fille à la maternelle, les enfants fabriquent un bonhomme de neige avec du coton. « Maman, comment tu vas ? On répète pour la fête, je t’appelle plus tard. » Nadège regarde l’écran jusqu’à ce que les lettres se brouillent, répond brièvement, comme elle a appris à le faire : « Ça va. Je m’occupe. Ne t’en fais pas. » Son quotidien est simple. Hier, une jeune femme du syndic a apporté des factures et un formulaire de réclamation. Il faut aller à la Mairie, signer les papiers. Et elle n’a plus de médicaments contre la tension. La docteure a dit qu’il ne fallait pas oublier. Nadège le sait, mais rassembler assez de courage pour quitter l’appartement est plus difficile que de décrocher les rideaux pour la lessive. On sonne à la porte. Elle sursaute, repose sa tasse et va ouvrir. Sur le paillasson : Rita, sa voisine en bonnet tricoté, un sachet de clémentines à la main. — Bonjour Nadège. Je reviens du marché, les clémentines étaient en promo. J’en ai pris trop, je vous en apporte. Elle tend le sac, la fraîcheur aigre-douce des fruits embaume la cuisine. — Oh, il ne fallait pas, souffle Nadège. J’en ai encore. — Je n’en mangerai pas tout, prenez-les. Tout va… bien ? Rita détourne les yeux, effrayée de sa propre question. — Je vis, dit Nadège, merci. Vous entrez deux minutes ? — Non, je file, les enfants ont leurs devoirs. Si vous avez besoin de quelque chose, appelez-moi, d’accord ? J’ai changé l’ampoule du palier, c’est moins sombre maintenant. Ça doit vous aider le soir. Nadège acquiesce, même si elle ne sort guère la nuit. Elle referme la porte, serre le sac de clémentines dans la main. De retour à la cuisine, elle pose les fruits près de la boîte de Noël, tire vers elle la chaise de Victor. Elle s’assoit dessus, le bois craque, le dossier lui tape dans le dos, pas comme d’habitude. Elle était toujours face à la fenêtre auparavant. Maintenant elle fixe le mur nu, où l’an dernier était accrochée la guirlande en papier. Penser à la remettre en place lui semble incongru, comme organiser une fête privée sans la personne qui lui en donnait le sens. On lui répète qu’il faut continuer, que le temps guérit. Pour l’instant, le temps montre surtout ce qu’il ne vaut mieux pas toucher dans la maison. Trois semaines avant le Nouvel An. Dans la cour, la neige tassée est grise, marquée par les pétards des enfants. Chaque matin, Nadège observe le gardien peiner avec sa pelle, puis retourne à son porridge, allume la télé pour que quelqu’un parle dans l’appartement. Mais les voix criardes sur les soldes et le miracle des fêtes la repoussent vite. Sa copine lui téléphone. Sylvie ne sait pas faire dans la douceur, mais elle ne lâche rien. — Nad’, j’ai pris des billets pour le concert au centre culturel, le 30. Tu viens. Pas question de rester seule… — Je ne sais pas, Sylvie. J’ai tous ces papiers, les ordonnances… — Les papiers attendront. Viens, ne serait-ce qu’une heure, ça te fera voir du monde. Nadège promet vaguement, Sylvie assure qu’elle relancera bientôt. Après l’appel, Nadège rejoint la chambre, contemple la veste de Victor soigneusement posée sur la chaise. Elle glisse ses doigts dans la poche, même si elle sait qu’elle est vide. Juste une doublure et un vieux ticket de bus oublié au printemps. Le soir, elle se décide à ouvrir la boîte de décorations. Elle la pose au sol dans le séjour, soulève le couvercle, respire la laine rance et le verre froid. Sort quelques boules, trace leur relief du doigt. Elle se remémore Victor râlant quand elle mettait les décorations trop près de la fenêtre—« que ça soit beau de dehors ». Ça lui revient trop nettement, elle referme la boîte, la repousse du pied contre le mur. Les médicaments manquent, il faut aller à la pharmacie. Elle attend d’avoir terminé la dernière plaquette, espérant en trouver une oubliée quelque part. Rien. Elle n’a plus qu’à enfiler manteau, bonnet, gants. La doudoune de Victor pend toujours à côté de la sienne, elle détourne les yeux en nouant la sienne. Dehors, le vent mord les joues, donne un air nouveau au froid. Nadège longe la façade, contourne les tas de neige, rejoint l’arrêt. La pharmacie est à trois pâtés de maison. Elle y va à pieds, un bus la dépasse à grand bruit, Nadège aperçoit des visages fatigués à travers la vitre. Dans la pharmacie, une foule. Avant les fêtes, tout le monde pense à sa santé. Odeur d’iode et de parfum bon marché. Elle rejoint la file, tenant sa sacoche. Un homme tousse à sa droite, une jeune fille feuillette son portable à sa gauche. — Vous aussi, c’est pour la tension ? demande quelqu’un devant. Un petit monsieur aux cheveux gris en doudoune verte, un papier à la main. — Oui, acquiesce Nadège. C’est quotidien. — Je commence juste, soupire-t-il. Le médecin dit que l’âge rattrape. Mais je me demande comment ça se fait. Hier encore, je jouais au foot dehors. Elle sourit, un sourire grave. — « Hier », dit-elle, j’emmenais mon fils à la maternelle… aujourd’hui je traîne ici chaque mois. — C’est qu’on vit encore, répond le monsieur. Tant qu’on traîne. La file avance, le dialogue s’arrête là. À la caisse, il la dévisage à nouveau : — Vous êtes du quartier ? Votre visage me dit quelque chose. — Oui. Escalier B. — Je suis dans l’autre allée. Alors, à une prochaine. Ils ne se demandent pas leurs prénoms. Rien d’autre n’est nécessaire. Mais rentrer paraît plus facile, comme si la rue était moins opaque. Les jours fondent, comme la neige sur le rebord de la fenêtre. Elle reporte sa visite à la Mairie, le papier attend sur la commode. Sylvie rappelle plusieurs fois, l’encourage pour le concert. Nadège finit par prétexter un malaise — ce n’est pas loin de la vérité. Ça brûle dans la poitrine, ça tape dans la tête, mais le thermomètre indique la normale. Le 31, elle se lève tôt. Pas de grands projets — son fils propose de venir la chercher pour les fêtes, elle préfère attendre mars « pour voyager mieux ». Elle ne veut pas être ce bagage qu’on traîne par habitude. Elle prépare des pâtes, coupe une tranche de saucisson, ouvre une boîte de petits pois. Le saladier est minuscule, dans un bol à céréales. Avant, ils en préparaient une bassine jusqu’au 3 janvier. Elle met le bol au frigo, le recouvre. Les clémentines restent dans leur assiette, éclatantes comme des décorations. L’après-midi, l’hôpital appelle pour rappeler un rendez-vous reporté. Elle note la date dans son agenda pour janvier. Déballe la nappe neuve achetée avant ce printemps et la pose sur la table. Ses doigts hésitent près de la place de Victor. Là, désormais, c’est vide. Le soir, les messages affluent—tante d’une autre ville, voisine de campagne, cousine. Des cartes avec sapin et vœux. Nadège répond brièvement. Un message acide l’attrape : « Ce sera la meilleure année de ta vie. » Elle coupe le son, laisse le téléphone sur la commode. De l’appartement voisin, rires, couverts, odeur de viande grillée se glissent sous la porte. Le brouhaha indique que la moitié de l’immeuble regarde la télé. Nadège marche de la cuisine à la chambre comme sur un cercle minuscule. Elle vérifie tout, sans en avoir besoin. L’eau refroidit dans la bouilloire. Sur le tabouret traîne une rallonge en boule. À minuit moins dix, elle s’assied sur le canapé. La télé muette diffuse jeux et chanteurs agitant des drapeaux. L’année nouvelle arrive sans demander la permission. Elle observe la chaise avec la chemise de Victor. La tasse vide. Elle ferme les yeux. Elle sait déjà : les douze coups vont suivre, le feu d’artifice, et tout le monde va appeler, comme si rien n’avait changé, cherchant le ton optimiste. Dans le couloir, la lumière sous la porte s’allume, quelqu’un sort sur le palier. Des voix, la porte de l’ascenseur claque. Nadège se lève brusquement, attrape la poubelle, glisse une veste. Pas vraiment logique. Il fallait juste sortir de ce cercle entre télé et chaise. Elle ouvre la porte au moment précis où le feu d’artifice éclate au-dessus de la ville. Les vitrages tremblent. Sur le palier, Rita, son mari en jogging et, à la surprise de Nadège, le monsieur de la pharmacie. Tous penchés au rebord, admirent les couleurs dans la cour. — Ah, Nadège, s’exclame Rita. Bonne année ! Vous allez jeter la poubelle ? Venez voir, la vue est superbe. Nadège hésite, son sac à la main. — Je… voulais juste descendre. — Vous la descendrez après, objecte le monsieur en doudoune verte. Ce feu d’artifice ne se rate pas. Il lui fait une place au bord de la fenêtre. Nadège dépose son sac. Dehors fusent les salves, sur le terrain on hurle « bravo », on siffle. Les écrans clignotent dans la nuit. — C’est mon frère, Alexandre, glisse Rita. Il vient chez nous pour les fêtes. — Bonjour, fait-il. On s’est vu à la pharmacie. — Je me souviens, sourit Nadège. Tous cinq restent serrés, épaule contre épaule. Odeur de plat mijoté venant de chez Rita, froid de la fenêtre entrouverte, pelures de clémentine sur l’appui. Quelqu’un lance les douze coups sur son téléphone. Rita verse un peu de mousseux dans des gobelets. — Il faut bien trinquer, dit-elle. Même symboliquement. Nadège aurait refusé, mais ses doigts acceptent le gobelet. Elle avale une gorgée. Le pétillant est sucré, bien froid, mais réchauffe la gorge. — À… la vie, dit Alexandre. Comme on peut. La phrase tombe. Personne ne précise ce qu’il veut dire. On fait tinter les gobelets, « bonne fête » se perd dans la rondeur du moment. Nadège sent qu’on attend — qu’on parle de Victor, de sa peine. Mais Rita lui effleure juste le bras. — Si besoin, passez, souffle-t-elle. Même juste pour un thé. Le soir, on regarde de vieux films… — Merci, hoche Nadège. Un quart d’heure plus tard, elle rentre. La poubelle descend au passage. Elle retire ses pantoufles, raccroche sa veste. Plus envie d’allumer la télé. Le vacarme du feu d’artifice baisse peu à peu, comme si le monde avait baissé le volume. Dans la cuisine, elle sort le bol de salade, une cuillère. Les petits pois croquent, le goût est presque le même que d’habitude. Elle mange lentement, contemplant la chaise avec la chemise. Puis, dans un élan, elle la décroche, la plie, serre le tissu contre elle. L’odeur est presque dissoute, lavée par le temps. La chemise va dans l’armoire, aux côtés de ses propres vêtements, pas dans le fond. De retour à la cuisine, elle saisit la chaise à pleines mains, la déplace délicatement vers la fenêtre. Les lattes grincent sur le lino. Posée tout contre le rebord. Elle s’assied, teste la position, le champ de vision a changé. On voit la crèche derrière la maison, les fenêtres allumées d’inconnus. Elle imagine : le thé du matin ici, le regard sur les premières voitures quittant la cour. La pensée de prendre place ici, à la place de Victor, la blesse et la rassure à la fois. La chaise perd son aura sacrée du passé. Elle redevient une simple chaise près de la fenêtre. Après les fêtes, la ville s’apaise. Les affiches criardes s’enlèvent, les gens vont à leurs courses ordinaires. Nadège finit par aller à la Mairie, patiente, signe pour la retraite. Au retour, elle prend des vitamines à la pharmacie. Peu de monde cette fois. La pharmacienne feuillette un magazine. Près des tisanes, une femme en doudoune jauge les boîtes. — Pardon, demande-t-elle, vous avez testé celle à la camomille ? Le goût ? — Normal, répond Nadège, en s’approchant. J’en bois le soir. Rien d’extraordinaire, mais ça se boit. La femme esquisse un sourire. — Tout est sans miracle aujourd’hui, dit-elle. Mon mari est mort l’an dernier. Je tente de trouver un truc pour alléger. Rien ne fonctionne… sauf de se lever et d’aller acheter du thé. Elle parle sobrement, sans larme — presque comme on parle du temps. — Moi aussi, murmure Nadège, ce printemps. Elles se regardent, crochent les yeux une seconde. — Prenons la camomille toutes les deux, propose la femme. On saura qu’une autre boit la même quelque part. — D’accord. Pas de noms, pas de promesses. Mais en quittant la pharmacie, le froid lui semble moins mordant. Elle pense moins au retour pour s’allonger ; elle se souvient du pain, de la coriandre pour la soupe. Chez elle, les courses posées sur la table, elle regarde la chaise près de la fenêtre. Sa propre écharpe l’habille désormais, le journal neuf sur le rebord. Elle s’assied, déballe ses paquets. Les clémentines dans une coupe, les anciennes jetées. Le téléphone sonne doucement. SMS de Sylvie : « Tu tiens ? Je passe la semaine prochaine, d’accord ? » Elle répond : « J’attends. Je ferai une tarte. » Puis elle ouvre son agenda. Note le rendez-vous médical de janvier. En dessous : « Thé chez Rita ». Rita, dans l’ascenseur hier, lui proposait à nouveau des chaussons aux choux, et de regarder le vieux film de guerre à la télé. Nadège n’a pas refusé. L’appartement est toujours calme. Une tranquillité qui n’effraie plus, comme en avril, la première fois sans le ronflement de Victor. Maintenant elle abrite le froissement du papier, le rythme du couteau sur la planche, la télé étouffée du voisin. Elle se lève, attrape le journal du rebord et le pose sur la chaise près de la fenêtre. Prépare son infusion de camomille, l’apporte avec sa tasse. S’assoit, glisse ses pieds dans ses chaussons, contemple la rue. La cour grise, la fine couche de neige. Deux gamins à bonnet coloré fabriquent un bonhomme de neige tordu. L’un tente de lui accrocher une carotte, s’amuse quand elle tombe. Plus loin, une femme promène son chien. En face, on secoue un tapis par la fenêtre. Nadège boit une gorgée de thé. Le goût est franc, simple. Elle sent la fatigue dans son corps, mais une fatigue acceptable — celle qui permet de vivre : se lever, aller en pharmacie, recevoir du monde, répondre aux messages. Le souvenir de Victor reste. La place vide à table aussi. Mais à ses côtés, il y a la chaise près de la fenêtre, sur laquelle elle est assise. Elle tourne la page du journal, s’attarde sur le programme télé. Ce soir, ils diffusent un vieux film qu’ils regardaient ensemble autrefois. Nadège pense qu’elle pourra le lancer et inviter Rita, si elle est disponible. Sinon, le voir seule, bien emmitouflée dans son châle. Devant elle, un an à venir. Sans garantie, sans grandes joies. Seulement des jours à aller chez le médecin, à flâner, à recevoir. Et parfois, rentrer chez soi sans peur d’allumer la lumière. Elle pose sa tasse sur le rebord, rapproche sa chaise du radiateur. La chaleur envahit ses jambes. Elle sent dans son ventre qu’un nœud se dénoue — pas brisé, simplement moins serré. Une boule de neige frappe la porte d’entrée, quelqu’un s’enfuit. Dans la pièce, l’horloge égrène les minutes. Nadège caresse le dossier de bois et se promet : demain matin elle sortira marcher entre les congères et repasser à la pharmacie prendre un sachet de camomille. Juste pour ne pas rester sans rien. Ensuite, elle reviendra sur cette chaise près de la fenêtre. Et continuera à vivre — comme elle le peut désormais.