Une vie extraordinaire : découvrez les surprises du quotidien à la française

UNE VIE ÉTONNANTE

Au mariage de ma chère amie Eugénie, nous avons célébré pendant deux jours, entre rires, bonne chère et vin. Son mari, Mathieu, évoquait Alain Delon par sa beauté, mais affichait une modestie rare pour un homme aussi remarquable. Tout le cercle des invités sattardait à contempler Mathieu : des yeux bleu myosotis, des cils noirs, longs et si épais quon ne pouvait sempêcher de se demander pourquoi la générosité de la Nature se déversait autant sur certains hommes ! Un menton décidé, un profil grec, une peau veloutée imaculée avec un soupçon dolivâtre et pour couronner le tout, presque deux mètres de haut, épaules larges. Si nous navions pas aimé Eugénie, nous nous serions battus entre nous pour conquérir ce spécimen directement à table. Eh oui, Mathieu était magnifique.

Mais comment as-tu attrapé un tel Apollon ? avons-nous interrogé Eugénie, chacune essayant de montrer une mine plus pitoyable quil nétait possible, au cas où de si beaux cousins célibataires se cacheraient dans la famille Mathieu.

Les filles, mais enfin ! Je suis tombée amoureuse de Mathieu pour sa simplicité. Mathieu est du village, il a grandi avec sa grand-mère, il soccupe du potager, il est très habile de ses mains. On sest rencontrés quand mes parents ont acheté une maison de campagne près de chez lui. Il est doux, bon et fiable. Ce quil fait comme gestion, cest du solide. Cest un vrai homme, les filles ! Je nai réussi à le convaincre de venir vivre en ville quaprès de nombreuses nuits de négociations, au moins dix, ah !

Mathieu sest adapté brillamment, aussi bien auprès de la nouvelle famille quà la vie citadine : il sest initié en deux ans aux bons vins, au parfum, à la politique, à lart, aux voyages, à lindice CAC40, aux sports, il a effacé son accent rural typique de Dordogne. Il a pris le volant dune voiture confortable, gracieusement offerte par son beau-père, et a décroché un poste remarquable auprès du même beau-père. Pour le don de lappartement aux jeunes mariés, je vous laisse deviner.

À la deuxième année de leur ménage, Mathieu a développé une passion pour les chaussettes blanches. Il ne portait que des chaussettes immaculées, à la maison, chez des amis, sans pantoufles, dans des bottes en caoutchouc, debout sans chaussures sur les sols de lentrée. Eugénie naimait guère cet élément de la garde-robe, mais elle lavait les sols deux fois par jour, achetait de leau de Javel et cest ainsi que Mathieu a hérité du surnom Chaussette.

Cest au huitième mois de grossesse quEugénie a découvert que Mathieu avait une maîtresse. Celle-ci était, elle aussi, enceinte du même terme.
Chaussette fut chassé du domicile, licencié, maudit, pleuré en vingt-quatre heures. Puis vinrent les journées poisseuses dun automne morose. Eugénie restait allongée sur son lit devenu grand et effrayant, fixant le plafond dun regard sec.

Je pleurerai plus tard. Cest mauvais pour le bébé.

Eugénie, telle une statue de la République, était étendue sur ce lit absurde. Nous, fidèles sentinelles, nous relayions auprès delle pour partager le silence, lui tenir compagnie.

Lenvie de pleurer à chaudes larmes, de feuilleter le livre du destin, darracher les pages traîtresses ne nous quittait pas. Mais il fallait se taire et attendre.

Le jour de la sortie de maternité, nous étions bruyants, agités, agitants des ballons, suppliant le personnel de nous laisser savourer une petite coupe de champagne et partir avec nous vers les ours et les Bohémiens, pour souhaiter à tout le monde santé et bonheur. Le tout nouveau grand-père, ému, sest surpassé : la veille, ayant touché les auxiliaires maternité par ses promesses, il a dabord tracé à la craie une inscription énorme et hasardeuse sous la fenêtre de la chambre dEugénie : « Merci pour le petit-fils ! », puis il a tenté de chanter, stoppé par la sécurité. Le gardien a gentiment accepté découter le répertoire du grand-père heureux dans sa loge, accompagné dun verre de cognac, et sans trouble pour lordre public.

Le jour J, le grand-père brillait dénergie, démotion et même semblait rajeuni. Il pleurait de bonheur et de fierté, modérément et sincèrement.
Nous aussi étions tous en larmes, éclatant de rire, embrassant Eugénie, regardant prudemment le petit paquet bleu et gardant le silence sur le nez grec du père que portait le petit Jules. Mais Eugénie, même dans la joie, ne pleurait pas :

Plus tard. Des fois que ça affecte mon lait.

Eugénie demeura mutique deux mois encore mais décida ensuite daller rendre visite à Mathieu. Sans allumettes ni acide, mais avec une envie furieuse de détruire et de hurler. Faire des reproches, cogner les murs de ses poings maigres, humilier, accuser, et surtout se libérer de la douleur qui la clouait au lit en labattant sur le traitre, le briseur de ses espoirs et de leur petit monde avec Jules, lenfant qui, dans son rêve, aurait été tricoté de petits chaussons par elle, et riant aux éclats, tenant les mains de Mathieu lors des promenades, avec un Mathieu si nécessaire.

Eugénie voulait aussi regarder dans les yeux de celle qui avait couché avec son mari. Les yeux seraient assurément insolents, et probablement magnifiques. Dans ces yeux, Eugénie avait décidé quelle cracherait. Oui, cracher. Et si besoin, les grifferait.

Le lieu de la confrontation lui fut révélé par les commères de son immeuble lors dune promenade avec son fils. Les bonnes mères arrêtèrent Eugénie, lui rappelèrent que Mathieu était, façon de parler, un salaud, lui dessinèrent le chemin jusquau nid des amoureux et suggérèrent une vengeance appropriée. Eugénie se figea, pleurant intérieurement, voulant partir sans entendre ladresse, mais resta.

Cest ainsi quelle se retrouva devant un immeuble vétuste quelle devait monter au cinquième étage, pour crier ou cracher.

Au premier étage, Eugénie pensa quavec sa chance actuelle, il ny aurait sûrement personne et elle perdrait son temps. Au second, elle se dit que ce serait mieux ainsi. Au troisième, elle entendit un cri denfant désespéré venant du cinquième.

La porte lui fut ouverte par une jeune femme maigre et larmoyante une image qui ne cadrait pas avec celle de la séductrice qui avait attiré Mathieu.
Pendant quEugénie examinait, déboussolée, les quarante kilos de rivale reniflante, le bébé continuait de hurler au fond de lappartement.

Bonjour, Eugénie. Mathieu nest plus là, il nous a laissés il y a deux semaines. Où il est, je ne sais pas murmura la fille, puis sassit par terre en pleurant.

Eugénie navait plus envie de faire scandale. Elle voulait seulement entrer et calmer le bébé de cette pauvre mère. Puis glisser une phrase piquante : « Tu voulais te balancer porte aussi la luge, garce ! » Oui, il fallait placer « garce » absolument, et regarder avec un mépris glacé. Elle en avait le droit, après tout, comme partie trompée.

Le nourrisson était sec, les paupières gonflées, une veine sur le front, voix éraillée. Lenfant avait faim, tout simplement. Le petit garçon criait sa faim au maximum de ses forces tandis que sa mère, étrange et irresponsable, sanglotait sur le sol du couloir.

De voir la mère ouvrir vainement les placards vides, fouiller le frigo désert, Eugénie sen souvint plus tard, difficilement.
Elle aperçut sur la table de cuisine un bout de papier avec une phrase effrayante inachevée, « Je supplie dans ma » et eut peur.

La fille se mit à raconter, sanglotant, à Eugénie, comme à une amie, qu’elle n’avait nulle part où aller avec ce logement temporaire, qu’il lui restait quelques jours, que le lait sétait tarit, que Mathieu était parti, quelle navait pas dargent. Quelle était désolée. Honteuse. Trop tard. Quelle ne savait pas, quelle demandait pardon et quon pouvait la gifler, même devoir le faire. Le bébé sappelait Paul et Eugénie devait sen souvenir, juste au cas où. Paul était âgé de neuf jours de plus que Jules.

Eugénie rentra chez elle en hâte dans vingt minutes Jules réclamerait le sein. Ce nétait pas chose simple : les deux énormes sacs dOcéane lui pesaient sur les bras. Océane, qui sessoufflait à ses côtés, portait Paul rassasié. Eugénie courait et pensait où elle mettrait deux lits de plus.

Trois ans plus tard, nous fêtions le mariage dOcéane, quatre ans plus tard celui dEugénie. Le mari dEugénie ne supporte pas les chaussettes blanches, estimant quil faut rendre la vie plus colorée. Il adore sa femme, son fils et leurs deux filles. Océane est mère de quatre garçons, son mari espère toujours pour une petite fille

Ce que je retiens ? La vie étonnante ne sarrête jamais, même quand le cœur se brise, il finit par réapprendre à battre.

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