**Journal de Pierre 15 octobre**
*Non ! Jai dit non ! Tu mentends ? On ne touche à rien. Papa a construit cette véranda de ses propres mains, chaque clou enfoncé par lui.*
*Étienne, comprends-moi, elle est pourrie !* murmura Élodie en fermant les yeux, le téléphone collé à loreille au point que son lobe lui faisait mal. *Les planches seffondrent, le toit fuit. Cest dangereux ! Victor dit quon pourrait tout démonter proprement et*
*Victor ! Encore ce Victor !* La voix de son fils se durcit comme du papier de verre. *Quest-ce que ça peut lui faire ? Il veut tout démolir et recommencer, ça ne lui coûte rien. Maman, ce nest pas une simple véranda, cest des souvenirs !*
*Étienne, quels souvenirs sil ne reste plus rien ?* Des larmes tremblaient dans la voix dÉlodie. *On veut juste que tu viennes avec Camille, que les petits-enfants puissent*
*Il ny aura pas de petits-enfants sur votre nouvelle véranda !* coupa-t-il. *Je ne remettrai plus les pieds à la maison si vous y touchez. Cest tout, je nai pas le temps.*
La tonalité retentit comme un verdict. Élodie posa lentement son téléphone sur la table de la cuisine. Le vide dans sa poitrine, devenu familier ces six derniers mois, lui serra à nouveau les côtes. Elle regarda par la fenêtre les feuilles jaunies du bouleau, et le monde lui sembla aussi gris que son humeur.
Victor apparut sur le seuil de la cuisine. Grand, aux tempes grisonnantes, ses lunettes de lecture à la main, il comprit aussitôt.
*Encore ?* demanda-t-il doucement en posant son livre sur lappui de fenêtre.
Elle hocha la tête, incapable de parler. Il lenlaça, et sous cette chaleur familière, entre lodeur de son eau de Cologne et quelque chose dunique, elle se permit enfin de pleurer. Silencieusement, ses larmes mouillant sa chemise à carreaux.
*Allons, Élodie* Il caressa ses cheveux. *Il ne fallait pas lappeler. Tu savais comment ça finirait.*
*Mais la maison* sanglota-t-elle. *Il me haïra si on y change quoi que ce soit. Et pourtant, il faut agir, tout tombe en ruine.*
*Laissons la maison. Lessentiel, cest toi. Regarde dans quel état tu es.*
Ils sétaient rencontrés deux ans plus tôt, lors dune réunion danciens élèves. Élodie y était allée à contrecoeur, poussée par son amie Claire. Dix ans avaient passé depuis la mort de Jacques, son premier mari, et toutes ces années, elle navait vécu que pour Étienne. Le lycée, luniversité, son premier emploi Elle navait pas vu le temps filer, les rides sinstaller, son fils devenir un homme.
Puis il était parti. Un appartement avec Camille, et la maison devint silencieuse. Le soir, le silence lui pesait aux oreilles. Elle sétait inscrite au yoga, avait repris la broderie, relu toute sa bibliothèque. Mais la mélancolie persistait.
Ce soir-là, il était venu à elle. Victor, un ancien camarade à peine souvenir. Un garçon discret, assis au fond de la classe. Maintenant, cétait un homme sûr de lui, professeur de mathématiques. Lui aussi était veuf. Ils avaient parlé toute la soirée. Mêmes films, mêmes promenades automnales, même soif de chaleur humaine.
Leur histoire avait avancé lentement. Théâtres, cafés, longues conversations. Élodie sentait son cœur dégeler, le goût de la vie revenir.
Elle en avait parlé à Étienne quand tout devint sérieux. Il avait semblé laccepter.
*Maman, tu es adulte. Si tu es heureuse, tant mieux.*
Elle avait cru au miracle. Un an plus tard, ils sétaient mariés. Discrètement, seuls Claire, la sœur de Victor et Étienne avec Camille étaient invités.
Ce jour-là, tout avait basculé. Étienne, sombre, ignorait Victor. Au toast, il leva son verre, les yeux ailleurs :
*Je bois à papa. Un vrai homme, un vrai père. Personne ne le remplacera.*
Un silence gêné envahit la salle. Camille tenta de linterrompre, mais il lécarta. Élodie rougit de honte. Victor lui serra la main sous la table, lempêchant de pleurer.
Après le mariage, plus dappels. Elle tentait de joindre Étienne. Réponses courtes, froides. Puis plus rien. Même pour son anniversaire, il nétait pas venu. Juste un bouquet livré avec une carte impersonnelle.
Ce soir-là, elle sétait confiée à Victor.
*Je ne comprends pas. Il disait être heureux pour moi. Que sest-il passé ?*
*Il est jaloux, Élodie. De ta nouvelle vie. De la mémoire de son père envers moi. Il croit que je prends sa place.*
*Mais cest absurde ! Personne ne remplace Jacques ! Je lai aimé, il est le père de mon enfant ! Mais il y a dix ans Ai-je donc si peu le droit au bonheur ?*
*Tu las. Mais lui ne le comprend pas encore. Il a besoin de temps.*
Le temps passait, rien ne changeait. Le silence entre eux sépaississait.
La discussion sur la maison fut un nouveau coup. Jacques lavait construite lui-même. Étienne y avait grandi, connaissait chaque arbre planté par son père. Pour lui, réparer la véranda revenait à trahir cette mémoire.
*Peut-être devrais-je aller le voir ?* demanda-t-elle.
*Non. Il est trop tendu. Laisse-le se calmer.*
Elle écouta, mais la douleur restait. Claire lappela quelques jours plus tard.
*Ton fils est égoïste. Tu as souffert seule dix ans, et maintenant quun homme bien soccupe de toi, il fait la tête !*
*Ce nest pas ça. Il aimait tant son père*
Elle appela Camille.
*Il pense que vous avez trahi la mémoire de son père. Quon la remplacé trop vite.*
*Dix ans, trop vite ?*
*Je lui dis la même chose. Mais il reste bloqué. Il regarde ses photos, senferme dans son chagrin.*
La conversation napporta aucun soulagement. Maintenant, elle savait : son fils souffrait, et elle en était la cause.
Lanniversaire dÉtienne approchait. Vingt-huit ans. Elle cuisina son gâteau préféré, acheta un pull dont il avait vaguement parlé.
*Tu es sûre dy aller ?* demanda Victor.
*Oui.*
Elle se rendit seule à son appartement. Son cœur battait. Elle sonna. Pas de réponse. Elle rappela. Rien. Puis elle entendit son téléphone vibrer derrière la porte. Il était là. Il refusait de lui ouvrir.
*Étienne sil te plaît Je suis venue pour ton gâteau*
Silence.
Elle descendit en larmes, sassit sur un banc, indifférente aux passants. Humiliée, brisée.
De retour, Victor la prit dans ses bras.
*Ça suffit. Tu as assez souffert. Sil ne veut pas, cest son choix. Vis pour toi. Pour nous.*
Elle essaya. Ils partirent en week-end, allèrent au théâtre. Mais chaque appel la faisait sursauter.
Lhiver vint. Elle appela Camille avant Noël.
*Vous venez pour le réveillon ?*
*Non, chez mes parents.*
Ils passèrent Noël à la maison. Sous la neige, près du feu. Elle fit un vœu : que son fils lui pardonne.
Un soir, en regardant un film, son téléphone sonna. Numéro inconnu.
*Allô ?*
*Élodie ? Cest Camille.* La voix tremblait.
*Nous avons rompu. Je ne supporte plus. Il est amer, distant. Aujourdhui, jai pris mes affaires. Il ne ma pas retenue.*
*Ma pauvre Où vas-tu ?*
*Chez une amie. Mais ce nest pas pour ça que jappelle. Ce nest pas votre faute. Cest lui. Il se consume. Tant quil naffrontera pas ses fantômes, il ne rendra personne heureux. Désolée.*
Elle raccrocha. Élodie, sous le choc, raconta tout à Victor.
*Tu dois y aller. Maintenant.*
Le lendemain, elle frappa à sa porte. Une casserole de bouillon à la main. Elle sonna. Des pas. La porte sentrouvrit.
*Maman ?*
*Oui. Je peux entrer ?*
Il recula, la laissant passer. Lappartement sentait le renfermé. Elle posa le bouillon.
*Pour toi. Mange.*
*Pourquoi es-tu venue ?*
*Camille a appelé.*
Il tressaillit.
*Elle sest plainte ?*
*Non. Elle sinquiète. Moi aussi.*
Elle voulut lembrasser. Il se déroba.
*Explique-moi. Pourquoi me hais-tu ?*
*Je ne te hais pas. Je ne comprends pas. Si vite.*
*Dix ans, si vite ?*
*Et lui ? Papa ? Tu las effacé. Remplacé.*
*Personne ne la remplacé ! Il est toujours dans mon cœur ! Mais jaime Victor ! Il ma sauvée de la solitude ! Ne peux-tu être heureux pour moi ?*
*Je ne peux pas ! Quand je vous vois, je pense à lui, sous terre. La maison, cétait pour nous. Et maintenant, un étranger y vit.*
*Il nest pas un étranger !*
Ils se firent face, en larmes.
*Je croyais quaprès sa mort, on resterait unis. Toi et moi. Mais tu as choisi un autre. Je suis seul.*
Elle comprit enfin. Il avait peur. Peur de la perdre.
Elle lenlaça malgré sa résistance.
*Mon idiot. Comment croire que je tabandonnerais ? Tu es mon fils. Rien ne changera ça.*
Il pleura contre son épaule. Ils restèrent des heures à parler. Elle lui raconta tout.
En partant, il murmura :
*Pardonne-moi.*
*Et toi, pardonne-moi.*
Elle savait que ce nétait quun début. Quil faudrait du temps. Mais aujourdhui, le mur était tombé. Son fils lui parlait à nouveau.




