Les Traîtres : Une Plongée dans l’Ombre de la Trahison

**Les Traîtres**

« Et moi, jai appris à jouer aux cartes à ton petit Édouard ! » annonça joyeusement mamie Paulette.

« Pourquoi ? » sétonna Marine, épuisée après sa journée de travail. Édouard venait juste davoir six ans.

« Eh bien, tu vois, un jour il ira chez des amis, et ils joueront aux cartes ! expliqua la grand-mère. Il pourra se joindre à eux ! Cest bon pour la sociabilité ! »

On pouvait la comprendre : elle avait été élevée dans les années 60, où les parties de cartes et de dominos étaient un passe-temps des plus honorables. Et lhistoire ne se déroulait pas aujourdhui, mais bien à cette époque. Alors, vive la belote et la bataille !

Mamie Paulette venait garder son arrière-petit-fils, le petit Léo, âgé dun an. Édouard, qui détestait la maternelle, rôdait toujours dans les parages.

Le garçon était plutôt indépendant une clé autour du cou et son déjeuner dans une boîte thermos : cétait normal à lépoque. Aujourdhui, on a du mal à sevrer certains adultes.

La cour dimmeuble était plutôt agréable cosy, entourée de quatre bâtiments. Il y avait même une table de ping-pong et une aire de jeux décente avec bac à sable et balançoires.

Et dans lun des bâtiments se trouvait le magasin « Lumière ». Où, entre les lustres et les appliques, on vendait aussi des meubles, bizarrement.

Or, les meubles, cest lourd. Et les livreurs nétaient pas toujours de bonne humeur en les déchargeant.

Du coup, les enfants rapportaient souvent à la maison des mots nouveaux, commençant par des lettres variées : « Maman, cest quoi un ? »

Cest comme ça quon les appelait : les « mots lumineux ».

Mais ce nétaient que de petits inconvénients, compensés par un énorme avantage : les enfants pouvaient jouer dans la cour sans crainte les livreurs veillaient même sur eux !

Marine sétait mariée la première : elle était tombée amoureuse dun camarade de fac et était tombée enceinte. Plus tard, sa belle-mère, qui travaillait en crèche, avait pris le petit en semaine : ainsi, Marine avait pu terminer ses études de médecine.

Ensuite, les deux époux étaient devenus médecins généralistes à lépoque, il y avait encore une affectation post-diplôme.

La jolie Hélène, elle, ne sétait mariée quà vingt-cinq ans ce qui était tard, pour lépoque.

Les deux sœurs ne se ressemblaient pas du tout : Marine, mince, vive et brune, était lopposée exacte dHélène, plus lente, ronde et blonde.

Pourtant, toutes deux étaient très belles : le noir et le blanc un contraste, mais aussi deux moitiés dun tout.

En les voyant, on se posait des questions sur leur père : « Il est bien le même ? »

« Pas sûr ! » rétorquaient-elles, très complices.

Leur père était mort depuis longtemps. Leur mère avait refait sa vie ailleurs, laissant lappartement à ses filles adultes. Et elle esquivait habilement les questions : « À quoi ça vous avance ? Bien sûr que cest le même ! Le même et unique ! »

Jusquà vingt-quatre ans, Hélène avait mené les hommes par le bout du nez : son âme dormait encore, même si les amourettes navaient pas manqué.

Elle avait rencontré son futur mari quelques années après le bac, lors dune soirée chez un camarade de classe : cétait un ami et voisin de Sacha Semochkine.

Et Hélène avait même accepté de revoir Pierre. Mais elle était rentrée déçue.

« Tu ne devineras jamais ce quil ma demandé ! sétait-elle indignée. Un truc tellement terre-à-terre ! »

« Quoi donc ? » avait demandé Marine, le cœur serré.

« Si javais mis un collant en laine ! sétait exclamée Hélène, dégoûtée. Quelle vulgarité ! »

Oui, le prétendant, de trois ans son aîné et très attiré par elle, sétait simplement inquiété de sa santé. Il faisait moins de zéro ce jour-là, et tout le monde portait des collants en laine.

Rien de répréhensible dans ses mots juste de la prévenance envers cette étourdie dHélène. Mais la jeunesse est souvent intraitable. Alors, le sensible Pierre avait été éconduit, collant compris.

Il nétait réapparu dans sa vie que sept ans plus tard. Entre-temps, Hélène, après avoir épuisé tous ses prétendants, vivait toujours avec sa sœur dans le même deux-pièces.

Et soudain, les prétendants sétaient comme évaporés. Elle sen était rendu compte après le Nouvel An pour la première fois, personne ne lavait invitée.

Puis Marine avait trouvé une aiguille cachée dans sa couverture. Signe que quelquun lui avait jeté un sort pour léloigner des hommes, ou pire !

Hélène avait beaucoup damies qui dormaient souvent chez elle. Lappartement était bien situé, près du métro, pratique pour les études puis le travail.

Laiguille fut retirée, et aussitôt, Hélène croisa Pierre par hasard un signe du destin, sans doute. Et elle ne pouvait le refuser !

Cette fois, la question du collant fut accueillie autrement : « Il est si attentionné, tu réalises ? » Elle accepta donc dépouser Pierre, désormais docteur en maths.

Le marié emménagea aussitôt, marquant son arrivée par lachat dune nouvelle bouilloire en émail et dun canapé.

« Mais on en a déjà une, de bouilloire ! sétonna Marine. Pourquoi une autre ? »

« Celle-ci est à vous, expliqua le mathématicien. Lautre sera à nous ! »

Et pour la première fois, un léger malaise sinstalla entre les sœurs : la bouilloire de Pierre était bien plus jolie, et plus chère.

Ses parents, aussi, étaient aisés contrairement au mari de Marine, un « crève-la-faim », comme le murmurait sa mère.

À terme, il fut décidé déchanger le deux-pièces contre deux studios, avec un apport. Les parents de Pierre promirent daider.

Le temps passa, et Léo naquit. Hélène reprit le travail, et lastucieux mathématicien « recruta » sa grand-mère, mamie Paulette, pour garder lenfant.

Un jour, Marine rentra plus tôt elle avait de la fièvre, sans doute attrapée à lhôpital. Ses visites avaient été reportées. « Reposez-vous, docteur Fournier ! »

Les fenêtres de lappartement étaient sombres : ils dormaient, sans doute.

À lintérieur aussi, cétait linfirmerie : Hélène avait pris un arrêt maladie pour Léo, et son mari, Julien, avait un peu de fièvre. Quant à Édouard, il était toujours là.

Marine entra doucement, mais sarrêta net : des bruits étranges venaient de la salle de bains. Mon Dieu, et si les enfants ?

Sans même enlever son manteau, elle jeta un coup dœil dans la chambre : à la lumière du jour déclinant, Édouard et Léo, bavant joyeusement, étaient assis sur le tapis avec des cartes. Le grand apprenait au petit à jouer « pour la sociabilité ».

« Où est ton père ? » demanda Marine.

« Il est avec tante Hélène, ils lavent du linge dans la salle de bains ! » répondit Édouard, avant de se tourner vers son frère, qui tenait une carte tant bien que mal : « Jy vais coupe ! »

Les leçons de mamie Paulette portaient leurs fruits

« Depuis combien de temps lavent-ils ? » demanda Marine, le cœur serré.

« La grande aiguille était sur le six, maintenant elle est sur le neuf ! » répondit lastucieux Édouard.

*Quinze minutes*, pensa Marine. *Avec moi, il “lave” beaucoup moins longtemps.*

Elle se sentit mal : voilà pourquoi Hélène refusait de déménager, la ! Elle trouvait toujours des prétextes absurdes la porte ne lui plaisait pas, cétait trop loin du métro. Et en réalité

Julien était-il au courant ? Bien sûr que non ! Sinon, ses parents lui auraient déjà remis les pendules à lheure.

Toujours en manteau, Marine attendit devant la salle de bains. Bientôt, Julien et Hélène en sortirent, rouges et penauds.

« Tu devais être en consultation ! Comment tu es là ? »

« Je suis venue aider pour la lessive, au cas où ! » répondit Marine. « Alors, vous avez bien essoré, à ce que je vois ! On peut étendre, non ? »

« Ce nest pas ce que tu crois ! » balbutia Julien. Mais que pouvait-il dire ?

« Bien sûr ! rétorqua Marine. Montre-moi le linge, alors, quon voie si tu peux ten sortir ! »

Allez, trouve une excuse crédible ! Que tu avais de la fièvre et quHélène te faisait des compresses !

Ils restèrent muets. Aucun plan B. Jusque-là, tout avait si bien marché

« Dehors, tous les deux ! » ordonna Marine. Hélène prit Léo et senfuit. Julien, après avoir envoyé Édouard jouer, tenta de se justifier : « Cest la faute du diable, chérie ! Mais je taime, toi ! Cest elle qui est venue ! »

Mais Marine, glaciale, resta insensible. Les cornes, ça ne se pardonne pas.

Plus tard, elle découvrit que Julien et Hélène « lavaient » souvent. Si discrets, ces salopards.

Résultat : Julien, malgré ses 37,5°C, fut mis à la porte. Les contacts avec Hélène furent réduits au minimum.

Marine ne dit rien à Pierre. Sil apprenait la tromperie, il divorcerait, et elle se retrouverait coincée avec sa sœur dans le deux-pièces.

Alors elle accepta le premier échange proposé : deux studios, avec un apport.

Et Marine, divorcée, atterrit dans un petit trois-pièces cuisine, avec salle de bains minuscule. Mais cétait chez elle : *Petit chez soi vaut mieux que grand chez les autres.*

Julien, lui, dut retourner chez ses parents. Il tenta de supplier Marine, mais le divorce fut prononcé.

Un soir, Marine rentra du travail. Silence dans lappartement Édouard jouait.

Il était très autonome, son Édouard. Il soccupait seul, même sil sennuyait de son cousin.

Là, il était assis sur le tapis. Devant lui, adossé à une chaise, un gros ours en peluche. Entre eux, des cartes étalées en éventail : le fils apprenait à son ami à jouer « pour la sociabilité ».

Et Marine lentendit murmurer tendrement : « Alors, mon nounours, tu joues comme un pied, hein ? »

Salut, mamie Paulette ! Et salut aux livreurs du magasin de meubles ! Vous ne vous sentez pas éternuer ? Parce quici, on pense à vous

*La vie nous réserve parfois des trahisons, mais cest en gardant la tête haute quon trouve la force davancer. Édouard grandit, sérieux et doux, avec dans les yeux une mélancolie tranquille. Marine, le cœur usé mais fier, continua daimer sans bruit, sans théâtre, comme on respire. Et chaque hiver, quand le froid piquait les joues, elle mettait un collant en laine « pour ne pas attraper mal », disait-elle. Mamie Paulette, un soir, lui glissa : « Tu sais, les cartes, cest aussi bon pour oublier. » Marine sourit. Elle battit les cartes lentement, puis les posa devant son fils. « À toi de jouer. .» Et dans le silence tiède de lappartement, les cartes chuchotèrent comme autrefois, tandis que dehors, la cour vide gardait ses secrets sous la neige légère.

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Le beau‑père