Le beau‑père

Ma mère était une ratée. Amère, aigriée contre la vie, elle déversait sa haine sur moi chaque jour. Elle hurlait pour la moindre bêtise: une tache sur mon pull, trois grains de sel renversés à table, même pour la petite fissure de mon jean déchiré dans la rue. Elle me battait, non pas avec une ceinture, mais avec ses mains et ses pieds, partout où elle pouvait. Jai compris que sa colère venait dune profonde misère, mais jétais encore un gamin de cinq à huit ans, incapable de la contrer. Comment? On ne frappe pas sa propre mère.

«Maman, où est mon père?» demandaisje parfois.
«Pourquoi tu veux un père? Tu ne me nourris pas, tu ne mhabilles pas!» me rétorquait-elle, en râlant sur le fait quelle peinait à joindre les deux bouts, que le loyer de notre petit appartement du 13ᵉ arrondissement était à peine couvert. «Moi, je renverse du sel, je déchire mes vêtements; et toi?» Elle ne me donna jamais de réponse. Le père était un mystère, et la vie amoureuse de ma mère était aussi désastreuse que tout le reste, sans doute à cause de son caractère explosif. Elle était constamment virée de ses emplois; qui voudrait garder une femme si imprévisible?

Puis il est apparu, Gérard, «Gégé». Questce qui latil attiré chez ma mère? Peutêtre le même malchance qui le suivait: il navait même pas de logement à Paris, habitait encore chez ses parents à SaintDenis. Ma mère, grâce à lhéritage de sa grandmère, possédait un petit studio, et travaillait comme cuisinière dans la cantine dune usine. Gégé, lui, était ouvrier dans latelier dassemblage. Une semaine après leur rencontre, il emménagea chez nous.

«Salut, lhomme!» lança-til en me serrant la main dune poigne solide. «Comment tu tappelles?»
«Sacha», balbutiaije.
«Eh bien, Sacha, ne te retiens pas. Je suis Gérard. Tu es en quelle classe?»
«En CE2.»
«Tu travailles bien?»
«Oui, mais ma mère voudrait que je laide davantage.» sinterjeta-telle.
«Étudie, mon garçon, ça te servira dans la vie.» conseilla Gérard dune voix basse, tout en scrutant les murs décrépis de notre deuxpièces.

Cest pour ça que je mappliquais à lécole: je ne voulais pas rester là, à subir. Un jour, en versant des graines de tournesol dans mon bol, jen faisai tomber une poignée sur le sol.
«Espèce dincompétent!» hurla ma mère, qui venait juste de laver le parquet. «Tu ne fais rien dautre que des bêtises!» Elle me donna un coup si violent que je faillis percuter larmoire à côté. Gérard, qui sirotait son thé, bondit à lécho du coup, la main frappant la table.

«Marie!» sécriatelle, la voix tremblante.
«Quoi?» réponditelle dune voix à peine audible.
«Rien. Donnemoi un biscuit, sil te plaît.»

Le silence sinstalla jusquà ce que je ramasse les graines dans un calme, puis je méclipsai dans ma chambre. Là, jentendis Gérard crier, furieux. Curieux, je me glissai derrière la porte, le cœur battant, pour écouter.

« je ne veux plus jamais voir ça! Comment osestu?»
«Je suis fatiguée, le travail, la maison et il ne respecte pas mon effort.»
«Dabord, cest un enfant! Et puis, tu lui as appris à respecter ton travail? Tu passes du temps avec lui?»
Ma mère resta muette.

«Et à quelle fréquence?» insista Gérard.
«Questce que tu veux dire, Gérard?Tu frappes un gamin parce que?»

Elle ne répondit pas.

«Je ne frappe pas ceux qui ne peuvent pas se défendre. Cest méprisable.»

Je sentis les larmes se boucher dans ma gorge, trop émues pour parler.

«Marie, si ça recommence, je pars. Je ne veux plus vivre avec une femme qui»

Gérard la supplia de ne plus jamais lever la main. Contre toute attente, elle tint parole. Depuis, il passa plus de temps avec moi, sintéressa à mes devoirs, sémerveilla de mes bonnes notes, memmena pêcher son passetemps favori. Un aprèsmidi, alors quil réparait la cuisine, il me demanda :

«Sacha, tu maides? Ou bien tu as les cours?»
Je acceptai avec enthousiasme, tâchant de bien faire. Il me loua sans cesse, plus que je ne le méritais.

Quand nous terminâmes, admirant notre travail, je demandai, presque par surprise :

«Tu restes longtemps avec nous?»
«On verra.» haussatil les épaules.
«Compris.» soupiraije, lamertume au fond des yeux.

Gérard saccroupit, me regarda droit dans les yeux :

«Je ferai de mon mieux, je le promets.»
«Puisje tappeler père?»
«Si tu le veux, bien sûr!»

Je lappelai dabord timide, puis plus fort, plus souvent. Jadorais Gérard de tout mon cœur, priant chaque nuit quil reste plus longtemps. Le destin sembla répondre: ma mère tomba enceinte, ils se marièrent. Javais peur quen devenant père, il mabandonne. Un jour, ils rentrèrent de la maternité, son ventre rond, et Gérard annonça, rayonnant :

«Nous aurons une petite fille! Je suis aux anges, la famille est complète.»

Marie caressa mes cheveux, plus douce quavant, comme si le bonheur retrouvé lavait adoucie. Gérard devint un beaupère exemplaire et redonna à ma mère le sourire.

Notre fille naquit, elle sappela Violette. Gérard ladora, mais il resta le même avec moi. Violette, petite boule de dents, riait sans dents, ses mains maladroites cherchant le monde. Je la protégeais, la chérissais. Parfois, je me demandais comment aurait été ma vie sans Gérard: une obscurité sans fin.

Violette eut neuf ans quand je partis étudier à Lyon. Jobtins le diplôme dor au lycée, tandis que Violette, peu motivée, écoutait souvent Gérard dire :

«Suis lexemple de Sacha! Le garçon sait ce quil veut, il sen donne les moyens. Toi, tu restes collée à ton téléphone.»

Violette tirait la langue à Gérard, puis le serrait dans ses petits bras, le faisant fondre.

À la gare, ma mère saccrocha à moi comme pour menvoyer au front.

«Mon fils, pourquoi?Je reviendrai!»
«Pardonnemoi, maman, pardonne tout!» sanglotatelle.

Gérard nous enveloppa, Violette se colla à lui, même si elle posait déjà des selfies devant le train. Je susurrai à ma mère que cétait la meilleure mère du monde, puis je pris le train pour Lyon.

Là, jentrai à luniversité, trouvai un petit boulot. Largent manquait, mais jéconomisai pour offrir des bonbons à Violette, des boucles doreilles en argent à Marie, et à Gérard un ensemble de cannes à pêche flambant neuves. Gérard, les yeux embués, sexclama :

«Merci, mon gars!»

Le soir, Marie prépara un grand repas en lhonneur de mon retour. Gérard mappela à lécart, à voix basse :

«Sacha, jai une nouvelle: ton vrai père est revenu en ville. Il a laissé son numéro. Marie nétait pas daccord, mais jai pris le papier. Peutêtre que tu veux le contacter»

Je restai figé, le souffle coupé, les souvenirs sombres surgissant.

«Maman, où est mon père?»

Marie poussa un cri hystérique. Gérard, les yeux remplis dinquiétude, tenait le papier. Je le déchirai et le jetai à la poubelle.

«Père, tu deviens fou! Qui est ce père?Tu es mon père, je nai besoin daucun autre.»

Il éclata en sanglot, nous nous enlacâmes. Le vieux père, désormais sentimental, se tenait là, le cœur lourd mais apaisé.

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