**Journal intime 49 ans et des poussières**
Ce matin, la veille de mes cinquante ans, je me suis réveillée dune humeur exécrable. Et franchement, vu les récents événements, personne ne me jugerait pour ce manque denthousiasme. Allongée, les yeux clos, je me parlais à moi-même ou plutôt, je constatais froidement ma situation désastreuse : *Demain, jai cinquante ans. Cinquante ! Et quest-ce que jai accompli ? Jai bien étudié. Je me suis mariée jeune. Jamais trompé mon mari. Élevé une fille exemplaire, qui sest aussi mariée tôt. Dix-huit ans au même poste. Jenseigne la géographie à des enfants, leur parlant de paysages que je ne verrai jamais à moins quun ouragan ne déverse locéan et la Grande Muraille devant ma porte. Mais jespère que non, car les gamins les couvriraient de graffitis en deux jours. Jai trois certificats du préfet et des hémorroïdes en pleine crise. La plupart de mes élèves détestent la géographie et moi par la même occasion. À quoi bon ? Pour eux, je suis un vestige inutile du système scolaire. Je suis belle, dune beauté discrète, celle dont on dit « elle a bon cœur » ou « cest une bonne maîtresse de maison ». Je suis une tomate rosée rougeâtre en été. Mes cheveux ? Gris, comme les ailes dun pigeon qui nexiste pas. Et mon mari ? Il sest gavé de poires. Littéralement. Pierre, en visite chez sa mère qui vit, comme nous, au fin fond de la France, mais à lautre bout, comme si le pays était fendu en deux , a tellement mangé de poires vertes quil a loupé son train. Et *louper* est un euphémisme. Le prochain passe dans une semaine. Ma fille et son mari sont au Japon « Maman, tu ne fêtes jamais ton anniversaire, et cétait une offre imbattable ». Résultat : je soufflerai mes bougies seule. Mon mari est un imbécile, ma fille préfère son « coucou de minuit » à sa mère. Personne ne maime. On ne veut de moi que des repas et des bonnes notes.*
Avec ces joyeuses pensées, je me suis levée, enfilé mes charentaises et traîné jusquà la cuisine. Derrière moi trottinait Gisèle, une petite boule de poils offerte par ma fille. Mon seul luxe.
La bouilloire sur le feu, jai ouvert les réseaux sociaux. En haut de mon fil : *« Webinaire exclusif : “Plonge en toi et libère ta princesse intérieure” ! Animé par le pseudo-docteur Victor Duperrin. Apprenez à vous aimer, à mépriser les autres (résultats non garantis). Chaque participante accouchera de sa princesse en direct ! Début dans 30 minutes. »*
*« Cest mon chance ! »* ai-je pensé. Et me voilà embarquée dans une quête spirituelle douteuse.
Je ne sais pas ce qui sest passé je nai pas payé pour le replay , mais à la fin, quand Duperrin a déclaré *« Vous méritez une renaissance »*, mon expression trahissait une révélation. Javais sorti ma princesse par où mon hémorroïde protestait. Jétais transformée.
En théorie, une métamorphose prend du temps : régime, éducation, nouveau cercle social Mais mon anniversaire était demain. La princesse exigeait tout, tout de suite. En vingt-quatre heures, elle a phagocyté mon ancien moi. Elle a googlé des influenceuses, fait poser des ongles et des cils, acheté des talons aiguilles, un short *Gucci* (faux) et un t-shirt *« Bad Girl Tonight »* avec une langue bleuâtre en strass. Elle a suivi des tutos *« Maquillage sexy »*, *« Pole dance express »* et *« Gorge profonde »* (offert avec le maquillage). Elle ma ordonné de me faire appeler *« Lola »* et de ne pas flancher. Elle promettait un milliardaire musclé au réveil, des voyages, du shopping Jai tenté de protester Pierre, ma fille, ma dignité , mais elle a ri, exhibant une gorge profonde. Mon dernier cri sest éteint. Jétais Lola.
Ensuite : préparation pour la soirée. Maquillage, combat contre le short, essais de marche en talons. Pierre, ma belle-mère et ma fille ont appelé pour me souhaiter mon anniversaire. La vieille moi aurait remercié poliment. Lola a tout balancé, comme lavait conseillé Duperrin. Ça na rien arrangé, mais peut-être leffet était-il différé.
À 23h, *LBar* (oui, cest son nom) a accueilli une Lola chancelante mais déterminée, prête pour laventure et la débauche. Le bar a capitulé après un *« B52 »*. Ma dernière mémoire consciente.
Au réveil, mal de crâne, mal aux jambes. La vieille moi reprenait le dessus. Jai ouvert les yeux puis les ai refermés. Hallucination : devant moi, en caleçon, un ancien élève, cancre notoire. *« Mon Dieu, quelle horreur »*, ai-je murmuré.
*« Bonjour, madame Morin ! Je ne suis pas une hallucination. Dans le salon, il y a aussi Kevin et Sofiane. On vous a ramenée hier. Vous voulez un bouillon ? »*
Horrifiée, jai vérifié sous la couette : short, t-shirt, culotte. Pas de soutien-gorge.
*« On vous a laissée habillée. Si vous navez besoin de rien, on part. »*
Ouf. Aucun crime pédophile. Le téléphone a sonné. *« Allô ? »*, ai-je raclé.
*« Madame Morin ? Cest Julien Julien Lambert, votre ancien élève. Vous avez oublié votre portefeuille et euh votre soutif au bar. Je vous les rapporte ce soir ? »*
*« Julien ! Quel gentil garçon ! Tu as acheté un bar ? Tu fais des travaux ? »*
*« Euh non. Hier, vous avez dansé sur le comptoir et il a cédé. Puis vous avez essayé de grimper à la colonne deau »*
Panique. La princesse a battu en retraite, mon hémorroïde hurlait. *« Julien, je te rembourse ! »*
*« Mais non ! Grâce à vous, je connais la Provence par cœur ! Les clients me prennent pour un guide. Je vais installer un comptoir en acier dansez dessus si vous voulez ! »*
Le téléphone a sonné à nouveau. Ma fille, en larmes : *« Maman, je suis enceinte. Si cest une fille, on lappellera Nathalie. »* Jai sangloté de joie.
Puis Pierre a appelé : *« Je rentre ce soir. Je taime. Je tachète une fourrure une beauté comme toi en mérite une. »* Jai pleuré : *« Cest toi qui comptes. »*
Après une douche et un thé, jai réfléchi. Ma vie est merveilleuse. Mari aimant, fille adorable, élèves attachants. Jaime ma routine, mes bocaux de confiture. Je nai pas besoin dêtre une autre.
Gisèle a grimpé sur mes genoux. Je lai caressée : *« Écoute, Gisèle, cest ridicule. Tu nes pas une *Gucci*. Tu es la Seine. Sais-tu limportance de ce fleuve ? »* Elle a grogné les carlins font ça. Peu importe son nom, tant quon la caresse.
Au fond de moi, la princesse sest recroquevillée, définitivement. Elle ne gâchera plus ma vie.






