Le chat, lui, avait été trahi, abandonné, oublié à cause d’une simple analyse. Cétait un hiver glacial
Il y a des années de cela, un chat nommé Anatole fut découvert gémissant devant lentrée de son propre immeuble, à Lyon. Pauvre bête effrayée, il allait dun côté à lautre, miaulait désespérément, griffait la porte de métal gelé et tentait même de la mordiller de toutes ses maigres forces. Anatole craignait la rue à lexcès il navait jamais connu rien dautre que le confort dun appartement, la douceur du radiateur et la tendresse des mains qui soignaient son poil. Doux, confiant et habitué à la chaleur du foyer, il courait vers chaque passant, chaque voisin, chaque inconnu. Il se frottait contre les jambes, tremblait de tout son corps, plongeait ses yeux dans ceux des humains, suppliant pour quon le sauve du grand monde effrayant dans lequel on lavait relégué, tout droit arraché à son coussin préféré, au chaud, près de la fenêtre, pour le jeter sur la neige battue par le mistral.
La raison de son malheur était bien triviale. Sa maîtresse, Mme Lemoine, avait eu lambition de prendre un second animal elle avait vu une annonce pour un chat de race donné sans frais et navait pas pu résister. Mais la responsable lui demanda deffectuer une analyse sur le chat déjà présent à la maison. Les résultats révélèrent chez Anatole la présence du virus de limmunodéficience féline. Pourtant, la maladie nétait pas active et ne présentait aucun danger ni pour les humains, ni pour les chiens ; ce virus, bien spécifique aux chats, ne se transmet quentre félins.
En réalité, chez Anatole, le virus nexistait que par les chiffres du laboratoire son système immunitaire le contenait parfaitement, et jamais la maladie ne sétait déclarée. Mais la propriétaire nen voulut plus : “Un chat malade chez moi ? Et si cétait grave !” Sans chercher à comprendre, sans sinformer sur linnocuité pour lhomme, elle se débarrassa de son compagnon, le déposant dehors, au cœur dun hiver lyonnais rigoureux.
Cest la concierge, Mme Dubois, qui donna lalerte. Elle remarqua un matin que le chat, qui tournait sans cesse devant la porte, gisait à présent sur la neige, recroquevillé sur lui-même. Transi, exténué, le sommeil commençait lentement à lemporter et chacun sait quun tel sommeil sur le verglas na souvent pas de réveil. La concierge ne put sy résoudre : elle le recueillit dans sa loge, linstalla sur sa propre veste, tout près du petit chauffage électrique, et partagea son déjeuner, un peu de riz, un morceau de jambon. À ce moment, pour Anatole, ce modeste repas fut son salut le chaud et la nourriture le ramenèrent à la vie.
Plus tard, on conduisit Anatole dans un refuge. Il souffrait dhypothermie, avait pris froid, mais les soins le réconfortèrent vite. Aujourdhui, Anatole va bien ; il a repris des forces et recommence à faire confiance au genre humain. Il est stérilisé, vacciné, et possède son passeport vétérinaire.
Ce jeune matou navait alors que trois ans. Dune affection rare, il se jette dans les bras, ronronne à loreille, chante ses chansons de chat, adore coquer et « embrasser » les humains. À chaque départ des bénévoles, cest un crève-cœur : revenir dans sa cage lui est toujours pénible. Clair pour tous, Anatole est un chat dintérieur, fait pour un appartement, pour la chaleur et les mains bienveillantes des hommesMais Anatole na pas attendu quun miracle frappe à sa porte : chaque visiteur du refuge, il laccueille comme un ami longtemps espéré, la tête haute, la voix douce. Un jour de printemps, alors que les premières feuilles sétiraient aux branches et que la lumière souriait enfin à travers les fenêtres, une jeune femme sarrêta devant sa cage. Elle sagenouilla, tendit la main, et Anatole, sans peur, posa sa patte sur ses doigts. Il y eut un long silence, rempli seulement des battements de deux cœurs qui se reconnaissent.
Depuis ce matin-là, Anatole na plus jamais eu froid. Il passe ses journées à contempler le ciel depuis un large appui de fenêtre, parfois à rêver éveillé, parfois à ronronner au creux dun cou aimant. Et dans la chaleur de sa nouvelle maison, il a appris et il nous apprend encore que si lon peut être trahi, on peut aussi être choisi.







