« Papa vit heureux avec une autre, et maman sombre dans la dépression. Est-ce vraiment de sa faute ? »

**Journal intime**

Papa a une vie heureuse avec une autre, et Maman sombre dans la dépression. Est-ce sa faute, à lui ?
Il est rentré du travail, a dîné, puis a ri quelques minutes avec le public à la télé on passait un spectacle de Dany Boon avant de déclarer, dune voix neutre : « Sophie, je men vais. » Et il est parti. Pour elle
Une histoire banale, hélas, comme il en existe tant.

Le dos de Maman, sous sa chemise de nuit, laisse deviner ses omoplates saillantes et son cou mince comme celui dune enfant. Et puis, il y avait la voiture flambant neuve de Papa. Ces deux images ont marqué à jamais lenfance dÉlodie.

Le dos de Maman, affalée sur le canapé du salon, était le symptôme le plus visible de sa dépression. Mais Élodie ne la compris que bien plus tard.

À lépoque, dans les années 90, personne dans notre petite ville de province ne parlait de dépression. Même les médecins du dispensaire ny connaissaient rien. Ils essayaient de « remotiver » Maman avec des injections de vitamines et des conseils pleins dentrain : « Vous avez une fille, madame, ce nest pas digne de rester couchée toute la journée. »

Oui, cétait une dépression. Un trouble dépressif majeur, pesant comme un ours noir géant, qui vous arrache tout : la joie, lappétit, le sommeil, jusquà la force de bouger. Maman parlait à peine, et quand elle le faisait, ses mots étaient terribles plats, mornes, presque sans vie.

Heureusement, il y avait Grand-Mère. Sans elle, nous naurions pas survécu.

Maman, autrefois si gaie et pleine dentrain, sest réduite à une silhouette maigre sur le canapé, un soir de mai. Ce soir-là, Papa est rentré, a dîné, a ri devant la télé (toujours ce spectacle de Dany Boon), puis a annoncé calmement : « Sophie, je men vais. » Et il est parti. Pour elle.

Javais sept ans. Ce qui ma frappée, cest labsurdité de la scène : à la télé, les gens riaient (personne na pensé à léteindre), pendant que Maman pleurait, tournée vers le mur. Comment est-ce possible ? Comment peut-on vivre ça ?

Après ça, mes échanges avec Maman se sont limités. Ou plutôt, avec son dos triste et amaigri.

Papa est revenu deux ans plus tard, par une autre soirée de mai. Il a ouvert la porte avec sa clé, jeté un regard dans le salon où dormait son ex-femme, puis ma fait un clin dœil complice « Viens à la cuisine, elle ne nous entendra pas. » Grand-Mère était sortie.

Un espoir a tremblé dans ma poitrine. Dans son sourire, jai cru deviner des excuses pour son absence, la promesse dune vie meilleure, peut-être même le début de la guérison de Maman.

« Regarde, Élodie », a-t-il murmuré en mentraînant vers la fenêtre. Je me suis collée contre la vitre, mattendant à un miracle. Après tout, son absence devait bien avoir une raison ?

Dans la cour, une Renault flambant neuve étincelait sous la lumière du soir. Papa rayonnait presque plus que la voiture.

« Elle te plaît ? »
« Oh oui ! »
« Cest la mienne ! Je me la suis offerte ! »

Il ressemblait à lhomme des cavernes dun dessin animé que javais vu la veille. Un Néandertalien égoïste, qui parlait par phrases courtes, sans se soucier des autres. Papa était pareil.

Il ne se demandait pas comment allait Maman. Il ignorait comment javais vécu ces deux ans. Il ne savait pas que javais commencé le conservatoire. Il ne sest jamais inquiété de mes notes. Et bien sûr, il na même pas envisagé que je puisse avoir des sentiments.

De la colère. De lincompréhension. De la peur. Une boule démotions que je ne savais pas démêler personne ne mavait appris alors jai préféré lenfouir au fond de moi. Elle existait comme une douleur sourde, quelque part dans ma poitrine.

Papa jubilait comme un gamin : « Une Renault ! Neuve, tu te rends compte ? Jen ai rêvé toute ma vie ! »

Je ne comprenais pas.

Alors, son enthousiasme sest éteint. Il a quitté la cuisine sur la pointe des pieds, comme un voleur, et a refermé la porte sans bruit.

Jai fait un vœu : sil se retournait, sil me regardait par la fenêtre, je lui pardonnerais. Je ferais un effort pour comprendre sa joie devant cette voiture, malgré la maladie de Maman, malgré ce vide en moi.

Il ne sest pas retourné. Il a marché vite jusquà la voiture, est monté et est parti. Sans revenir.

Jai grandi. Je suis devenue psychiatre. Dommage que Grand-Mère nait pas vu le jour où je suis arrivée dans la cour avec ma propre voiture neuve. Enfin si, elle la vu. Je me dis que Mamie Lucie veille sur moi, là-haut. Et quelle est fière de sa petite Élodie.

Mais ça, cest une autre histoire.

Avant ça, jai trouvé un bon hôpital pour Maman. Elle a guéri. Elle a recommencé à vivre. À regarder le monde, plutôt quun vieux tapis accroché au mur.

Mais Papa ? Je ne lui ai jamais pardonné.

Parce quil ne sest pas retourné, ce soir de mai, quand il est parti pour de bon.

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« Papa vit heureux avec une autre, et maman sombre dans la dépression. Est-ce vraiment de sa faute ? »
Le même jour où l’on a vu le ventre arrondi sous son pull, on a jugé Véro au village. Quarante-deux ans ! Veuve ! Quelle honte ! Son mari, Simon, était déjà au cimetière depuis dix ans, et la voilà donc, enceinte « sans mari ». — De qui ? — chuchotaient les commères près du lavoir. — Allez savoir ! — répétaient-elles. — Discrète, effacée… et tu vois ce que ça donne ! Elle s’est laissée aller… — Les filles en âge de se marier, et la mère qui folâtre ! Honteux ! Véro baissait la tête. Elle revenait de la poste – son lourd sac à l’épaule — sans oser croiser le regard de quiconque. Seules ses lèvres, crispées, trahissaient sa peur. L’aurait-elle su, comment tout tournerait, jamais elle ne se serait mêlée à pareille histoire… Mais lorsqu’on voit la chair de sa chair pleurer, peut-on vraiment rester en dehors ? Et tout avait commencé non pas par Véro, mais par sa fille, Marine… Marine — belle à tomber, portrait craché de feu Simon, le père. Lui aussi avait été le galant du village : blond, yeux bleus. Pareille à lui, Marine avait tout pour plaire. Le village ne voyait qu’elle. Sa cadette, Cathy, en revanche, tenait de Véro : brune, yeux sombres, sérieuse, presque invisible. Véro adorait ses filles, tout son univers. Elle se tuait à la tâche, deux emplois : postière le jour, à la ferme le soir. Tout pour leurs études, pour qu’elles s’échappent. — Mes chéries, il faut étudier ! Je veux pas que vous passiez votre vie, comme moi, à galérer, le dos courbé sous des sacs ! Il faut partir, devenir quelqu’un ! Marine partit à Paris pour l’ESCP. Elle s’adapta vite. Bientôt, elle envoya des photos : dîners, robes chics, et un fiancé : fils d’un directeur. « Maman, il m’a promis une fourrure ! » écrivait-elle. Véro était heureuse ; Cathy, elle, restait au village, employée à l’hôpital. Les économies de la pension de réversion et du salaire de Véro filaient sur Marine et sa vie « parisienne ». *** Cet été, Marine revint — mais changée : pâle, introvertie, cloîtrée deux jours dans sa chambre. Au troisième, Véro la surprit en sanglots, le visage dans l’oreiller. — Maman… maman… c’est foutu pour moi… Elle raconta tout. Le fiancé s’était amusé puis envolé. Elle était enceinte de quatre mois. — Trop tard pour avorter ! — hurlait Marine. — Et il veut plus me voir ! On va me virer ! Ma vie est finie ! Véro était pétrifiée. Oublier le bébé ? Le laisser à l’ASE ? Cette nuit-là, Véro ne dormit pas. À l’aube, elle retourna voir sa fille : — On va le garder, murmura-t-elle — C’est moi qui le dirai… que c’est le mien. Marine n’en crut pas ses oreilles. — Mais maman ! Tu es veuve, tu as quarante-deux ans ! — Justement. J’irai chez la tante, prétendrais donner un coup de main, j’accoucherai là-bas. Toi, retournes à Paris, finis tes études. Cathy, derrière la cloison, entendit tout. *** Un mois plus tard, Véro quitta le village. Les commères jasèrent puis oublièrent. Six mois plus tard, elle revint avec un berceau bleu. — Cathy, regarde… Ton frère, Michel. Le village s’étouffa : la « discrète » Véro, veuve, mère d’un nourrisson ! — De qui ? — susurraient les langues. — Du maire ? Non, trop vieux… De l’ingénieur agricole ? Il est seul… Véro endura tout, courbée sous les rumeurs. La vie était dure : courrier, ferme, nuits blanches avec Michel. Cathy aidait, silencieuse, ruminant colère et tristesse. Marine écrivait de Paris : « Je pense à vous ! L’argent viendra… » Une année plus tard, 100 euros et un jean trop petit pour Cathy. Véro s’accrochait. Cathy aussi, mais sa vie semblait brisée : qui voudrait d’une fille avec une telle « tare » ? Une mère « légère », un « frère » bâtard… — Maman, on devrait raconter la vérité ? propose un jour Cathy, 25 ans. — Surtout pas ! gémit Véro. Marine est bien mariée, à Paris. On ne peut pas la briser… Marine menait sa vie : diplômée, mariée à un entrepreneur, voyageant. Elle envoyait des jouets coûteux inutiles à l’enfant. Les années passèrent. Michel — à dix-huit ans — grand beau garçon, les mêmes yeux bleus que Marine. Adorant sa « mère » Véro et Cathy. Cathy était devenue infirmière-chef à l’hôpital du secteur ; « vieille fille », soupiraient les voisines. Elle s’était sacrifiée : sa vie, c’était Véro et Michel. Michel, brillant bachelier : — Maman ! Je pars faire Polytechnique à Paris ! Le cœur de Véro se serra — à Paris, il y a Marine. — L’école régionale ne suffirait pas ? tentait-elle. — Non, maman ! Je veux décrocher la lune pour vous ! Le jour du dernier concours, une voiture noire se gara devant leur portail. Marine venait d’arriver. Marine, la quarantaine, somptueuse en tailleur de marque, bras dorés de bijoux. — Coucou maman ! Cathy ! Où est… Elle découvrit Michel et s’arrêta net — les yeux noyés de larmes. — Bonjour, dit Michel. Vous êtes Marine ? Ma sœur ? — Ma sœur… balbutia Marine. Maman, il faut qu’on parle… Ils s’assirent dans la maison. — Maman… J’ai tout — maison, mari, argent… mais je n’ai pas d’enfant. Elle pleura, mascara coulant. — On a tout tenté… PMA, médecins… en vain. Mon mari est d’accord. Je veux récupérer Michel ! Il est mon fils ! Je lui donnerai tout ! — Tu as dit la vérité à ton mari, mais à propos de nous ? Et toutes les humiliations, la honte sur nous ? s’emporta Véro. — Et Cathy, alors ? lança Marine. Elle n’a fait que moisir au village ! Michel a sa chance, maman, laisse-moi mon fils ! Tu m’as sauvée, merci, maintenant rends-le-moi ! — Il n’est pas un objet ! hurla Véro. C’est moi qui l’ai élevé, bercé, éduqué ! À cet instant, Michel entra, livide : — Maman… Cathy… à quoi ça rime ? Quel fils ? — Michel, je suis TA mère ! Comprends-tu ? Michel la fixait, effaré. Puis se tourna vers Véro : — C’est vrai, maman ? Véro éclata en sanglots. Et voilà que Cathy — la discrète — explosa, giflant Marine : — Espèce de garce ! On a vécu dix-huit ans humiliées pour couvrir ta faute ! Tu n’as ni mari, ni enfant, tu reviens… pour prendre Michel ?! — Cathy, arrête ! sanglotait Véro. — Non ! ça suffit ! Michel, comprends : elle t’a abandonné pour vivre sa vie ! Celle-là, la vraie maman, c’est TA grand-mère ! Elle s’est sacrifiée pour vous deux ! Long silence de Michel. Il se jeta dans les bras de Véro : — Maman… murmura-t-il. Puis à Marine, impitoyable : — Je n’ai pas de mère à Paris. Ma mère, c’est ici. Voilà ma famille. Et il prit la main de Cathy d’un geste protecteur. — Partez, madame. — Michel ! Je t’en prie ! Je te donnerai tout ! — J’ai tout ce qu’il me faut, répondit-il calmement. *** Marine repartit le soir même. On raconte que son mari la laissa l’année suivante pour une autre, qui, elle, sut lui donner un enfant. Michel resta dans la région, devint ingénieur, bâtit une maison pour Véro. Et Cathy ? Elle, ce soir-là, ressuscita, soudain rayonnante à trente-huit ans. Même l’ingénieur agricole commença à lui tourner autour… Véro contemplait ses enfants en larmes. Mais, cette fois, c’étaient des larmes de bonheur. Oui, il y a eu faute… mais le cœur d’une mère sait tout réparer.