Frédéric Delaunay se tient au milieu du vaste séjour baigné d’une lumière douce et regarde sa femme, Capucine Moreau, d’un air condescendant. Il se sent comme s’il venait de décrocher le gros lot à l’EuroMillions. À cinquante ans, il se croit au sommet de sa forme, et les grands bouleversements qui se préparent dans sa vie sentimentale n’ajoutent que davantage à son assurance de vainqueur.
— Pas de drame, Capucine, dit-il d’une voix de velours, un peu protectrice, en boutonnant sa veste. Nous sommes des adultes. J’ai rencontré une autre femme. Tu t’en doutais, peut-être, je ne sais pas… Bref, elle a trente ans, et nous éprouvons de vrais sentiments. Je ne veux pas mener une double vie, alors je te le dis franchement : nous divorçons, et à partir d’aujourd’hui, nous ne vivons plus ensemble.
Capucine, quarante-cinq ans, est assise dans un fauteuil en cuir. Élégante, sûre d’elle, elle ne se tord pas les mains, ne se rue pas vers une camomille et ne cherche pas d’explication. Elle boit une gorgée de café dans une tasse en porcelaine de Limoges, en attendant la suite. Son calme déstabilise un peu Frédéric, mais il se reprend rapidement.
— L’appartement, tu t’en souviens, est mon bien propre, acquis avant le mariage, appuie-t-il comme s’il plantait un clou. Je ne suis pas un fauve pour te jeter dehors en pleine nuit. Je te laisse deux jours. Le week-end est à toi, entièrement. Je pars avec Océane à la campagne, pour ne pas te gêner dans tes cartons. Lundi matin, nous passons ici. Elle n’a pas besoin de tes larmes, de tes crises ni de ton énergie négative dans la maison. Tu penses pouvoir libérer le territoire d’ici là ?
— D’ici lundi ? demande Capucine d’une voix neutre. Tout à fait. Deux jours me suffisent.
Frédéric hoche la tête, satisfait. Il aime que le divorce se déroule de façon civilisée. Il s’est toujours pris pour un homme généreux.
Sa générosité, pourtant, s’arrête toujours là où commencent ses finances personnelles. Pendant les quinze années de mariage, il n’a laissé passer aucune occasion de rappeler à Capucine qu’elle était arrivée « sur son territoire ».
Sauf que ce territoire, à l’époque, n’est qu’une triste boîte en béton de trois pièces, sans meubles et sans le moindre début de confort. Frédéric répétait fièrement que l’important, c’était les mètres carrés, et qu’on pouvait très bien dormir sur un matelas. Il est d’ailleurs d’une radinerie maladive en matière de vie quotidienne. Toutes ses économies filent dans de belles voitures, qu’il fait, par précaution, immatriculer au nom de sa mère, Gisèle Delaunay.
Capucine, une femme aux revenus confortables et au goût très sûr, n’a pas la moindre intention de vivre dans un confort spartiate. Il lui faut du confort. Dès les premiers mois du mariage, elle meuble tout l’appartement, de fond en comble, sur ses économies personnelles.
C’est elle qui commande les meubles de chaque pièce, ainsi qu’une cuisine italienne, de style classique, qui ne se démode jamais. C’est elle qui choisit l’électroménager haut de gamme, paie la pose d’un parquet coûteux, achète les lustres et fait confectionner sur mesure de lourdes tentures assorties.
Puis, Capucine se découvre une passion : les antiquités. Tout au long du mariage, elle se procure peu à peu des pièces élégantes. Frédéric se contente de ricaner : « Ton argent, tes ramasse-poussière, amuse-toi. Tes pièces de musée, je n’en veux pas. »
Il demande néanmoins à sa mère de venir le week-end, pendant que Capucine fera ses cartons.
— Maman, nous divorçons. Tout se passera civilement. Mais surveille Capucine, par précaution, pour qu’elle ne prenne rien de trop chez moi.
— Bien sûr, Fred. J’ai toujours été de ton côté, répond Gisèle.
Mais le destin adore ironiser. Le samedi matin, alors que la mère de Frédéric s’apprête à se rendre chez son fils, sa tension artérielle flambe. Il faut appeler le Samu. Les médecins imposent un repos absolu. La surveillante est hors jeu.
Pendant ce temps, Frédéric range ses affaires dans un sac de voyage en cuir, tout en donnant ses dernières consignes à sa femme.
— Alors voilà, Capucine, dit-il en s’arrêtant dans le couloir pour embrasser du regard son domaine. Prends tes vêtements, tes cosmétiques, tes petits vases. Mais pas de saccage.
Capucine, appuyée au chambranle, croise les bras :
— Qu’appelles-tu saccage ?
— Tu ne touches pas à l’électroménager encastré. Il a été intégré à cette cuisine, il fait donc partie de mon appartement. Le four, le lave-vaisselle, tout reste en place. Et cette commode ancienne, dans la chambre, tu la laisses aussi.
— La commode ? Capucine lève un sourcil. Tu l’appelais du bois de chauffage.
— Océane va l’adorer, coupe Frédéric. Elle est fascinée par la décoration. Elle dit que j’ai un goût remarquable. Alors ne viens pas démolir l’ambiance.
Océane Perrin, trente ans, responsable dans un institut de beauté, est, en effet, fascinée. Elle croit sincèrement avoir tiré le ticket gagnant. Frédéric lui paraît un esthète riche et solide. Sur toutes les photos de ses réseaux sociaux, il pose avec nonchalance dans un fauteuil en cuir, devant des tableaux coûteux, ou adossé à cette fameuse commode ancienne. Océane est absolument certaine d’emménager dans un lieu somptueux, auprès d’un homme qui lui offrira une vie dorée.
— Comme tu voudras, Frédéric, glisse Capucine avec un petit sourire froid sur les lèvres. Je ne prendrai que mon bien.
— C’est très bien. Pas de scène. J’ai toujours su que tu étais intelligente et que tu ne te heurterais pas à ma force. Pas besoin de rendre les clés : lundi, je ferai changer les serrures.
Il attrape son sac et sort, savourant déjà son retour triomphal avec sa nouvelle femme.
Une fois installé avec Océane dans un hôtel spa en Sologne, Frédéric reçoit un texto de sa mère.
— Fred, je n’arrive pas à te joindre. Ma tension a flambé, le Samu est venu. Je ne peux pas venir surveiller Capucine.
Il peste. Il ne peut pas annuler ce séjour avec sa nouvelle compagne, et il n’en a pas envie. « Capucine ne va rien emporter, se dit-il. Elle n’est pas de cette espèce-là. » Il répond un texto d’usage : « Soigne-toi bien. »
Pendant ce temps, Capucine, sitôt Frédéric parti, compose le numéro qu’elle a préparé la veille.
— Allô, Capucine à l’appareil, je vous ai appelé. Oui, même adresse. Dans une heure. Il me faut le plus grand camion de votre parc. Oui, avec l’outillage. On va avoir beaucoup à démonter.
Ensuite, elle confirme la location d’un box de stockage. En deux jours, impossible de trouver un bel appartement vide en location de longue durée. Capucine décide donc de s’installer provisoirement chez sa mère, en attendant de trouver mieux.
À midi, six hommes solides en combinaison de travail entrent dans l’appartement. Un électricien professionnel et un spécialiste du démontage de meubles les accompagnent.
— On commence par quoi, la patronne ? demande le chef d’équipe en évaluant l’ampleur de la tâche.
— On commence par tout. On démonte les façades de cuisine. On sort la plaque, le four, la hotte, le micro-ondes et le lave-vaisselle. Ensuite, les meubles du séjour et de la chambre. Pour les antiquités, triple épaisseur de film à bulles. Je vérifierai chaque angle moi-même.
Le travail s’active. L’appartement résonne de visseuses et de scotch. Ce n’est pas le départ hystérique d’une femme trompée : c’est une opération logistique froide et précise. Capucine mène ses troupes avec la grâce d’un général.
Les lourds rideaux de velours disparaissent des fenêtres, les tableaux sont décrochés. L’électricien débranche et retire les lustres et les appliques coûteuses, ne laissant que de simples ampoules.
Le parquet grince sous les pas des déménageurs qui sortent le canapé de cuir, l’armoire, la commode sculptée et l’électroménager. L’appartement perd son éclat à une vitesse surprenante et redevient la boîte en béton, sonore et sinistre, de quinze ans plus tôt.
Le samedi soir, le gros camion garé devant l’immeuble est plein à craquer. Le chef d’équipe monte une dernière fois, en s’essuyant le front. Capucine se tient au milieu de la cuisine vidée.
— Patronne, il reste un problème. Le camion ne peut plus accueillir une boîte d’allumettes. On est remplis jusqu’au plafond, les portes ferment à peine. Il reste la table et le tabouret. On appelle un second véhicule ?
Capucine contemple la table en bois massif et le tabouret esseulé.
— Non, pas la peine, dit-elle avec un sourire. Laissez-les. Ce sera mon cadeau d’adieu aux jeunes mariés. Il leur faut bien de quoi bâtir leur bel avenir.
Elle balaie une dernière fois les murs nus et les fils électriques qui dépassent, puis sort et referme la porte.
Le lundi matin, le soleil brille. Frédéric gare sa voiture devant l’immeuble, ouvre galamment la portière à Océane et l’aide à sortir les valises. Elle s’apprête à franchir le seuil d’un appartement somptueux, en qualité de nouvelle maîtresse de maison.
— Nous voilà à la maison, ma chérie, lance-t-il en tournant la clé dans la serrure.
Il ouvre la porte et la laisse passer devant lui.
Océane fait deux pas dans l’entrée. Clac-clac. Le bruit de ses talons claque, cruel, dans l’appartement vide.
Elle se fige. Frédéric, qui la suit, lui rentre dedans. Il lève les yeux. Les mots meurent dans sa gorge.
Devant eux, l’appartement s’étend, totalement nu. Plus de meubles dans le séjour, plus de télévision, plus de tableaux, plus de rideaux. À la place du lustre en cristal, une ampoule nue se balance tristement. La chambre est un gouffre vide : ni lit, ni commode ancienne, ni aucun objet qui plaisait tant à Océane.
Sous le choc, Frédéric se précipite dans la cuisine. Là où trônait encore vendredi une cuisine italienne intégrée, il ne reste que des arrivées d’eau et des prises électriques désespérément vides.
Au centre de ce vide sonore, une table, un tabouret. Les clés de Capucine brillent d’un éclat mat sur la table.
— Frédéric… La voix d’Océane se brise, devient un mince filet. Elle se retourne lentement vers lui, le visage tordu par l’incompréhension et une colère grandissante. C’est quoi, ça ? Où est tout ? Où sont les meubles ? Où est l’électroménager ?
— Capucine… souffle-t-il seulement.
— Tu m’avais dit que ton appartement était magnifique ! Tu m’avais dit qu’on vivrait dans le confort ! On va dormir sur ce tabouret, chacun son tour ? Alors commande des meubles tout de suite !
Frédéric déglutit avec peine. Il sait très bien qu’il n’a pas l’argent pour racheter des meubles, surtout de ce standing. Toutes ses économies sont immobilisées dans la voiture immatriculée au nom de sa mère, et il reste deux semaines avant le prochain salaire. Pour rééquiper ce trois-pièces, même avec les armoires et les lits les moins chers, il faudra contracter un prêt énorme. Et cette nuit, ce sera le sol, ou le studio en location d’Océane.
Adossé au mur, Frédéric repense aux dernières paroles de Capucine, prononcées lors de leur ultime conversation : « Je ne prendrai que mon bien. » Elle a tenu parole : elle n’a pas touché à ses murs. Elle n’a repris que ce qui lui appartenait…
Vous savez, ces peines en carton-pâte des téléfilms à deux balles me font toujours rire. Ah ! Il en aime une autre ! Je fais ma petite valise, je lève fièrement la tête, j’essuie une larme et je m’en vais dans le couchant, en laissant tout ce que j’ai construit pour payer le bonheur des autres.
Pourquoi une femme adulte et épanouie devrait-elle financer le bonheur d’une autre ? La fierté, ce n’est pas partir avec une seule valise en offrant son confort à son ex. La fierté, c’est de reprendre ce qui a été payé avec son propre argent et de laisser au goujat exactement ce qu’il mérite. Frédéric était si fier de ses « mètres carrés acquis avant le mariage » ? Parfait. Capucine lui a rendu sa boîte en béton dans son jus. Profitez, les enfants.







