« Tu oses encore me commander ! » — Il a brusquement poussé sa fille, qui a reculé en heurtant une petite armoire.

«Tu oseras me donner des ordres à nouveau!» il poussa violemment sa fille, qui recula dun bond, heurtant un petit placard.
Manon noublierait jamais ce jour de printemps. Ses amies sétaient rassemblées dans son modeste appartement du faubourg de Montreuil, en prévision du mariage imminent. Lair était empli darômes alléchants: tartes aux pommes dorées, préparées par sa mère, et brins de lilas parfumés apportés par Catherine. Dehors, les oiseaux gazouillaient, et la brise tiède de mai, qui filtrait par la fenêtre ouverte, jouait avec les rideaux légers.

«Ses gènes laissent à désirer!», sexclamaient ses copines, tentant de décourager la future mariée. «Regarde comment il gère lalcool. Souvienstoi de son père! Le vieux Dupont faisait toujours la scène à lentrée de lusine.» Manon, cependant, remuait distraitement son thé au citron, ignorant leurs avertissements. À vingt ans, lamour la rendait aveugle; Victor était, à ses yeux, lincarnation du charme: beau, sûr de lui, fort. À vingtcinq ans, il était chef déquipe dans une usine de machines, poste que son père avait autrefois occupé comme simple mécanicien. Lodeur dalcool qui saccrochait parfois à lui, elle la réduisait à une simple maladresse de jeunesse et à la compagnie de ses potes. «Ça passera», se disait-elle, se rappelant les soirées où Victor la courtisait, lui offrant des roses et lemmenant en balade à bord de sa vieille Renault 5.

«Manon, ma chère», lui avait confié son amie proche Marine, «tu as vu son attitude le réveillon. Il change complètement quand il boit. Souvienstoi de la dispute avec le vigile Pierre.» Manon, elle, ny pensait quà la façon dont Victor était revenu le lendemain, agenouillé dans la cour avec un bouquet gigantesque de œillets, chantant sous sa fenêtre, au grand bonheur des voisines.

Le mariage fut somptueux, célébré dans le meilleur restaurant de la ville, avec orchestre live et feux dartifice éclatant sur la Seine. Victor, sobre et élégant, dansait avec sa mariée jusquà lépuisement, prononçant des discours émouvants. Manon rayonnait dans une robe blanche, commandée spécialement au centre régional, pendant que ses amies murmuraient, jalouses, à propos du couple heureux. Les premiers mois de leur vie à deux sécoulèrent comme un conte de fées. Lappartement de deux pièces, acheté par les parents de Victor, devint leur premier nid. Le vieux Dupont, désormais responsable datelier, avait facilité lacquisition du logement. Manon décorait la maison avec soin: rideaux, fleurs sur les rebords de fenêtres. Victor revenait souvent du travail avec des cadeaux bonbons, nouveau vase pour ses chrysanthèmes préférés.

La grossesse arriva à la fin de lété. De retour du chalet, le panier chargé de pommes et de tomates, Manon ressentit soudain une faiblesse et un vertige. Victor la soutint avec attention, acheta même un test de grossesse; les deux lignes apparurent, et il tourna sa femme autour de lui en riant.

Mais le bonheur fut de courte durée. Une semaine après ce premier éclat de joie, tout bascula. Pour la première fois, Victor senivra à tel point quil perdit connaissance, criant quil nétait pas prêt à devenir père, quils étaient trop jeunes, quils auraient dû attendre. Manon pleura longuement, puis se persuada que ce nétait quune peur de la responsabilité. Le lendemain, Victor sexcusa, jura darrêter de boire et promit dêtre un bon père.

La grossesse fut difficile. Manon passa souvent à lhôpital en repos complet, tandis que les apparitions de Victor à la maison se faisaient de plus en plus rares. Quand il rentrait, il sentait lalcool. Il essayait de dissimuler son état: parole douce, pas hésitants, mais ses yeux trahissaient une lueur rougeâtre.

Lorsque Marine naquit, Victor ne se présenta même pas à la maternité. Manon découvrit plus tard quil avait passé trois jours consécutifs à boire dans le garage dun ami, fêtant la naissance de leur fille. Ce fut le point de départ de la fin de leur union.

Cinq longues années sécoulèrent, ponctuées de disputes incessantes. La petite Marine grandit, intelligente et belle, mais son enfance fut marquée par les conflits. Victor buvait de plus en plus, dilapidant largent au bar Le Quai, à langle de la rue des Rivières. Pour joindre les deux bouts, Manon accepta un poste de comptable dans une petite société. Sa bellemère laidait à garder la petitefille, et après la mort de Victor dune cirrhose, Manon craignait trop dopposer son fils.

«Tu bois quand je ne suis pas là!», hurlait Victor en rentrant tard la nuit. «Doù viens largent pour cette nouvelle robe?!Avec qui te cachestu au travail?» Manon restait muette; la robe avait été payée par sa mère. Parler à un mari ivre était inutile; il ne croyait jamais rien, vous suspectait dinfidélité, vous surveillait à chaque instant, causait des scandales même au bureau.

Marine tremblait à la simple arrivée de son père. Au moindre bruit descalier, elle se cachait dans un placard ou courait chez la tante Valérie. La petite devint anxieuse, pleurant souvent la nuit, mais réussissait à lécole, échappant ainsi à la tourmente du foyer.

Ce soir dautomne fatidique, tout dérapa dès le départ. Septembre pluvieux, une fine bruine tombait. Marine fêtait ses six ans, Manman avait organisé une petite fête: un gâteau «Ptichye Moloko», des ballons, deux camarades de maternelle invités. Victor, qui venait de trouver un nouveau travail, avait promis de revenir sobre, apportant lespoir dun changement.

Il rentra cependant bien plus tôt, vers dixsept heures, déjà lourdement ivre, lodeur de liqueur maison collée à lui. Marine sapprêtait à souffler les bougies quand son père fit irruption.

«Quel genre de fête, cestça sans moi?», hurlatil, renversant la table. Le gâteau sécrasa au sol, les filles crièrent, se précipitant dans le couloir. Marine éclata en sanglots.

«Pourquoi faistu ça?», demanda doucement Manon, tentant de sauver le gâteau. «Cest son sixième anniversaire, après tout»

Victor attrapa Manon par les cheveux.
«Taistoi, espèce de salaud!Qui ta donné le

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