Je me souviens dune soirée dil y a bien des années, à Paris, lorsque jai commandé une pizza après une interminable journée de travail. En attendant la livraison, jai décidé de me faire un petit soin : un masque pour le visage, lun de ces masques épais et blancs qui vous transforment le visage jusquà vous rendre méconnaissable. Mon plan était simple : manger tranquillement, prendre soin de ma peau et aller au lit de bonne heure.
Mais ce soir-là, la pizza se fit désirer bien plus longtemps quà laccoutumée. Je me suis laissée tomber « juste pour une minute » sur mon vieux lit, la télé en fond et je me suis endormie profondément. Le masque toujours sur le visage, mes cheveux noués à la va-vite, vêtue dun vieux t-shirt usé tout sauf élégante.
Le bruit de la sonnette me réveilla en sursaut encore sonnée, à moitié perdue, je me dirigeai machinalement vers la porte. Jouvris.
Le pauvre livreur me fixa pendant deux longues secondes qui me semblèrent une éternité. Moi, avec le visage recouvert de cette crème blanche, les yeux fatigués et ma voix grave et étrange de réveil, je lui demandai dun ton bourru :
Quoi ? Quest-ce quil se passe ?
Il resta très sérieux, dune politesse irréprochable, et me tendit la pizza avec un simple :
Bonne soirée, mademoiselle, voilà votre commande.
Jai senti quil trouvait la situation étrange, mais à cet instant, tout ce qui mimportait, cétait la pizza. Je lui ai tendu les dix euros, refermé la porte. Ce nest que lorsque je me suis regardée dans le miroir de lentrée que jai failli éclater de rire. Jai compris en une seconde pourquoi il mavait dévisagée. Je me suis démaquillée en riant, je me suis installée avec ma pizza, et je me suis dit :
« Le pauvre je crois que je lai vraiment effrayé ».
Une semaine plus tard, je fus invitée à un anniversaire chez mon amie Camille, rien dexceptionnel, juste une soirée simple entre amis. Jétais assise à discuter quand des copains sont arrivés, accompagnés dun garçon, et ils nous ont présenté :
Voici Adrien, un ami à nous.
À linstant où je lai vu, je lai reconnu tout de suite.
Avant même dy réfléchir, jai éclaté de rire :
Oh, mais je te connais toi !
Un peu surpris, il ma demandé :
Ah bon ? Doù donc ?
Et jai répondu, hilare :
Cest moi, la fille à la pizza celle avec le masque sur le visage.
Il ma regardée une seconde, puis il est parti dans un fou rire, comme sil revivait le sketch le plus drôle du théâtre français. Devant tout le monde, il a raconté comment une femme mystérieuse et blanche comme un fantôme lui avait ouvert la porte en pleine nuit, à moitié endormie, avec une voix qui fait peur et comment il avait cru voir un personnage sorti dun conte.
On a ri toute la soirée.
Depuis cette nuit-là, on na plus jamais arrêté de sécrire. Tout a commencé dans ce climat de rires, de taquineries, danecdotes loufoques. On a dabord été amis, puis on est devenus plus que ça. Un an de complicité, peuplé de situations absurdes, de petits repas dehors et déclats de rire. Ce nétait jamais compliqué, jamais pesant.
Aujourdhui, cela fait trois ans que nous sommes mariés.
Et nous sommes restés les mêmes : joyeux, sincères, toujours un peu fous. Dès quon se retrouve à un dîner, on nous réclame « lhistoire de la pizza ». Et chaque fois, cest fou : on rit comme si cétait la première fois.
Nous, nous ne sommes ni une tragédie, ni un roman dramatique français. Nous sommes un souvenir de rire partagé, dun quotidien légèrement barré tout simplement heureux.







