Est-ce que nous avons bâti notre demeure en vain ?
Alors, tu veux dire que nous avons bâti cette belle maison pour rien ? sindigna la belle-mère. Dans ce cas, rembourse-moi la moitié de la somme investie !
Il faut quon discute sérieusement, dit la femme aux cheveux courts en sasseyant face à Éloïse. Avant que tu népouses mon fils, tu dois entendre certaines vérités.
La jeune Éloïse, blonde et gracile, observa dun air intrigué cette future belle-mère quelle ne connaissait que depuis trois rencontres.
En somme, si tu veux vraiment faire partie de notre famille, il est impératif que tu comprennes que, pour Jacques, les personnes les plus chères au monde, ce sont ses parents, annonça fièrement Françoise. Nous navons pas besoin dune belle-fille qui viendrait mener mon fils à la baguette. Jeux de famille, tu sais
Est-ce que je mène qui que ce soit ? interrompit Éloïse.
Laisse-moi parler jusquau bout, je te prie ! Un peu de patience, répondit Françoise dun ton sec.
Déconcertée, la jeune fille baissa illico les yeux, un peu honteuse. Elle navait aucune envie de froisser la mère de Jacques.
Leur histoire ne datait pas de longtemps et Éloïse voulait surtout éviter de passer pour une personne difficile.
Donc, poursuivit Françoise, le projet familial est clair : dès que Jacques se mariera, nous emménagerons tous dans la maison presque achevée. Nous vivrons là en grande famille, heureux et unis !
Parfait ! sexclama Éloïse, esquissant un sourire un brin forcé.
Surprise par tant denthousiasme, la belle-mère haussa les sourcils. Elle ne sattendait pas à une acceptation aussi rapide.
Je suis ravie de voir que tu partages notre vision. Je pense que tu seras un membre précieux dans notre famille, lui fit un clin dœil Françoise.
Puis elle passa à la louange dÉloïse auprès de son fils, vantant ses qualités, son intelligence, sa sensibilité.
Voulant sattirer davantage ses faveurs, Éloïse multiplia les attentions, les petits présents par-ci par-là, montrant sa délicatesse à Françoise.
Une année sécoula ainsi avant que, craignant que son fils ne se décide jamais à demander Éloïse en mariage, Françoise ne presse Jacques de faire sa demande officielle.
Tu comptes la demander en mariage quand, enfin ? répétait-elle chaque jour. Elle pourrait bien te filer entre les doigts, et tu le regretterais amèrement
Jacques, finissant par se ranger à la raison de sa mère, demanda Éloïse en mariage. Elle accepta avec une véritable joie.
Les parents de Jacques prirent tout à leur charge pour la noce, ce qui convainquit Éloïse que son choix était le bon.
Les trois premiers mois, les jeunes mariés vécurent dans un appartement loué à Lyon, puis Françoise, surexcitée, annonça que la grande maison à la lisière de la ville était prête.
Allez, préparez vos cartons, nous rangeons les nôtres aussi ! prévint-elle son fils et sa belle-fille.
Pourquoi donc ? On est très bien ici, protesta Éloïse, peu enthousiasmée à lidée de vivre avec ses beaux-parents.
Comment ça, pourquoi ? sétonna la belle-mère. On avait convenu que, dès que la maison serait finie, nous y emménagerions tous !
Faites donc, rien ne vous en empêche ! lança Éloïse dun ton sec, changeant du tout au tout son attitude.
Sidérée, Françoise resta un moment muette.
Tu lavais promis, murmura-t-elle simplement.
Les promesses faites jadis nont plus lieu dêtre. Je ne veux plus vivre sous le même toit ! Dès que vous partez, Jacques et moi emménageons dans votre appartement, déclara Éloïse avec fermeté.
Quoi ?! Ny comptez pas trop ! rétorqua la belle-mère, piquée au vif, avant de raccrocher brusquement le téléphone.
Éloïse, déconcertée, écouta quelques instants la tonalité, puis raccrocha.
À peine la conversation terminée, Jacques reçut à son tour un appel en cuisine. Éloïse comprit aussitôt, à demi-mot, que Françoise déversait maintenant tout son courroux auprès de son fils.
Après une demi-heure, Jacques sortit enfin de la cuisine, le visage sombre, les traits tirés par la contrariété.
Quy a-t-il ? demanda sévèrement Jacques.
Et pour toi, tout va bien ? répondit Éloïse en croisant les bras.
Ma mère réclame de largent
De largent ? Pour quelle raison ? sétonna Éloïse, sidérée.
Pour la maison. Quest-ce que tu lui as promis avant le mariage ? Quon y vivrait ensemble ?
Rien du tout, répondit-elle, décidée à jouer la carte de linnocence.
Tu avais donné ton assentiment au projet, non ? insista Jacques.
Jai dit oui à lépoque, mais aujourdhui, je refuse catégoriquement, répondit-elle, les yeux ailleurs.
Moi, je ne lai jamais soutenue, je la croyais en train de perdre son temps ! La maison est restée en chantier trois longues années, puis, comme par magie après notre mariage, elle la terminée, tout ça à cause de toi ! soupira Jacques.
Maintenant elle est finie, et alors ? répliqua Éloïse en haussant les épaules. Où est le problème ?
Avant même quil ne puisse répondre, son téléphone vibra à nouveau ; Jacques eut lidée de lui tendre le combiné.
Tiens, explique-toi directement avec elle !
Sitôt la voix dÉloïse reconnue, Françoise lâcha :
Remboursez-moi la maison !
Remboursement ? Mais vous fabulez, là ! lança Éloïse, irritée.
Nous avons construit cette maison à cause de toi, protesta la belle-mère. Donc, rends-moi la moitié de son prix !
Quelle moitié ? grinça Éloïse entre ses dents.
Deux millions deuros ! Vous me devez deux millions deuros ! hurla Françoise au téléphone. Sinon
Sinon quoi ? Je ne vois pas de papiers signés ! répondit Éloïse narquoise.
Dans ce cas, on coupe tout contact avec vous, menaça la belle-mère.
Grand bien vous fasse, répondit Éloïse, radieuse, avant de raccrocher.
Dès lors, Françoise réclama chaque mois à Jacques cinquante mille euros, sans désemparer.
Tu veux tout me rendre en dix ans seulement ? sagaçait la mère, furieuse. Soit tu viens habiter la maison, soit tu maugmentes ça !
Comme Jacques ne disposait pas dautre argent, il sinclina devant les exigences maternelles.
Mais Éloïse naccepta jamais ce compromis, et six mois plus tard, le couple finit par rompre définitivement, la maison restant plus vide que jamais.






