La fille s’éteignait, la mère s’épanouissait Cet automne-là, à Champeaux-sur-Seine, fut glacial et…

La fille dépérissait, la mère sépanouissait

Lautomne cette année-là à Marigny avait été froid et mordant. La pluie tambourinait aux fenêtres du cabinet médical depuis laube, comme si elle voulait entrer se réchauffer. Je triais les dossiers, le cœur lourd, comme un chat noir dans lâme. Rien de grave, personne sérieusement malade, mais une inquiétude insidieuse flottait, semblable à ces mouches collantes avant lorage.

La porte a grincé doucement. Difficilement, comme si on poussait un fardeau. Sur le seuil se tenait Françoise Delacour.

Ah, Françoise Une femme dun peu plus de cinquante ans, mais le visage ravagé, un fichu gris mal noué, un manteau tombant sur des épaules maigres comme un cintre, sous les yeux des cernes noires, noires comme du charbon. Et les mains Ah, ces mains. Gercées, gonflées par leau glaciale, tremblantes, tripotant un bouton de son manteau.

Marie-Louise, murmure-t-elle, la voix à peine perceptible. Donne-moi quelque chose Mon cœur tambourine, ça monte dans la gorge. Et à maman de la valériane, si tu as. Elle a encore eu une crise, on na pas dormi de la nuit.

Je la regarde au-dessus de mes lunettes, et jai froid au ventre. Je pense : elle nen a plus pour longtemps. Voilà une femme qui se tient devant moi, mais la vie en elle est à sec, comme au fond dun vieux puits.

Assieds-toi, dis-je, en prenant le tensiomètre. Tu tuses, ma belle. Tu nas plus de visage.

Pas le temps, Marie-Louise, elle ne sassied même pas, sappuie contre le chambranle. Maman seule là-bas. Si elle veut de leau ? Si sa tension monte ? Je dois rester prête. Tu me donnes juste les médicaments

Je lui tends les petits flacons, elle les attrape de ses doigts raides puis repart. Juste un courant dair glacé derrière elle. Je regarde par la fenêtre comment elle retourne chez elle, courbée, pataugeant dans la boue, et je pense : « Mon Dieu, pourquoi lui as-tu donné ce sort ? » Ce nest plus une mère quelle soigne, mais une meule accrochée à son cou.

Mathilde Delacour, elle, était une femme fière, bruyante. Toute sa vie, elle lavait passée à la mairie du village, à donner des ordres. Et à la retraite, elle sest effondrée.

« Les jambes, dit-elle, me lâchent. Le cœur, hurle-t-elle, sarrête ».

Elle est couchée depuis dix ans. Dix ans que Françoise se consume autour delle, comme une liane.

Le lendemain, je nai pas résisté : je me suis habillée et jai marché jusquà chez elles, prétextant une visite. Jentre dans leur maison propreté impeccable, les tapis crissent sous les pas, et une odeur Pas de maladie : ça sent la tarte aux pommes et le chou mijoté.

Mathilde se dresse sur son lit, telle une reine sur son trône, une montagne de coussins derrière elle. Le visage rose, lisse, sans rides, yeux vifs et perçants.

Ah, Marie-Louise, grogne-t-elle. Tu viens enfin ? Avec celle-ci, elle désigne la cuisine dun geste, aucune aide. Je lui dis : « Françoise, jai la poitrine en feu », et elle me répond : « Maman, jai la vache à finir ! » La vache lui est plus précieuse que sa propre mère !

Pendant ce temps, Françoise transporte un lourd seau deau émaillé. Les jambes fléchissent, le dos se voûte. Elle pose le seau, sagenouille et commence à laver le sol. En silence. On nentend que sa respiration sifflante.

Mathilde, dis-je sévèrement, tu pourrais au moins avoir pitié de ta fille. Elle devient transparente.

Avoir pitié ? Mathilde se redresse sur les coussins. Qui aura pitié de moi ? Je lai élevée, veillée nuit et jour, et maintenant ? Même un verre deau je dois mendier ! Cest ma croix, cette maladie. Et elle, ma fille cest son devoir.

Je regarde Mathilde : elle déborde de santé, pourrait rivaliser avec trois hommes. Sa maladie sappelle « amour-propre sans borne ». Elle puise la vie de Françoise, comme une araignée tapant sa mouche. Et elle y croit tellement, que tout le monde y croit.

Et Françoise baisse la tête, ne fait que frotter les lattes du plancher : frotte-frotte, frotte-frotte. Ce bruit raisonne encore dans ma tête. Le son de limpuissance.

Un mois passe. Lhiver est à la porte, premières neiges, piquantes et mauvaises.

Je suis chez moi, devant un thé et des biscuits, quand soudain un coup frappe à la fenêtre, si fort que la vitre en tremble.

Jouvre cest le gamin du voisinage, Paul. Les yeux grands comme des pièces de deux euros.

Marie-Louise ! Il faut venir vite ! Tante Françoise est tombée ! Près du puits ! Elle ne se relève pas !

Je ne me souviens plus davoir couru, mes jambes me portaient seules. Jarrive. Françoise gît sur la terre gelée, les seaux renversés, leur eau répandue, déjà prise par le givre. Son visage blanc comme la neige, les lèvres bleues.

Avec dautres, on la porte à lintérieur.

Mathilde crie depuis sa chambre :

Quest-ce que cest que ce bruit ? Françoise ! Où est-elle ? Ma bouillotte est froide !

Je me penche sur Françoise, prends son pouls un fil, à peine perceptible. On appelle le SAMU, et ils lemmènent à lhôpital de la préfecture. Infarctus. Grave.

Mathilde se retrouve seule.

Je passe la voir. Elle cligne des yeux.

Où est Françoise ? Qui va me porter mes ustensiles ? Faire ma bouillie ?

Françoise est à lhôpital, lui dis-je sévère. Tu las poussée à bout, Mathilde. Elle est mourante.

Tu mens ! hurle-t-elle. Elle fait exprès ! Elle veut senfuir, abandonner sa pauvre mère ! Égoïste !

Et jai eu la nausée. Jaurais voulu tout envoyer bouler, mais le serment dHippocrate Je lui donne un verre deau, une pilule, puis je pars. Je pense : comment vas-tu faire, maintenant ?

Mais le destin a ses surprises. Le lendemain, un bus arrive au village. En descend Isabelle. La petite-fille de Mathilde, femme de Françoise.

Isabelle, le village nen voulait pas. Partie à Paris dès la fin du lycée, pas revenue en dix ans. On racontait : « Elle est fière, elle méprise les villageois ». Françoise pleurait en silence, lui écrivait, sans réponse.

Et la voilà. En blouson de cuir, une coupe courte, moderne, regard un peu dur. Rien de la mère ni de la grand-mère.

Dabord, elle vient me voir.

Comment va maman ? demande-t-elle froidement, professionnelle.

Elle va mal, dis-je. En réanimation. Les médecins disent : épuisement total. Plus de ressources.

Isabelle pince les lèvres, les muscles du visage se tendent.

Daccord. Je vais voir grand-mère.

Que sest-il passé là-bas ? Le village en a jasé. Mais deux jours plus tard, en passant devant leur maison, jentends un tumulte : Mathilde vocifère. Je pense : elle va la tuer ! Je mempresse dentrer.

Scène de tableau. Mathilde rouge, gesticule sur son lit. Isabelle debout devant elle, calme comme une pierre. Une assiette de soupe à la main.

Je ne mangerai pas ça ! crie Mathilde. Cest fade ! Cest froid ! Françoise me servait toujours chaud ! Où est ma fille ??

Ta fille est à lhôpital parce que tu las brisée, répond Isabelle dune voix claire. Moi, je ne suis pas Françoise. Je ne salerai pas. Si tu ne veux pas manger, tu ne manges pas. Quand tu auras faim, tu mangeras.

Elle pose lassiette sur la table, se retourne et sen va.

De leau ! hurle Mathilde à son dos. Apporte-moi de leau, ingrate ! Je me meurs !

Isabelle sarrête dans lencadrement, se retourne :

Il y a une carafe. Il y a un verre. Tes mains fonctionnent ? À toi de jouer.

Je croyais Mathilde foudroyée. Dix ans sans prendre un verre elle-même !

Marie-Louise ! Elle me voit. Sois témoin ! Elle me torture ! Elle me prive de tout !

Isabelle me regarde de ses yeux gris, et jy vois tant de douleur que jai envie de pleurer. Ce nétait pas de la cruauté. Cétait chirurgical. Isabelle taillait dans la chair, pour que le pus soit évacué.

Deux semaines, Isabelle « dresse » sa grand-mère. Sans compromis.

Je ne porterai pas tes besoins. Le fauteuil-toilette est là. Tu peux tasseoir, tu peux te déplacer.

Changer les draps ? Fais-le toi-même. Tes mains marchent.

Si tu cries, je ferme la porte et je vais au jardin.

Tout le village chuchote : « Elle va ruiner la vieille » Les femmes jacassent au lavoir. Mais moi je me tais. Parce que je vois : Mathilde renaît !

Dabord, elle éclatait de rage. Puis la faim la forcée à manœuvrer la cuillère. Quand Isabelle refusait de lui donner de leau, jai vu Mathilde se lever ! Oui, se lever, en se tenant au lit, allant jusquà la table.

Un mois après on ramène Françoise.

Isabelle la ramène en taxi. Françoise, fragile encore, pâle, mais moins effacée. Elle marche en sappuyant sur sa fille, hésite à rentrer, redoute dentendre : « Où étais-tu, paresseuse, mon talon me gratte ».

Elles entrent. Silence.

La chambre de la mère est vide. Le lit rangé.

Françoise prend son cœur dans ses mains :

Elle est morte ?

Non, dit Isabelle, souriant. Elle est dans la cuisine.

Elles passent. Et là, Mathilde. Assise à table, lunettes sur le nez, épluche des pommes de terre. Avec ses propres mains !

À la vue de Françoise, elle pose le couteau.

Un silence aigu, où les pendules tictaquent. Tic-tac. Tic-tac.

Françoise sappuie contre le montant de porte, les larmes coulent.

Maman tu tes levée

Mathilde la regarde, puis sa petite-fille. Son regard est étrange, pas hostile, presque perdu. Comme si elle se réveillait pour la première fois en dix ans.

Il fallait bien, grogne-t-elle sans son venin dautrefois. Avec ce gendarme en jupe.

Puis, plus doucement :

Viens tasseoir, Françoise. Les pommes de terre refroidissent.

Je les observe, ces femmes, jeunes et vieilles, et je me dis : combien dénergie gaspille-t-on à jouer les malades, à manipuler les proches La vie nest quun brouillon quon ne peut pas recommencer. Parfois, pour sauver quelquun, il ne faut pas lui ajouter un coussin mais lui enlever.

Lhiver a passé. Les neiges se sont dissipées, emportant la vie rance davant.

Voici le mois de mai. Ah, le mois de mai à Marigny ! Lair sucré de prunelliers, quon pourrait goûter à la petite cuillère. Les soirs bleus, très bleus, et les rossignols dans le vallon qui chantent à faire chavirer le cœur.

Je passe devant la maison des Delacour.

Un portail neuf, repeint. Les tulipes rouges flambent dans le jardinet fierté de Françoise.

Une grande table est dressée dehors. Le samovar étincelle sous le soleil couchant.

Elles sont trois.

Mathilde dans son fauteuil roulant (marcher lui reste difficile), mais elle tient elle-même sa tasse, trempe un biscuit. Son foulard est coloré, brodé de fils dorés.

Isabelle est là, rit, le portable sur les genoux elle travaille à distance désormais.

Et Françoise Françoise circule dans le jardin. Elle ne court plus, voûtée, elle marche. Lentement. Effleure une branche de pommier, respire les fleurs blanches. Son visage est paisible, lumineux. Les rides nont pas disparu, mais les yeux vivent.

Françoise me voit, me fait signe :

Marie-Louise ! Viens boire le thé ! On a ouvert la confiture de groseille, ta préférée !

Jentre, le portail grince, familier, chaleureux. Je massois avec elles. Le thé chaud, corsé, parfumé.

Tu sais, Marie-Louise, dit soudain Mathilde qui regarde au loin, vers le soleil couchant.

Jai cru que lamour cétait recevoir, quon te serve tout. Mais lamour lamour, c’est quon ne te laisse pas tomber. Quon toblige à vivre, même quand on nen peut plus.

Françoise sapproche et lenlace. En silence. Isabelle recouvre la main de sa grand-mère.

On reste là, bénis par le calme, seulement le grillon derrière le poêle qui accorde son violon, et au loin la vache qui meugle le troupeau rentre. Quest-ce quon est bien, Seigneur. La paix. On croit que tout ira enfin mieux.

Je regarde mon cabinet médical, nos routes poussiéreuses, nos maisons aux volets sculptés, et je pense : il nexiste aucun lieu plus beau que son village natal, quand lharmonie règne dans les maisons. Ici, lair soigne, la terre donne sa force, à condition darracher la rancœur de son cœur comme une mauvaise herbe.

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