Ma mère simule la maladie pour éviter de travailler et profite de nous : quand le deuil se transform…

Ma mère se métamorphosait, étrange et flottante, glissant dans notre appartement haussmannien comme une brume grise chaque matin. Jamais je ne lui avais connu la moindre ardeur pour leffort, sauf celui invisible dorner la table à dîner. Quand mon père était encore là, chef cuisinier à Lyon, largent se déposait comme le givre sur les marronniers discret, constant. Elle ne quittait jamais son peignoir, sirotant café après café en écoutant des chansons de Charles Aznavour.
Depuis que mon père sest éteint, sous les lumières jaunes de lhôpital Édouard Herriot, maman croit désormais que ma femme Bérénice et moi sommes ses nouveaux piliers. Mais dans létrangeté de mes songes, tout seffrite.
Elle navait que dix-neuf ans, ma mère, quand mon père la enlevée, presque littéralement, de la maison familiale à Lille. Lui, un col bleu de six ans son aîné, posait déjà ses valises dans les beaux quartiers, avec la promesse dun CDD qui ne finirait jamais. Le soir, elle nous racontait leur histoire comme une légende urbaine : ils se sont croisés au marché Saint-Antoine, la poire dans une main, le cœur dans lautre, et le destin poétique et absurde comme dans un film de Godard a fait le reste.
Jai grandi dans ce conte. Jusquà mes quinze ans, où le rideau est tombé : maman na jamais eu faim de diplômes ni même de petits boulots détudiant. Elle na jamais rêvé dune licence en lettres ; son projet secret était la douce tranquillité du mariage français et du pain grillé le matin.
Très vite enceinte, elle ma fait naître dans la lumière tamisée de la clinique Sainte-Marie. Elle a exigé quaucun personnel soignant ne me touche trop souvent, sauf elle. La crèche résonnait loin, irréelle ; je découvrais seul les jouets de mon enfance, comme un petit prince dans ses constellations. Elle, de loin, me regardait, son tricot suspendu entre deux pensées.
Aucune reconversion professionnelle ne la effleurée. Pas de CAP, pas même un stage Pôle Emploi, pas une seule journée à servir un café sur une terrasse ensoleillée. Elle clamait être « femme au foyer diplômée », fière de sa spécialité.
Tant que papa acceptait la mascarade, cela ne m’appartenait pas. Mais son départ figea tout : maman na pas organisé la messe, na pas pris les papiers de succession. Allongée, lumière éteinte, elle marmonnait : « Comment vais-je manger du fromage maintenant ? Qui va macheter mes brioches ? »
J’ai cru à son chagrin, au début. Puis je l’ai vue compter les billets, pleurer sur le livret de famille, pas sur labsence. Largent de papa, une poignée deuros bien rangés dans une enveloppe jaune, filait tel un funambule ivre sur la Cité des Nuages.
Après six lunes, tout lui a paru limpide : vendre notre quatre-pièces du boulevard des Brotteaux, acheter deux studios miteux un pour elle, un pour moi, mais elle voulait louer le mien et vivre de mes loyers. Magique. Comme dans une pièce de théâtre absurde, sauf que les pièces nexistent pas.
Nos remboursements demprunt sur les épaules, occupés à grignoter du pain sec pour joindre les deux bouts, ma femme et moi lui avons parlé en rêve: « Maman, le monde bouge. Cest ton tour. »
Froissée, elle a trouvé refuge derrière la caisse dun petit Franprix. Là, chaque sonnerie de portable se transformait en litanie : « On ma volé mon sourire ! On ma brisé les jambes ! Je marche sur des éclats de verre ! »
Tous les mercredis, elle sanglotait, mentionnant ses souffrances : « Je meurs, aidez-moi. »
Lhiver explose, glacial. Un matin, en glissant sur le trottoir givré, elle seffondre la jambe fracturée, deux mois dans le plâtre, tableau impressionniste dune douleur feinte. Son patron lefface, la paie sévapore, et moi, je deviens son distributeur de billets.
Nous avons payé son loyer, ses figs, ses boîtes de camembert, ses comprimés effervescents. Était-ce un rêve ? Je me voyais sombrer dans un fleuve de pièces de deux euros.
Remise sur pied, dautres catastrophes surgissent : hypertension, migraines, vertiges, lombalgie fantôme, tout le glossaire médical. Mais les médecins silhouettes vaporeuses dans la brume du cabinet ne trouvent rien. Pourtant, elle joue si bien la douleur que, honteux, nous continuons, poissons hors de leau, à la nourrir deuros.
Jusquà ce que je rie silencieusement, un soir de pleine lune où les toits de Paris se penchent. Ce mois-ci, jai réglé ses factures, glissé mille euros dans une enveloppe à fleurs, et murmuré : « Cest tout, maman. Maintenant, le rêve sarrête, trouve ta propre étoile. »
Elle a hurlé, ma traité denfant ingrat, ma jeté des imprecations à la sauce de famille brisée.
Honnêtement ? Je marche, léger, sur des pavés mouillés. Elle a cinquante-cinq ans, la santé dune Parisienne qui court après les bus. Quelle cherche un nouveau protecteur ou se découvre une vocation, cela ne mimporte plus. Jai rendu la pièce à la tragédie. Ai-je enfin secoué la torpeur de ce rêve ? Peut-être.

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Ma mère simule la maladie pour éviter de travailler et profite de nous : quand le deuil se transform…
Une grand-mère au grand cœur voulait aider son petit-fils en difficulté, mais elle s’est retrouvée confrontée à une situation délicate dans sa propre maison.